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Alan Kurdî, rebaptisé Aylan Kurdi

"Alan Kurdî" sur Rûdaw en kurmancî
« Alan Kurdî » sur Rûdaw en kurmancî

Il semblerait que les médias occidentaux aient écorché le nom et surtout le prénom du petit « Aylan Kurdi » (3 ans), mort comme sa mère Reyhan et son frère Xalib (5 ans — prononcer « Ralip » sans rouler le r) en tentant de franchir la mer entre la station balnéaire turque de Bodrum et l’île grecque de Kos. Le père, Ebdullah, s’en est sorti. La famille est syrienne, originaire de Kobanî. La photo du corps de « Aylan » échoué sur la plage de Bodrum fait le tour du monde.

La chaîne d’information kurde, Rûdaw, ortographie le nom du petit garçon comme « Alan Kurdî » dans son site en dialecte kurmancî (prononcer kurmandji). C’est le dialecte principal kurde, parlé en Turquie, Syrie, nord de l’Iraq et nord-est de l’Iran, écrit avec des caractères latins.

"Alan" sur Rûdaw en soranî
« Alan » (ئالان) sur Rûdaw en soranî

Sur le site en dialecte soranî (parlé en Iraq et en Iran, d’écriture arabisée), on se contente plutôt de son seul prénom, « Alan » (ئالان).

Les accents circonflexes sont très importants en kurde. Kurdi ne veut rien dire (d’autant qu’un mot ne peut généralement pas se terminer par i ou u), mais Kurdî est exact. Ça ne fait pas de mal de rajouter de tels accents, d’autant qu’ils existent sur le clavier français.

L’erreur la moins pardonnable est sur le prénom. En kurde, Alan est celui qui porte [le drapeau]. C’est par exemple le nom de la tribu de Mem, le héros de l’histoire d’amour nationaliste Mem û Zîn (une épopée aussi connue sous le nom de Memê Alan).

"Alan" sur Al Arabiya
« Ālān » (آلان) sur Al Arabiya

La lettre a, parfois lourde à prononcer en kurde, est souvent remplacée par e dans les noms étrangers (par exemple, la ville d’Ankara devient Enqere). Avoir un prénom kurde écrit Aylan semble assez improbable car manquant de fluidité (au contraire, un hypothétique Eylan aurait pu être plus vraisemblable). Si les médias kurdes disent Alan, d’où vient le y ?

Il ne vient pas d’une quelconque transformation arabe, vu que les médias arabes disent « Ālān » (آلان)

 

 

Par contre, la presse turque dit « Aylan ». Le nom Aylan est à vrai dire à consonnance plutôt turque, avec des allusions à la lune (ay) voire à la lumière (aydın). Les connotations sont plus positives pour un turcophone que celles d’Alan, qui en turc signifie « place » (comme une place publique) ou, de manière plus dérangeante, « celui qui prend » ou « celui qui achète ».

"Aylan" dans le journal Hürriyet (liberté)
« Aylan » dans le journal Hürriyet
"Aylan" dans le journal Cumhuriyet
« Aylan » dans le journal Cumhuriyet

Le corps du petit garçon ayant été retrouvé sur une plage turque, il y a une certaine logique à ce que ce soit le nom « à la turc » qui ait été repris dans les médias internationaux. Cela dit, c’est quand même ironique qu’un petit réfugié kurde soit rebaptisé du prénom que lui donnent les médias turcs…

Au passage, le nom du frère d’Alan, Xalib, est souvent ortographié « Galip », à la turque. Passée la remarque sur l’accent circonflexe, le x kurde peut en effet perturber un lecteur occidental. Ce son correspond à la jota espagnole et correspond au kh de la translittération arabo-persane (voir le prénom « Khaled », par exemple).


Les captures d’écran des sites d’information ont parfois été modifiées pour enlever les encarts de pub. Les liens des articles originaux sont tous indiqués dans les légendes.

ERRATUM (dimanche 17 janvier 2016) : le frère d’Alan s’appelle bien Xalib et non pas « Xalîp » comme indiqué précédemment. Se tromper de nom dans un article sur les articles qui se trompent de nom, un comble !

L’Érythrée, le pays du service militaire sans fin

Cathédrale Saint-Joseph d'Asmara
La cathédrale catholique Saint-Joseph à Asmara, la capitale érythréenne. Quatre religions sont autorisées par le régime : le sunnisme, l’église orthodoxe éthiopienne, le catholicisme et le protestantisme. Les tenants d’une autre foi sont passibles de prison.

Toujours plus de réfugiés érythréens débarquent sur les côtes italiennes. Ils fuient les conditions très dures de leur pays, notamment le service militaire illimité et les arrestations arbitraires. L’Érythrée est considérée comme l’un des pays les plus fermés et dictatoriaux du monde. Selon l’UNHCR, plus de 300 000 Érythréens (soit 5% de la population nationale) ont fui le pays et résident à l’étranger en tant que réfugiés.

Survol

L’Érythrée (ኤርትራ ʾErtrā en tigrinya) est un pays grand comme la Suisse et l’Autriche réunis. Il est habité par 6,4 millions de personnes. Seuls 6% des terres sont arables, le reste étant souvent désertique. La population est largement de langue sémite éthiopique, c’est-à-dire qu’elle est linguistiquement proche de beaucoup d’Éthiopiens et qu’elle est liée de manière plus lointaine aux Arabes. L’Érythrée a longtemps appartenu à l’Éthiopie et a arraché son indépendance au prix de la guérilla.

Le président de l’Érythrée, Isayas Afwerki, est un ancien guérillero. Aucune élection n’a été organisée depuis son arrivée au pouvoir il y a vingt ans, en 1993. Depuis 2009, le pays est sanctionné par l’ONU à cause de son soutien aux insurgés somaliens.

En octobre 2013, Asmara a libéré 81 pêcheurs yéménites qui étaient détenus depuis 18 mois sans procès. Le Yémen affirme que 519 pêcheurs sont encore en prison et qu’ils ont été capturés par les autorités érythréennes dans les eaux internationales.

Service militaire

La conscription est obligatoire pour les hommes et les femmes entre 18 et 50 ans. Bien que le service militaire dure théoriquement 18 mois (un an et demi), de facto il peut se prolonger indéfiniment, parfois toute une vie. On trouve parmi les conscrits des adolescents de 15 ans, car la dernière année de la scolarité s’effectue au camp militaire de Sawa. Les autorités passent de maison en maison pour mettre la main sur ceux qui refusent d’aller sous les drapeaux. Des jeunes entre 15 et 17 ans sont régulièrement pris dans les mailles du filet. Depuis mi-2012, les hommes entre 50 et 80 ans sont tenus d’avoir une activité militaire en participant par exemple à des patrouilles.

Le salaire des conscrits tourne autour de 450 nakfa par mois, soit une vingtaine d’euros, ce qui est loin d’être suffisant pour vivre. Beaucoup de ceux qui tentent de quitter le pays le font pour échapper au service militaire. Ceux qui sont arrêtés dans leur fuite par les autorités sont généralement mis en détention. Leurs familles subissent en représailles une amende pouvant atteindre 50 000 nakfa (3000 euros) et peuvent être envoyées en prison.

En juin 2013, le Canada a expulsé le consul érythréen de Toronto car celui-ci s’obstinait à prélever la « taxe de défense nationale » sur les expatriés érythréens du pays, ainsi que la taxe de 2% des revenus rendue obligatoire par Asmara. Si ces taxes ne sont pas payées, les familles restées au pays peuvent subir des représailles.

Emprisonnements et torture

Depuis 1993, le régime d’Isayas Afwerki a arrêté plus de 10 000 personnes pour des motifs politiques. Des milliers de citoyens sont régulièrement envoyés en prison sans motif, sans procès, sans accès à un avocat et sans possibilité de contact avec la famille. Les nombreux centres de détention sont surpeuplés et les conditions sanitaires épouvantables. Les prisonniers sont souvent sous-nourris et n’ont pas d’apport suffisant en eau. La torture est systématique. Le centre de l’île de Dahlak Kebir est tristement célèbre pour ses conditions climatiques extrêmes : les détenus y sont maintenus sous le soleil pendant des périodes prolongées, parfois jusqu’à en perdre des membres.

Liberté d’expression et d’information

Depuis plusieurs années, l’Érythrée occupe la dernière place du classement de liberté de la presse de Reporters Sans Frontières, loin derrière la Corée du nord. Les Érythréens ont accès aux chaînes satellitaires étrangères, mais les radios de langue tigrinya opérant de l’étranger (comme la radio Erena, basée à Paris) sont fréquemment brouillées.


Sources

Rapport de Human Rights watch sur l’Érythrée (2014)
Rapport d’Amnesty International sur la torture en Érythrée (25 juin 2013)
Articles de Reporters Sans Frontières sur l’Érythrée