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Kadızâde, le jihadisme à la sauce ottomane

Birgi, un patelin tranquilou d'où a failli partir une guerre civile
Birgi, un patelin tranquillou d’où a failli partir une guerre civile – Zizibo, juin 2006

Hier soir, notre professeur d’histoire ottomane a fait une leçon « spécial attentats ». Voilà ce que j’ai retenu de son cours. En mode étudiante cool, pas en mode universitaire sérieuse.

Vers la fin du XVIè siècle, à la fin du règne du sultan Süleyman Ier (Soliman le Magnifique) vit un théologien du nom de Mehmed Efendi, originaire de Balıkesir, une ville au sud de la mer de Marmara, entre Istanboul et Izmir. Ce type est très rigoriste, contre les confréries soufies qui prospéraient à l’époque, contre les chants, les danses, la vénération de saints dans les türbe (mausolées), la psalmodie du Coran (tajwîd), etc.

À l’époque, le şeyhülislam, chef de la religion dans l’Empire ottoman, est un certain Ebussuud Efendi. Comme la société ottomane en général, c’est plutôt un libéral. Prenons un exemple : en théorie, le prêt à intérêt est interdit en Islam. Mais, de facto, des usuriers faisaient des prêts à 100 % (!) de taux d’intérêt à des familles dans le besoin, qui se trouvaient alors contraintes d’hypothéquer leurs biens. Plein de monde se faisait expulser de son logement. Pour résoudre le problème, Ebussuud use du hile-i şeriye (tricher avec les règles) : avec des montages financiers, il devient possible d’avoir des prêts (plafonnés à 10 %, hein). Le principe est que les établissements publics étaient financés par des vakıf, du capital immobilisé. Mais il faut bien de l’argent frais pour entretenir ces établissements. Du coup, les fonds de vakıf sont utilisés pour « acheter » de manière virtuelle des biens aux gens qui ont besoin d’un prêt. S’ils ont besoin de 1000€, ils vendent fictivement un bien, dont la valeur passe à 1100€ au bout d’un an quand ils doivent le racheter. Un bidouillage fiscal parfaitement halal aux yeux d’Ebussuud.

Sauf que Mehmed Efendi trouve ces bricolages absolument scandaleux et part hurler devant Ebussuud. Ce dernier l’engueule en lui disant « là tu dépasses les bornes ! Tu vas faire tes valises, quitter Istanboul et aller te trouver un job dans une petite mosquée de village en Anatolie ». Mehmed Efendi est donc contraint de se barrer de la capitale, lui et tous les bouquins qu’il a écrit. Il se pose dans un bled du nom de Birgi, dans la région d’Izmir, et ouvre une medrese (école religieuse), en 1579. Bizarrement, la plupart des étudiants viennent de sa ville natale de Balıkesir. Par la suite, le théologien acquiert le nom de Birgivi Mehmed Efendi, « celui qui vient de Birgi », même s’il s’est retrouvé dans ce village complètement par hasard.

Tout se passe pour le mieux jusqu’en 1650, plus d’un demi-siècle plus tard. L’Empire se réveille avec des extrémistes partout ! Ils se nomment « Kadızâde », sont les élèves de Birgivi et font des prêches à la mosquée appelant à trucider tous ceux qui chantent, dansent, lisent le Coran trop joliment ou vont dans les mausolées. Des janissaires (soldats) se joignent même aux kadızâde, la société est polarisée, on est au bord de la guerre civile ! En 1656, paniqué, le sultan Mehmed IV (enfin surtout la princesse Hatice Sultan, sœur de Soliman le Magnifique) nomme Köprülü Mehmed Paşa, un haut fonctionnaire d’origine albanaise, pour résoudre ce problème. Bon, en fait il y a plein d’autres problèmes à régler. On oubliera la dictatrice Kösem Sultan, grand-mère de Mehmed IV qui tint l’Empire d’une main de fer pendant 50 ans et qui fut assassinée en 1651 par Hatice Sultan parce que… parce qu’on en avait vraiment marre d’elle et qu’elle faisait entrer des kadızâde au palais.

Non, dans les vrais soucis du moment, il y a les Vénitiens avec qui les Ottomans sont en guerre depuis aussi longtemps qu’ils s’en souviennent, et avec qui ils sont en conflit dans l’Adriatique et en Crète. Le truc est juste que Venise a massé une flotte devant le détroit des Dardanelles et qu’elle déferlera sur Istanboul si on ne fait rien. Il y a aussi un Juif du nom de Sabatay Zevi, qui s’est autoproclamé messie et qui menace de fonder une nouvelle religion. Ça passe mal.

Köprülü vire les Vénitiens des Dardanelles (même s’il faudra attendre son fils pour prendre toute la Crète). Il convoque Zevi et lui demande de choisir une religion digne de ce nom : judaïsme, christianisme ou islam. Zevi et ses disciples font semblant de se convertir à l’islam mais continuent de pratiquer le judaïsme. On les appellera plus tard les dönme (du verbe dönmek, « re/tourner », le même verbe que dans döner kebap, « brochette de viande qui tourne »).

Quant aux kadızâde, ben on ferme leurs medrese, on expulse leurs imams et on pend leurs militants sur la place publique. C’est très efficace. Les gens appelleront ça les événements de Vakvak, du nom d’un arbre légendaire situé sur un îlot de l’océan Pacifique et dont les fruits seraient des femmes offertes aux marins. Les kadızâde pendus leurs rappellent les femmes suspendues aux branches de Vakvak…

Le seul truc est que les bouquins de Birgivi Mehmed Efendi (notamment son Vasiyetnâme) restent enseignés dans toutes les medrese jusqu’à la fin de l’Empire, voire même après.

Au fait, vous savez quelle terrible ironie est advenue au pauvre Birgivi, lui qui haïssait le culte des saints ? La mairie de Birgi lui a construit un joli mausolée où les gens viennent en pélerinage pour lui faire des offrandes !