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Mollah Nasreddin et l’ubérisation

Miniature du 17è siècle au musée palais de Topkapı à Istanbul.
Miniature du XVIIè siècle au musée du palais de Topkapı à Istanbul. Quoique l’origine ethnique et géographique de Nasreddin soit contestée, on lui associe la ville d’Akşehir, dans le département de Konya (sud de la Turquie).

Mollah Nasreddin (ou en turc Nasrettin Hoca, prononcer « hodja ») est un personnage populaire, inspiré d’un sage soufi né au XIIIè siècle entre la Turquie et l’Iran. Il est au cœur de petites histoires philosophiques et humoristiques qui se retrouvent du Maghreb à l’Inde en passant par l’Europe de l’est et l’Asie centrale. Voici une de ses histoires qui, bien qu’elle soit vieille de quelques siècles, explique l’ubérisation de façon visionnaire.

Mollah Nasreddin doit faire le prêche du vendredi à la mosquée pour trois semaines. Mais, passant plus de temps à boire à la taverne qu’à étudier le Coran, il cherche un moyen d’esquiver son devoir. Le voilà sur la chaire de l’orateur dans la mosquée, juste après la grande prière du vendredi, devant une foule de fidèles, et il doit trouver une façon de s’en sortir.

Prêche n°1

Nasreddin : Savez-vous de quoi je vais vous parler ?
Les fidèles : Non.
Nasreddin : Si vous ne vous êtes même pas préparés avant de venir, à quoi ça sert que je vous parle ? (il part en lâchant métaphoriquement le micro)
Une semaine plus tard…

Prêche n°2

Nasreddin : Savez-vous de quoi je vais vous parler ?
Les fidèles : Oui !
Nasreddin : Puisque vous savez, à quoi ça sert que je vous l’enseigne ? (il part en lâchant le micro)

Une semaine plus tard…

Prêche n°3

Nasreddin : Savez-vous de quoi je vais vous parler ?
La moitié des fidèles : Oui !
L’autre moitié des fidèles : Non !
Nasreddin : Alors, que ceux qui savent l’enseignent à ceux qui ne savent pas ! (il part en lâchant le micro)

Mollah Nasreddin vient d’ubériser le prêche à la mosquée.

Les courants de l’islam

Minaret de Jâm
Détail du minaret de Jâm (pronvince de Ghor, Afghanistan)

La guerre en Syrie peut être analysée selon des critères religieux : sunnites d’un côté, chiites et alaouites de l’autre. En Iraq, les jihadistes sunnites avancent contre la population chiite. En plus de cela, on entend parler de wahhabites et de salafistes. Au bout d’un moment, il faut apprendre à différencier tout cela.

On peut diviser l’islam en quatre courants de base :

  • le sunnisme (très majoritaire)
  • le chiisme (minoritaire)
  • l’ibadisme (franchement minoritaire)
  • toute le reste : syncrétismes et courants de pensée se rajoutant aux catégories précédentes.

Le sunnisme

Son nom dérive de la sounna (سنة sunna “voie”). Il s’agit de l’ensemble des hadith (حديث hadîth pl. حوادث hawādith), c’est-à-dire des dires et actions du Prophète. Pratiquement tous les courants de l’islam se basent sur la sounna, qui est le supplément essentiel du Coran. C’est là, par exemple, que se trouve l’injonction du port du voile pour les femmes.

Les sunnites constituent environ 90% des musulmans. Ils sont divisés en quatre écoles de jurisprudence.

Le Coran (قرآن qur’ān “récitation, lecture) à lui seul ne suffit pas à légiférer sur tous les problèmes du quotidien. La loi islamique, ou sharia, est déterminée par les éléments suivants :

  • le Coran — et si ça ne suffit pas…
  • les hadiths/sounna – – et si ça ne suffit pas…
  • le qiyāsقياس, raisonnement par analogie (si c’est comme ça pour tel cas qui ressemble au mien alors ça doit être ça)
  • puis l’ijmāإجماع, consensus de la communauté (on a toujours fait comme ça donc on continuera a faire comme ça)
  • puis l’ijtihād اجتهاد, chacun réfléchit par soi-même pour établir une règle raisonnable (ce processus est individuel et ne rentre pas dans la jurisprudence)

Bien sûr, tout le monde a vite fait de créer chacun des règles différentes. Au bout d’un certain moment, quatre écoles de jurisprudence sunnite ont émergé. Les différences entre les écoles sont peu notables. Par ordre du nombre de fidèles :

  • hanafisme (Égypte, Proche-Orient, Balkans, Caucase et la plupart de l’Asie)
  • shafi’isme (Yémen, Afrique de l’Est, Malaisie et Indonésie)
  • malékisme (Afrique dont Maghreb, en excluant l’est du continent)
  • hanbalisme (pays du Golfe)

Le hanbalisme est l’école la plus rigoriste et la plus littéraliste.

Le chiisme

Les chiites sont les partisans (شيعة shî’a) d’Ali, gendre et cousin de Mahomet et mari de sa fille Fatima. Après la mort du Prophète, la plupart des musulmans ont préféré élire par consensus Aboubakeur au poste de caliphe, ou dirigeant de la communauté. Les chiites, eux, pensent que Mahomet avait déjà désigné son successeur, Ali. Ali et ses descendants sont devenus les imams, représentants de Dieu sur Terre. L’un des imams les plus importants est Hussein, petit-fils d’Ali et arrière petit-fils de Mahomet. Son martyre à Karbala (Iraq) est célébré tous les ans par l’Achoura, fête qui donne lieu à des spectacles de deuil et d’autoflagellation en public. Karbala est d’ailleurs l’une des villes les plus saintes du chiisme (voir d’ailleurs cet autre article, sur les raisons de l’intervention de l’Iran en Iraq).

Parenthèse : le mot “imam” n’a pas la même signification pour les sunnites et les chiites. Pour les sunnites, c’est l’homme de foi qui dirige la prière et donne le prêche. Pour les chiites, ce sont les représentants de Dieu sur Terre. Au maximum, il ne peut y avoir qu’un seul imam chiite en vie à un instant donné.

Les chiites se sont disputés, à la mort de certains imams, sur lequel de ses fils devrait lui succéder. En ont découlé ces branches majeures :

  • duodéciman (12 imams) : surtout en Iran, c’est la branche la plus développée
  • ismaélite nizarite (49 imams à ce jour, le dernier étant encore vivant) : un peu partout dans le monde
  • zaïdi (5 imams) : dans les montagnes du nord du Yémen

Pour les chiites non ismaélites, le dernier imam est l’imam caché, ou occulté : il ne serait pas mort, mais il se serait retiré dans une caverne où il attendrait jusqu’à la fin du monde. Peu avant le jour de la résurrection, il réapparaîtrait et serait alors surnommé le mahdi (مهدي mahdî « guide »).

Le kharijisme et l’ibadisme

Le kharijisme est le courant de l’islam qui s’est le plus tôt séparé des autres branches. Les kharijites (خارجي khārijiyy, pl. خوارج‎ khawārij) considèrent que seul un homme d’une parfaite rectitude morale peut devenir caliphe, et que s’il perd cette piété, il perd automatiquement son statut. Il y avait de nombreuses variations du kharijisme, toutes caractérisées par leur caractère puritain. Aucun kharijisme à proprement parler n’a survécu. Cependant, l’ibadisme (اباضية‎ ibâdiyya), un courant fortement apparenté au kharijisme, persiste de nos jours. C’est la religion majoritaire au sultanat d’Oman ainsi qu’à Zanzibar (Tanzanie), à Djerba (Tunisie), dans les montagnes de Nafûsa (Libye) et au M’zab (Algérie, région de Ghardaïa).

Tout le reste

Nous traiterons ici surtout des variantes régionales et syncrétiques que peuvent épouser les courants principaux expliqués ci-dessus. La liste est loin d’être exhaustive.

Soufisme

Les soufis aspirent à l’union mystique avec Dieu. Certains religieux soufis sont des ascètes qui s’habillent de laine grossière (ﺻﻮﻑ sûf), d’où leur nom. D’autres chantent et dansent comme des possédés. Il y a une infinité de variations au soufisme, mais globalement, les soufis rejettent l’interprétation littéraliste du Coran et opposent le sens littéral au véritable sens, caché. Par exemple, certains soufis affirment que le paradis et l’enfer n’ont pas d’existance tangible, mais qu’ils n’existent que dans le coeur des hommes : les gens de bien ont le paradis dans leur coeur et ceux qui commettent le mal portent l’enfer dans leur coeur de pierre. D’autres boivent du vin pendant les cérémonies religieuses. On note également une tendance au culte des saints dans les populations attachées au soufisme.

Alaouisme

Typique de Syrie mais également présent en Turquie et au Liban, l’alaouisme (علاوية ‘alâwiyya) est une école syncrétique mêlant le chiisme duodéciman au christianisme et à des croyances grecques anciennes. Comme son nom l’indique, il accorde une place particulièrement importante à Ali (علي ‘alî), gendre du Prophète et premier imam. Sa théologie est basée sur une trinité émanant de Dieu et est teintée de mysticisme, certains tenants de la foi n’étant connus que par les initiés. Les alaouites croient en des cycles de révélation. Selon l’alaouisme, les humains étaient des étoiles dans une vie antérieure, avant d’être chassés du ciel. Depuis, ils se réincarnent dans le but de redevenir un jour une étoile. Un certain nombre de sunnites pensent que les alaouites ne sont pas musulmans.

Wahhabisme, salafisme, déobandisme

Héritiers du sunnisme hanbali, ces courants prônent le retour au mode de vie des compagnons du Prophète et le rejet de toutes les “innovations” apportées à la religion avec le temps.

  • le wahhabisme est le courant originel, formé par le Saoudien Mohammed bin Abdul-Wahhab (محمد بن عبد الوهاب muhammad bin ‘abdu l-wahhâb) au XVIIIè siècle. Le terme “wahhabisme” est toujours accompagné d’une connotation “saoudienne” ou “de la péninsule arabique”.
  • le déobandisme est l’équivalent indo-pakistanais du wahhabisme.
  • le salafisme (السلفية as-salafiyya) est l’équivalent du wahhabisme mais sans la connotation saoudienne. Les mots “wahhabite” et “salafiste” sont parfois interchangeables. Le mot “salafiste” vient de salaf (سلف « ancêtres »), qui désigne les compagnons de Mahomet.

Toutes ces tendances sont forcément sunnites hanbalites. Cependant, on peut se demander si les “salafistes” des pays non hanbalites sont tous des hanbalites ou juste d’autres sunnites stricts.

Takfirisme

Le takfirisme (تكفير takfîr, “excommunication”) signifie que n’importe qui peut décréter que tel musulman ne s’est pas comporté correctement et l’excommunier. La personne visée devient alors un apostat et peut alors être tuée légitimement. Les jihadistes dans l’ensemble sont des takfiris.

Qutbisme et jihadisme

Sayyid Qutb était un sunnite Égyptien du XXè siècle qui divisait le monde entre dâr al-islâm (دار الإسلام “la maison de l’Islam”), les terres d’islam, et la jâhiliyya (جاهلية). Cette dernière désigne généralement la période d’ignorance précédent la révélation coranique mais Qutb l’emploie pour désigner les pays non-musulmans. Il prône le combat de dâr al-islâm contre la jâhiliyya pour faire triompher la religion. C’est lui qui a inspiré le jihadisme.

Les jihadistes (جهادي jihâdiyy pl. جهاديون jihâdiyyûn ou جهاديين jihâdiyyîn), dans la très grande majorité des sunnites, prônent la guerre active contre les infidèles. Cela concerne non seulement les non-musulmans, mais aussi tous les musulmans qu’ils auront excommunié par le takfirisme.

Si la plupart des jihadistes sont salafistes / wahhabites, certains sont juste des extrémistes provenant d’autres écoles de jurisprudence sunnite que le hanbalisme. Certaines fractions des Shebabs somaliens sont mêmes soufis.

Paradoxalement, les salafistes / wahhabites et les jihadistes se détestent souvent.

Annexes : précisions diverses

La sharia

La sharia (شريعة sharî’a “chemin”) n’est pas la “loi coranique” mais la “loi islamique”, car elle est très largement basée sur la sounna et la jurisprudence. Il y a autant de sharias différentes que de courants de l’islam.

L’islamisme

L’islamisme n’est pas un courant de l’islam, c’est un courant politique qui prône l’application de la sharia à l’échelle d’un pays.

Les fatwas et les muftis

Les muftis (مفتي muftî) sont des religieux, experts en loi islamique, qui édictent des fatwas (فتوى fatwâ pl. فتاوى fatâwâ). Les fatwas sont des conseils donnés par les érudits de l’islam ; on peut décider de les suivre ou non. Par exemple, si un mufti dit que voyager sur Mars est un péché car cela s’apparente à un suicide, on est libre d’être d’accord avec lui ou non. Si on n’est pas d’accord avec lui, on peut toujours décider voyager sur Mars.

Pour ces raisons, la personne qui édicte la fatwa est aussi importante que la fatwa elle-même (ce mufti est-il populaire ? Très suivi ? Où ?)

Le jihad

Jihadisme vient de jihâd (جهاد), terme arabe qui désigne un grand effort, un travail intense ou une lutte. Celui qui lutte ou fait un grand effort est un mujâhid (مجاهد), pluriel mujâhidûn (مجاهدون) ou mujâhidîn (مجاهدين).

On distingue quatre formes de jihad (جهاد في سبيل الله jihâd fî sabîli-llâh “effort sur le chemin de Dieu”) :

  • Jihad du coeur (جهاد بالقلب نفس jihâd bil-qalb/nafs) : le combat interne contre la tentation du mal. On l’appelle aussi “grand jihad” (الجهاد الأكبر al-jihâd al-akbar)
  • Jihad de la langue (جهاد باللسان jihâd bil-lisân) : dire la vérité et répandre de bonnes paroles
  • Jihad de la main (جهاد باليد jihâd bil-yad) : effectuer de bonnes actions, se battre contre l’injustice et pour la justice
  • Jihad de l’épée (جهاد بالسيف jihâd bis-sayf) : c’est ce qu’on appelle aussi qitâl fî sabîli-llâh (قتال في سبيل الله “combat armé sur le chemin de Dieu”), ou guerre sainte. On l’appelle encore “petit jihad” (الجهاد الأصغر al-jihâd al-asghar)

Selon un hadith abondamment cité par les manifestants du Printemps arabe de 2011, le prophète Mahomet aurait déclaré :

أَفْضَلُ الْجِهَادِ كَلِمَةُ عَدْلٍ عِنْدَ سُلْطَانٍ جَائِرٍ

afdalu l-jihâdi kalimatu ‘adlin ‘inda sultânin jâ’ir

“le meilleur jihad est la parole de justice face au dirigeant oppresseur”.

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