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« Apple et le FBI, au cœur des guerres de la surveillance » (Zaman)

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Voici la copie de ce papier publié le mercredi 27 avril à 17h14 sur le site du journal Zaman France.

Quelques minutes après la publication de l’article, un employé d’Apple se tuait d’une balle dans la salle de réunion du quartier général de la firme, à Cupertino, Californie.


Une multinationale préférerait se suicider plutôt que de fournir au gouvernement une arme de surveillance massive. Ce n’est pas un scénario de film, mais une affaire judiciaire aux États-Unis, point de départ annoncé de «guerres de la crypto» entre géants de la tech et États.

Rien ne va plus entre Apple et le FBI. Les relations entre la firme américaine et l’agence de renseignement se sont nettement dégradées ces derniers mois. Dernier épisode en date : la demande par le FBI d’accéder à l’iPhone d’un dealer new-yorkais, requête retirée la semaine dernière après que la police en ait obtenu le code par des moyens non technologiques.

Tout commence en décembre 2015, quand Syed Farook et sa compagne abattent 14 de leurs collègues à San Bernardino, en Californie. Avant de mourir, les deux terroristes avaient détruit leurs smartphones personnels. Reste aux enquêteurs un iPhone 5c que Farook avait reçu de son employeur, l’administration locale. Seulement, il est crypté, conçu pour être inviolable, même pour son fabricant.

Le téléphone de Farook est un modèle vieux de deux ans, pour lequel des techniques de piratage sont connues. Aussitôt saisi, le FBI en modifie l’identifiant auprès d’Apple, ôtant l’espoir d’en récupérer les données via les serveurs de la firme. L’agence exige alors de la compagnie d’inventer un système d’exploitation permettant de pénétrer n’importe quel iPhone, prétextant qu’il ne serait utilisé «que sur un téléphone». Tim Cook, le très réservé PDG de la firme, rejette publiquement la requête le 16 février, qualifiant une telle porte dérobée d’«équivalent logiciel d’un cancer». «Ce n’est pas juste un téléphone», dénonce-t-il. «C’est vraiment le futur qui est en jeu. Vous avez un type à Manhattan [Cyrus Vance, procureur de New York, ndlr] qui dit «J’ai 175 téléphones que je veux y faire passer.»»

Tim Cook, PDG d'Apple depuis 2011 (photo : site iPhone Digital)
Tim Cook, PDG d’Apple depuis 2011 (photo : site iPhone Digital)

Apple soutenu par Google et Facebook

S’engage un pugilat judiciaire. Pour les avocats de la firme, la création de « GouvernementOS », surnom donné chez Apple à la porte dérobée, conduirait à «TraçageDeLocalisationOS ou EspionnageOS demain» et permettrait à Washington de s’accaparer «la capacité de forcer des entreprises […] à saper les intérêts basiques de sécurité et de vie privée de centaines de millions d’individus autour du globe».

De Google à Facebook, 37 entreprises technologiques décident d’appuyer Apple au tribunal. Même l’ex-patron de la NSA et le Haut-commissariat aux droits de l’homme de l’ONU soutiennent le groupe. Seul Bill Gates, ex-PDG de Microsoft, l’ennemie ancestrale d’Apple, encense le FBI, peu avant que Microsoft ne se déclare elle-même «de tout cœur» avec la marque à la pomme.

«La rhétorique d’Apple est non seulement fausse, mais aussi destructrice des institutions mêmes qui sont les plus à même à sauvegarder notre liberté et nos droits», rétorquent les avocats du gouvernement. Devant le Congrès américain, James Comey, directeur du FBI, s’interroge : «Et si [les ingénieurs d’Apple] étaient kidnappés et forcés à écrire du logiciel ?».

James Comey, directeur du FBI (photo : Paul Morigi / Flickr)
James Comey, directeur du FBI (photo : Paul Morigi / Flickr)

Des lois pour faire interdire l’iPhone ?

Dans le cas plausible d’une défaite au tribunal, Apple envisage des démissions massives chez ses ingénieurs qui la mettraient hors d’état de coder, que ce soit pour le FBI ou ses propres produits. L’écosystème logiciel d’un smartphone, «assiégé au quotidien» selon les propres mots d’Apple, demande un soin permanent. Même pour la firme la plus prospère de l’histoire, se paralyser ainsi relèverait du suicide.

Le 21 mars, la veille de la très attendue première audience, patatras. Le FBI rétropédale, préférant ouvrir le téléphone dans son coin et clamant n’avoir jamais voulu «dire quoi que ce soit d’infâme sur Apple». Après une semaine et 1,3 millions de dollars payés à un tiers inconnu, l’iPhone est ouvert : il est vide. Taxés de complaire avec la surveillance, les géants de la tech s’engouffrent désormais dans le cryptage, soulevant l’irritation de politiques du monde entier. En France, un amendement du député LR Éric Ciotti manquait, à une voix près, de pouvoir faire interdire les iPhones car trop sécurisés. Le sénat américain envisage des lois similaires.


Si vous souhaitez savoir quels sont les 37 amis dévoués d’Apple parmi les entreprises de la tech, consultez cette magnifique infographie à oreilles de lapin.

Pour un conseiller de Donald Trump, la Turquie complote avec l’uranium amérindien… (Zaman)

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Joseph Schmitz

 

Voici la copie de mon article écrit le 21 avril 2016 pour le journal franco-turc Zaman lors de mon passage là-bas. Tous mes 19 articles pour Zaman sont accessibles ici.

L’avocat Joseph Schmitz a récemment été nommé conseiller en politique étrangère de Donald Trump, le candidat controversé des primaires américaines. Cet ex-inspecteur général du Pentagone avait soutenu l’année dernière une théorie du complot impliquant Ankara, de l’uranium, des projets terroristes et des tribus amérindiennes.

Joseph Schmitz, membre du think tank notoirement islamophobe Center for Security Policy, est devenu l’un des conseillers en politique étrangère de Donald Trump, le candidat républicain aux primaires américaines. Schmitz s’était fait connaître l’an dernier par une sortie à dormir debout concernant les Turcs.

La Turquie à l’assaut des terres amérindiennes pour imposer sa vision de l’islam !

Schmitz a servi avec Lawrence Kogan comme co-conseiller dans un procès de 2015 pour le sénateur du Montana Bob Keenan et l’ex-sénateur Verdell Jackson. L’objet était de bloquer la prise en charge du barrage Kerr, dans le nord-ouest américain, par les tribus des Salish confédérés et des Kootenai. L’édifice a été renommé «barrage de Seli’š Ksanka Qlispe’» après son acquisition pour 18,3 millions de dollars par l’entreprise Energy Keepers, de propriété tribale. Les deux avocats ont affirmé que le tranfert du barrage permettrait au gouvernement turc et à des terroristes d’obtenir du matériel nucléaire. Ils ont justifié leurs arguments par des rumeurs autour de la Coalition Turque d’Amérique, un groupe de lobbying à but non lucratif qui œuvrait à établir des liens commerciaux agricoles avec les populations amérindiennes. Leur crainte était que ce ne soit un cheval de Troie d’Ankara pour «promouvoir sa vision de l’islam» sur les réserves amérindiennes. Le but final aurait été d’exploiter les dépôts d’uranium du secteur et de solliciter l’expertise tribale dans la production de yellowcake, une matière hautement radioactive pouvant servir à fabriquer des bombes.

«C’est totalement ridicule»

«Il est possible que le gouvernement turc, des entreprises turques sponsorisées et des groupes terroristes affiliés ou leurs membres cherchent l’accès à une telle expertise pour l’acquisition potentielle et l’utilisation de dispositifs incendiaires pour compromettre le barrage Kerr et/ou d’autres cibles hors-réserve», assure le contenu de la plainte. Des défenseurs des relations turco-américanes ont qualifié les propos des deux avocats de «purement horribles», rappelant l’appartenance de la Turquie à l’Otan et son alliance avec Washington. «Il y a un intérêt à développer le business avec le pays indien», a déclaré Lincoln McCurdy, président de la Coalition Turque d’Amérique. «Mais apporter des valeurs islamiques et des armes nucléaires ? C’est totalement ridicule». Schmitz et Kogan se sont rétractés en octobre dernier, n’ayant pas pu étayer leurs allégations avec des preuves factuelles.

Fier de sa récente victoire dans le stratégique État de New York, Donald Trump est grand favori à l’investiture républicaine. Son parti craint que son populisme et ses provocations répétées ne lui garantissent une défaite face aux démocrates lors des élections présidentielles de l’année prochaine.

Fluctuat nec mergitur (photoreportage en baskets)

Battu par les flots mais ne coule pas. (place de la République, 8h35)
« Battu par les flots mais ne coule pas », la devise latine de Paris. — (place de la République, 8h35)

Ce matin, dimanche 15 novembre, j’ai pris mes baskets avec la ferme intention de courir jusqu’à la place de la République pour voir les hommages aux 129 victimes (à l’heure où j’écris cet article) des attentats du vendredi 13 novembre. Un aller-retour fait 11 km. Je n’ai jamais couru plus de 8 km, j’ai commencé la course à pied il y a un mois et j’ai mal au ventre depuis quelques jours. Je sors de chez moi, dans le sud-est du XIIIè arrondissement, vers 7h50.

Aucun bruit. Pas de voitures, personne dans les rues. D’ordinaire, la rue de Tolbiac a une circulation si continue qu’elle est très difficile à traverser pour un piéton, y compris tôt le matin. Même le week-end il y a quelques voitures. Même le week-end il y a des gens qui promènent leur chien, font leur jogging, achètent le pain et le journal. Là, on ne voit qu’un bus ou deux, un taxi ou deux. Pas de passants. Pareil sur l’avenue de France. Un silence irréel.

7h56 - avenue de France
Avenue de France (7h56)

On entend le moteur d’une voiture électrique à 500 m. Puis, près de la Seine, soudain, les cris des mouettes emplissent l’air. En fermant les yeux, on pourrait se croire sur la plage. En les rouvrant pour contempler la ville fantôme, cela ressemble plus à un monde post-apocalyptique.

Bercy vu du Quai de la Gare (8h03)
Bercy vu du quai de la Gare (8h03)
La station Quai de la Gare (ligne 6) (8h03)
La station Quai de la Gare (ligne 6) (8h03)

En passant le pont Charles de Gaulle qui joint la gare d’Austerlitz à celle de Lyon, on retrouve un peu de civilisation. Pas mal de voitures sur les quais de Seine du XIIè arrondissement. Les berges du bassin de l’Arsenal sont certes désertes, mais la place de la Bastille commence à être un tantinet bruyante.

Place de la Bastille (8h18)
Place de la Bastille (8h18)

Plus on se rapproche des sites de l’attentat, plus on voit de passants, plus on entend de véhicules. En remontant le boulevard Beaumarchais, je sens mon estomac manifester malgré l’interdiction décrétée sur toute l’Île-de-France. En voyant enfin la place de la République, je suis contente, bien que j’aie envie de vomir et que je me demande comment j’arriverai à rentrer chez moi, sachant que je n’ai ni argent ni ticket de bus.

La place de la République depuis le boulevard Beaumarchais (8h30)
La place de la République depuis le boulevard Beaumarchais (8h30)

Ici il y a du monde, des voitures, des fourgons satellite et des surtout beaucoup de  journalistes. Peu de forces de l’ordre. Des gens allument des bougies, regardent ou prennent des photos.

Place de la République (8h34)
Place de la République, beaucoup d’équipes de télé, la plupart étrangères (8h34)
La statue de la République (8h45)
La statue de la République (8h45)
8h40 - Charlie
Unes de Charlie Hebdo sous le Lion de la République (8h40)
8h37 - Hommages république
À gauche, on distingue le dessin Tour Eiffel / Peace & Love, avec les mentions « Peace for Paris » et « Je suis Charlie » (8h37)
8h38 - Beyrouth
En arabe, سلام (salâm), « Paix » (8h38)

Ce quart d’heure de repos calme mon ventre. Je cours vers un des sites des attentats, au croisement des rues Bichat et Alibert. C’est à 700 m.

Le sud de la rue Bichat (8h53)
La partie sud de la rue Bichat (8h53)

Au premier abord, la rue Bichat apparaît comme n’importe quelle rue du quartier. Mais en y entrant, je m’aperçois que je n’entends plus que le bruit de mes pas. Comment l’endroit peut-il être si silencieux avec autant d’animation dans le reste des environs ?

Le restaurant Le Petit Cambodge et l'hôtel-restaurant Le Carillon, entre les rues Alibert et Bichat (8h57)
Les restaurants Le Petit Cambodge et Le Carillon, entre les rues Alibert et Bichat (8h57)

Des gens sont là, se recueillent, il y a des reporters étrangers aussi. Il y a une odeur très bizarre, que je n’ai jamais sentie de ma vie. On dirait une vague effluve de sang mélangée à celle de viande pas fraîche, bien que je ne puisse en dire plus. C’est léger et désagréable ; mon estomac n’apprécie pas particulièrement.

9h00 - wa lillahi
Inscription en arabe : « والله هذا ظلم وحرام » (wa llâhi hadhâ zulm wa harâm) « Par Dieu, c’est un outrage et un péché » (9h00)
9h05 - happy hours
On voit encore « Happy Hours » inscrit à la craie sur la devanture du Carillon (9h05)
Une caméra de télévision filme (9h04)
La caméra d’un JRI filme (9h04)

Ensuite, je reviens sur mes pas et me mets en quête du Bataclan, où la prise d’otages a fait dans les 90 victimes. Je repasse par la place de la République, descends l’avenue Voltaire, passage de la manifestation du 11 janvier, et arrive au bout de 500 m au niveau du métro Oberkampf (d’ailleurs fermé).

Des camions satellites ? Mais que font-ils stationnés en plein milieu de la voie ?
Des fourgons satellites ? Mais que font-ils stationnés en plein milieu de la voie ? (9h13)
9h15 - Oberkampf fermeture
Vous ne passerez pas ! (9h15)

Le secteur autour du Bataclan étant bouclé, il faut faire un détour par le boulevard Richard Lenoir. Par ailleurs, toute la zone donne l’impression de ne pas avoir été nettoyée depuis le vendredi 13. C’est moins propre que la campagne iranienne.

Ce qu'on peut voir du Bataclan. L'entrée du lieu de spectacle est cachée par un drap blanc. (9h22)
Ce qu’on peut voir du Bataclan (façade peinte en rouge). L’entrée du lieu de spectacle est cachée par un drap blanc. (9h22)

Étrangement, c’est là que se trouve la plus grande concentration de journalistes.

Presse devant le périmètre du Bataclan (9h23)
Presse devant le périmètre du Bataclan (9h23)
Légion de fourgons satellite devant le périmètre du Bataclan (9h266)
Contingent de fourgons satellite devant le périmètre du Bataclan (9h26)

Je descends 1,3 km d’avenue Voltaire et bifurque à la rue de Charonne. Les feux de circulation sont HS devant le lieu de la fusillade. Je ne sais pas s’il y a un rapport.

Feu hors service devant le bar La Belle Équipe (9h36)
Feu hors service devant le bar La Belle Équipe (9h36)
Beaucoup de cyclistes arrêtés devant le bar (9h39)
Beaucoup de cyclistes arrêtés devant le bar (9h39)
Bris de verre dans le restaurant Sushi Maki, contigu à La Belle Époque (9h40)
Bris de verre dans le restaurant Sushi Maki, contigu à La Belle Équipe (9h40)
Texte collé à la devanture du Sushi Maki, signé en français et en arabe par une certaine Marjane () (9h41)
Texte collé à la devanture du Sushi Maki, signé en français et en arabe par une certaine Marjane (مرجان) ; remarquez l’origami (9h41)

J’ai fait le tour des principaux lieux des attentats. Direction la place de la Nation, 1,4 km plus loin, pour voir s’il n’y a pas d’hommages là-bas. De loin, ça n’en avait pas l’air. Je cours les 1,8 km qui me séparent des boulevards des Maréchaux, par lesquels je rentre chez moi. Plus on s’écarte de la zone des attentats, moins il y a de monde.

J’aurai parcouru 16 km, sans prendre d’eau ni d’en-cas avec moi. C’est très dangereux d’aller sur les sites des fusillades : personnellement, je me suis faite shooter (aux endorphines).

J’espère que ce running-reportage aura été meilleur que celui à New York du rédacteur en chef du Figaro. Bon, là, il faut que je me lève de ma chaise pour aller acheter le journal. Je crains ce moment, car il me rappellera à quel point j’ai mal aux jambes.

Le journaliste que l’Espagne a emprisonné 7 ans

Taysir Alouni
Taysir Allouni en 2004. Photo : Antonio Casas

Hors d’Espagne, peu d’Européens le connaissent. Taysir Allouni, un Espagnol né en Syrie, était un des journalistes phares d’Al Jazeera. Il dirigea le bureau de la chaîne à Kaboul (Afghanistan) de 2000 à 2001. Certains de ses amis en Espagne connaissaient des gens là-bas et on lui demanda de leur amener de l’argent. L’Espagnol transporta en tout 3 200 € pour cinq ou six personnes différentes.

Le 11 septembre 2001, Allouni était le seul reporter étranger sur le sol afghan. Il réalisa la première interview d’Oussama ben Laden après les attentats, mais elle était de piètre qualité au yeux d’Al Jazeera. C’est finalement CNN qui la diffusa. La police espagnole se demanda alors comment Allouni avait pu rencontrer Ben Laden sans faire partie d’Al-Qaïda.

En été 2003, après avoir couvert la guerre d’Iraq, Allouni voyagea en Espagne où il interviewa plusieurs figures politiques, dont le premier ministre José Maria Aznar. En septembre, le juge Baltasar Garzón, célèbre entre autres pour avoir amené le général Pinochet devant la justice, ordonna l’arrestation du journaliste. Allouni était sous écoute depuis des années dans le cadre d’une enquête visant des sympathisants du Hamas palestinien. La police lui avait découvert des contacts avec des membres d’Al-Qaïda. La justice était persuadée qu’Allouni appartenait à la nébuleuse terroriste, mais malgré plusieurs années de surveillance, les éléments collectés ne constituaient initialement aucune preuve. Il fallut six jours d’interrogatoire et des « documents d’information » américains et israéliens pour solidifier le dossier.

Après deux années en détention provisoire, le reporter fut condamné à sept ans de prison pour avoir convoyé 3 200 € d’Espagne à un agent d’Al-Qaïda en Afghanistan. Durant le procès, il fut aussi accusé d’appartenir aux Frères musulmans et d’être proche des Talibans. Ces deux mouvances sont très différentes et leurs rapports avec Oussama ben Laden sont loin d’être chaleureux.

En janvier 2012, la Cour Européenne des Droits de l’Homme déclara qu’Allouni n’avait pas eu droit à un tribunal impartial. Elle exigea des autorités espagnoles qu’elles lui versent 16 000 € en compensation ; son avocat en voulait 362 000 €. Madrid refusa de payer, ce qu’elle a de facto le droit de faire.

Allouni retrouva la liberté le 25 février 2012. Son passeport lui fut alors confisqué pendant plusieurs jours sans explication. Le 11 mars, il put décoller pour Doha (Qatar) où il retrouva sa famille et sa rédaction.

« Da3esh Da’esh Daésh » : explication du terme

On écrit aussi Da3esh, pour confirmer qu'il s'agit bien de la lettre 3ayn ع
On écrit aussi Da3esh. Le 3 représente la consonne gutturale ع ‘ayn et est moins ambigu qu’un simple apostrophe.

Vu que la coalition qui s’apprête à intervenir en Iraq a décidé de dire « Da’esh » à la place de « État Islamique », je me suis dit qu’un petit éclaircissement ne serait pas de trop.

Au passage, Da’esh est bien le nom arabe d’ISIS/EIIL, soit l’acronyme de l’ancien nom de l’État Islamique avant qu’on ne décrète le califat (vous me suivez ?)

Et aussi, à l’attention de Monsieur François Hollande, le Président de la République Française : ça se prononce « Daésh » et pas « Dash » ;-)

Pourquoi l’Iran pourrait revenir se battre en Iraq

Entrée de la tombe du martyr Hussein.
Entrée de la tombe du martyr Hussein, à Karbala.

L’État Islamique en Iraq et au Levant (EIIL), marche sans difficulté sur l’Iraq et devrait, à ce rythme, prendre Baghdad dans peu de temps. Cette organisation est une ancienne branche d’Al-Qaéda et est donc sunnite. En tant que jihadistes sunnites, ils détestent les chiites et l’Iran, qu’ils considèrent comme des hérétiques vénérant des imams en plus de Dieu. Or, les chiites constituent plus de 60% de la population iraqienne et habitent principalement le tiers sud-est. De plus, les lieux de pélerinage de Karbala et Najaf, parmi les plus saints du chiisme, se trouvent respectivement à 100 km et 160 km au sud de Baghdad. Karbala est l’endroit où se trouve le mausolée de l’imam Hussein, petit-fils de Mahomet, dont le martyre est célébré tous les ans lors de la fête de l’Achoura. Najaf est là où est enterré l’imam Ali, le premier imam chiite.

L’Iran et l’Iraq étaient déjà entrés en guerre en septembre 1980, causant un million de morts au bout de sept ans de conflit. Aujourd’hui, l’Iran a plusieurs bonnes raisons de revenir en Iraq, mais cette fois-ci pour expulser l’EIIL du pouvoir.

Pour protéger le chiisme

C’est la raison la plus évidente. Les mausolées de Najaf et Karbala seront probablement considérés comme hérétiques par l’EIIL et dynamités, comme le furent les tombes des saints au Nord-Mali pendant l’occupation jihadiste. Ce serait une catastrophe pour les chiites, et les mollahs ne veulent sûrement pas qu’un tel acte se produise ou reste impuni.

Pour noyer le poisson des problèmes intérieurs

Le nouveau président iranien, Hassan Rouhani, a beau être un modéré, la situation des droits de l’homme s’est déteriorée et les tensions sociales ont augmenté depuis son arrivée. En lançant une guerre, Téhéran peut recourir au patriotisme pour distraire les Iraniens des problèmes nationaux.

Pour se réaffirmer en tant que puissance régionale…

Pour l’Iran, libérer l’Iraq des jihadistes est un coup de pub très conséquent. Même l’Arabie saoudite, le grand rival de Téhéran, ne pourrait qu’applaudir devant une telle victoire contre ses ennemis terroristes. Du côté des Iraqiens, une telle intervention pourrait effacer le souvenir amer de la précédente guerre entre les deux pays.

et comme puissance contre le terrorisme

Téhéran pourrait se défaire de son image de pays finançant le terrorisme. L’Iran redorerait son blason vis-à-vis de l’Europe et des États-Unis, dans une logique de réconciliation avec les Occidentaux. D’ailleurs, Washington serait mis dans une situation improbable : son nouveau meilleur allié contre Al-Qaéda serait le pays des mollahs, ni plus ni moins (même si une telle alliance est moins surprenante que l’amitié des États-Unis et de l’Arabie saoudite, le pays salafiste qui interdit aux femmes de conduire).

Argument contre : et l’économie ?

Le programme nucléaire iranien a, indirectement, beaucoup fragilisé l’économie nationale. Les sanctions occidentales, dont les embargos visant le pays, ont notamment fait plongé le cours du rial, la monnaie iranienne : alors qu’en 2004, un dollar valait 8 900 rials, à l’heure où j’écris cet article, un dollar vaut 25 628 rials. Actuellement, le rial iranien est la devise nationale la plus faible au monde. Vu l’état de l’économie, Téhéran n’a pas forcément les moyens de s’engager dans une guerre, surtout alors qu’ils s’apprêtent à s’ouvrir au marché mondial.

EDIT 12 juin 2014 (le lendemain de la première publication) : d’après le Wall Street Journal (cité dans cet article, en anglais), l’Iran a envoyé deux bataillons de forces spéciales à Tikrit (nord de Baghdad) et aurait ainsi aidé à reprendre 85% de la ville aux insurgés. Téhéran a affirmé avoir positionné ses troupes à la frontière avec l’Iraq et promet de bombarder l’EIIL s’il s’approche à moins de 100 km des territoires iraniens.

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Trois histoires drôles d’Al-Qaeda

On peut avoir du mal à croire que l’histoire de l’organisation terroriste la plus connue au monde puisse contenir des anectodes drôles. Mais voici trois histoires drôles tirées du passé d’Al-Qaeda, garanties sans humour noir.

1: La bouteille ensorcelée

Bouteille de glucose
Les terroristes le savent bien : il n’y a rien de plus terrible qu’une bouteille de glucose.

Pendant la guerre en Afghanistan, Oussama Ben Laden et ses compagnons se battent contre les Soviétiques. Ce jour-là, Ben Laden est malade et se repose dans la galerie que ses hommes ont creusée. Son lieutenant, Ayman az-Zawahiry, qui est médecin, vient le voir pour lui administrer du glucose en intra-veineuse. Il installe un poteau en métal pour faire tenir la bouteille de glucose et insère un tube dans le récipient. Ben Laden retrousse sa manche pour que Zawahiry puisse le piquer. Juste à ce moment-là, un avion de chasse passe au-dessus. Plusieurs bombes tombent sur un sommet près de la tranchée. La bouteille chute sur le coup.

Patient, Zawahiry remet la bouteille, démêle le tube et y insère une autre aiguille. Ben Laden tend de nouveau son bras. C’est alors qu’une deuxième série de bombes s’abat juste au-dessus d’eux. Les morceaux de roche volent et les supports en bois de la galerie explosent. Le médecin part chercher la bouteille, qui a roulé à l’autre bout de l’endroit. Les jihadistes fixent la bouteille de glucose comme si elle était vivante. Un d’entre eux dit : “Tu ne vois pas ? À chaque fois que tu mets la bouteille sur le poteau, on nous bombarde !”

Zawahiry rit en répondant qu’il ne s’agit que d’une coïncidence. Il remet une aiguille stérile. Soudain, une troisième série de bombes fait exploser le plafond de la galerie, qui s’ouvre à l’air libre. Les jihadistes se cramponnent à ce qu’ils peuvent en hurlant. La galerie se remplit de gaz de combat et tout le monde se jette sur ses masques.

Zawahiry redresse tranquillement le poteau de métal et attrappe la bouteille. Les combattants terrifiés lui crient : “Jette la bouteille dehors ! Ne la touche pas !” Ben Laden leur dit que la superstition est interdite en Islam, mais ils ne l’écoutent pas. Alors que le médecin prend le tube pour l’insérer dans la maudite bouteille, un jihadiste la lui attrappe et la jette à l’extérieur.

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Source : “The Looming Tower – Al-Qaeda and the Road to 9/11”, par Lawrence Wright

p. 160-161

2 : La grande évasion

Plan de l'évasion
Plan de l’évasion

En ce 11 décembre 2005, les membres d’Al-Qaeda détenus dans une prison yéménite décident de s’évader. Ils sont regroupés dans deux cellules contigües : celle de devant, une pièce relativement grande qui donne sur le couloir, et celle de derrière, séparée de celle de devant par une porte et sans accès direct sur le couloir. Derrière, les hommes creusent le sol du matin au soir à l’aide de cuillères et de morceaux de métal. Devant, ceux qui ne travaillent pas se relayent pour réciter le Coran le plus fort possible afin de couvrir le bruit de ceux qui creusent. Leur but : percer un tunnel jusqu’à la mosquée addossée à la prison, 50 mètres plus loin.

Le principal problème est : que faire de la terre déblayée ? Les détenus s’en débarassent d’abord en la jetant dans les toilettes, ce qui marche jusqu’à ce que les toilettes se bouchent. Puis ils la cachent sous leurs matelas. Enfin, ils la mettent dans des sacs en plastique et la déposent dans un coin des salles d’eau où les gardes ne viennent jamais.

Un jour, un soldat arrive dans la cellule de devant pour réparer la porte. Malheureusement, le problème de la terre à cacher n’est pas tout à fait résolu, et il y en a un peu partout. Un détenu se dispute avec le garde pour faire diversion, parvient à le distraire et le fait partir. Sauf que, début février 2006, les responsables de la prison ordonnent ce coup-ci de réparer vraiment la porte. Les détenus doivent s’enfuir avant le début de la semaine (samedi au Yémen), sinon ils sont cuits. Jeudi, ils arrivent au niveau du sol de la mosquée et frappent sur le carrelage pour sortir. Un garde entend le bruit depuis le mirador, tire un coup de feu, et ne cherche pas plus à comprendre. Après quelques heures supplémentaires d’efforts, le tunnel perce. Au lieu de donner sur la morgue de la mosquée, comme prévu, il donne sur les toilettes des filles. Ce jour-là, il n’y a personne dedans, car c’est la salle la moins utilisée du bâtiment. Imaginez ce qui se serait passé si, pour une fois, une fidèle avait eu une envie pressante…

P.S. : en apprenant l’évasion, les Américains se disent que les détenus avaient forcément des complices parmi les gardes : pour eux, la probabilité d’arriver à creuser un tunnel de 50 m à l’aveugle jusqu’aux toilettes des filles de la mosquée est bien trop faible…

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Source : “The Last Refuge – Yemen, Al-Qaeda, and America’s War in Arabia”, par Gregory D. Johnsen

p. 191-194

3 : Madame la voisine

Madame la voisine
Madame la voisine faisant paniquer un jihadiste.

Une cellule d’Al-Qaeda veut s’implanter dans une nouvelle ville au Yémen. Quaity, le chef de la cellule, jette son dévolu sur Tarim, une bourgade dans le désert de l’Hadramout (désert dont le nom signifie d’ailleurs “la mort est venue”). Mais c’est une ville où tout le monde se connaît. Les gens auraient tôt fait de remarquer un groupe de nouveaux venus, barbus et célibataires. Ils décident donc de se déguiser en filles. Ils n’ont qu’à enfiler une abaya (robe noire) et un niqab et ils sont méconnaissables.

C’était sans compter sur Madame la voisine, qui est une femme observatrice et qui se tient au courant de tout ce qui se passe dans son quartier. Un jour, elle remarque que dans la maison d’à côté, il n’y a que des femmes qui entrent et qui sortent. Une maison où vivent plusieurs femmes sans hommes ? C’est suspect. Ne serait-ce pas des prostituées qui s’implantent en ville ? Elle en parle à ses amies.

Pour en avoir le coeur net, elle part frapper à la porte de la maison. À sa grande surprise, c’est un homme barbu qui ouvre. Il dit précipitemment que les femmes ne sont pas là, puis il claque la porte. La voisine ne sait plus quoi penser : des prostituées, un trafic de drogue ? En tout cas, c’est forcément quelque chose de mauvais. Une fois à la maison, elle téléphone à la police.

C’est ainsi que la cellule d’Al-Qaeda à Tarim fut démantelée grâce à Madame la voisine.

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Source : “The Last Refuge – Yemen, Al-Qaeda, and America’s War in Arabia”, par Gregory D. Johnsen

p. 226-227

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Dessins réalisés par moi-même (mon smartphone-lapin n’ayant pas encore tout à fait le niveau)

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