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Le Moyen-Orient sushi (sunnite-chiite)

Il était une fois une région faisant le pont entre l'Europe, l'Afrique et l'Asie. Sauf que ce pont était plein de sushis qui se battaient pour avoir la meilleure place.
Il était une fois une région faisant le pont entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Sauf que ce pont était plein de sushis qui se battaient pour avoir la meilleure place. Les sushis s’enchevêtraient, on ne savait plus lequel déguster en premier. – photo de Pedro Moura Pinheiro, 2005

Parce que tout conflit ne part pas forcément d’une histoire de sushis (sunnites et chiites), voici une explication de la situation de divers pays du Moyen-Orient à ce sujet, notamment les pays en prises avec le conflit en Iraq et au Levant.

N’hésitez pas à relire aussi mon post de juin 2014 sur les courants de l’islam.

Sauf mention contraire, j’entendrai par « chiisme » le chiisme duodéciman à douze imams, de loin le plus professé.


 Daesh et affiliés

Confession principale : sunnisme des plus extrémistes
Confession de la classe dirigeante : idem
Autres confessions minoritaires : aucune
Aime bien : les donateurs privés de part le monde
N’aime pas : le monde entier, l’Arabie saoudite, les autres jihadistes

Al-Qaïda et affiliés

Confession principale : sunnisme aussi rigoriste que le saoudien
Confession de la classe dirigeante : idem
Autres confessions minoritaires : aucune
Aime bien : les donateurs privés de part le monde
N’aime pas : le monde entier, l’Arabie saoudite, Daesh

Frères musulmans

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : sunnisme islamiste
Autres confessions minoritaires : aucune
Aime bien : le Qatar, la Turquie
N’aime pas : l’Égypte, l’Arabie saoudite


 Syrie

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : alaouisme (1% de la population)
Autres confessions minoritaires : christianisme (divers courants)
Aime bien : l’Iran, l’État iraqien chiite, certaines mouvances jihadistes
N’aime pas : les rebelles syriens, l’Arabie saoudite, le Qatar

Les alaouites se définissent comme chiites, mais leurs croyances sont presque aussi distantes de celles des chiites orthodoxes que de celles des sunnites.

  • Ils honorent une trinité, où Ali est placé au-dessus de Mahomet.
  • Ils n’ont semble-t-il ni jour du Jugement, ni enfer.
  • Ils croient à la réincarnation suivant un système de karma.
  • Pour eux, les humains étaient originellement des étoiles déchues des cieux. Le salut de l’humanité est de se réincarner de nouveau en étoile.

Malgré les grandes différences de dogmes, l’Iran chiite orthodoxe soutient le régime syrien alaouite.

Iraq (hors Kurdistan autonome)

Confessions principales : chiisme (60%), sunnisme (40%)
Confession de la classe dirigeante : chiisme
Autres confessions minoritaires : christianisme (divers courants)
Aime bien : l’Iran, l’État syrien alaouite
N’aime pas : les Kurdes, les jihadistes

Bien que les troubles iraqiens soient sushi en apparence, les deux communautés entretenaient de bons rapports jusqu’à il y a une ou deux décennies, ce qui suggère d’autres causes au déchirement du pays. Le gouvernement chiite de Haydar al-Abadi est soutenu par l’Iran, de même confession.

Les Kurdes

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : sunnisme
Autres confessions minoritaires : alévisme (Turquie), yarsanisme (Iran), yézidisme (Iraq)
Aiment bien : quiconque les aime
N’aiment pas : l’Iraq, la Turquie, l’Iran, la Syrie, les jihadistes

Les alévis et les yarsanis peuvent ou non se réclamer du chiisme, même si leurs dogmes sont très éloignés de ceux du chiisme orthodoxe. Les yézidis, adorateurs de l’Ange-Paon, se définissent clairement comme une religion à part.

Turquie

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : sunnisme, islamiste
Autres confessions minoritaires : alévisme, christianisme
Aime bien : le Qatar, les rebelles syriens
N’aime pas : l’Arabie saoudite, les Kurdes, l’État syrien alaouite

La Turquie entretient des relations très ambigües avec les mouvances jihadistes à sa frontière sud.

Iran

Confession principale : chiisme
Confession de la classe dirigeante : chiisme orthodoxe rigoriste
Autres confessions minoritaires : sunnisme, christianisme, judaïsme, yarsanisme, babisme, bahá’isme
Aime bien : l’État alaouite syrien, l’État chiite iraqien, les Houthis zaydis du Yémen, les chiites du Bahreïn, le Qatar
N’aime pas : l’Arabie saoudite, les Kurdes

Bastion du chiisme orthodoxe et némésis de l’Arabie saoudite. La plupart des habitants sont chiites et peu religieux. Aussi fermée soit-elle, la République islamique est largement plus tolérante, dynamique et politiquement prometteuse que le royaume wahhabite. Les Iraniens sont culturellement aussi occidentalisés que les Turcs.

Arabie saoudite

Confessions principales : sunnisme salafiste, chiisme dans la province orientale
Confession de la classe dirigeante : sunnisme salafiste
Autres confessions minoritaires (expatriés) : hindouisme, christianisme, sikhisme, etc.
Aime bien : l’Égypte anti-islamiste [sic], les rebelles syriens, les pays du Golfe hors Qatar, le gouvernement sunnite élu du Yémen
N’aime pas : l’Iran, l’État chiite iraqien, l’État syrien alaouite, ses propres chiites de la province orientale, le Qatar, les Houthis zaydis du Yémen, les islamistes Frères musulmans, les jihadistes

Bastion sunnite extrémiste très remonté contre tout ce qui est, de près ou de loin, chiite : l’Iran (son ennemi de toujours), l’Iraq, la Syrie alaouite, les zaydis du nord du Yémen mais aussi leurs propres chiites de l’est du pays (installés pile poil au-dessus des réserves d’hydrocarbure, comme par hasard). Bien qu’il fasse tout pour faire croire le contraire, le royaume wahhabite est en piteux état aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Les alliés traditionnels que sont les États-Unis et les autres pays du Golfe se distancient.

Les Saoudiens ont toujours détesté les Qataris, notamment par jalousie. Cela faisait un siècle qu’ils tentaient d’annexer cette insignifiante péninsule, qui leur résistait à chaque fois de manière inexpliquée. Et puis, brutalement, les Qataris sont devenus bien plus riches que les Saoudiens et se sont arrogés un soft power à faire palir Riyadh. Le royaume wahhabite culpabilise d’avoir été très largement responsable de la création d’Al Jazeera, une entreprise qui, dès sa naissance, n’a cessé de le critiquer.

Qatar

Confessions principales : sunnisme (expatriés et autochtones), hindouisme (expatriés), christianisme (expatriés)
Confessions de la classe dirigeante (autochtone) : sunnisme salafiste (10% de la population), chiisme (très marginal)
Autres confessions minoritaires (expatriés) : sikhisme, bouddhisme, etc.
Aime bien : le monde entier, sans que ce soit forcément réciproque
N’aime pas : l’Arabie saoudite et l’Égypte (mais essaye de le cacher)

Pays d’immigrés dont je ne saurais dire s’il est à majorité hindoue ou musulmane. Pour s’affirmer entre l’Arabie saoudite et l’Iran, Doha pratique une diplomatie intensive depuis une décennie, en essayant d’être amie avec le monde entier. Malheureusement pour les Qataris, les chaînes du groupe Al Jazeera prennent un malin plaisir à critiquer tous ceux avec lesquels les Qataris tentent de se rapprocher, sapant ainsi bien des efforts diplomatiques.

À l’heure actuelle, le Qatar est globalement chiitophile et proche de l’Iran. Il soutenait vivement les rebelles Houthis chiites zaydis du Yémen, jusqu’à ce qu’il décide de rentrer dans la coalition contre eux (probablement pour réparer ses relations lamentables avec Riyadh).

Bahreïn

Confessions principales : chiisme (70%), sunnisme salafiste (30%)
Confession de la classe dirigeante : sunnisme salafiste
Aime bien : l’Arabie saoudite
N’aime pas :
ses propres chiites majoritaires, l’Iran, le Qatar

Île du Golfe nettement moins fortunée que ses voisins. Le Bahreïn était historiquement une puissance coloniale non négligeable.

Oman

Confession principale : ibadisme
Confession de la classe dirigeante : ibadisme

Sultanat situé hors du système sushi : il est d’obédiance ibadite, ni sunnite ni chiite. C’était auparavant une grande puissance coloniale des côtes pakistanaises et est-africaines.

Yémen

Confessions principales : sunnisme, chiisme zaydi dans les montagnes du nord
Confession de la classe dirigeante : quelqu’un dirige ce pays ?
Aime bien / N’aime pas : faudrait d’abord savoir qui est aux commandes

L’Afghanistan du monde arabe.

Les zaydis sont des chiites qui ne reconnaissent que cinq imams, contre douze chez les chiites orthodoxes d’Iran ou d’Iraq. C’est dans le nord qu’est né le mouvement Houthi, une rébellion anti-Al Qaïda dont le but est de purger le Yémen à la fois des mouvements jihadistes et des gouvernements qui ne seraient pas assez fermes contre eux. Les Houthis sont tous zaydis, mais cela n’implique pas que leur rébellion ait pour cause un conflit sushi.

Égypte

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : sunnisme laïciste anti-islamistes
Autres confessions minoritaires : christianisme (10%)
Aime bien : l’Arabie saoudite
N’aime pas : les Frères musulmans, les islamistes, les jihadistes

Les Égyptiens sont 90% sunnites et 10% chrétiens. Le gouvernement d’Abdelfattah as-Sissi, fermement anti-islamiste, est en très bons termes avec l’Arabie saoudite, parangon de l’islamisme [sic]. Le Caire semble s’être réconcilié avec Doha, avec qui il s’entendait pourtant très mal jusqu’à récemment.


D’après la blague en anglais qui circule sur la blogosphère arabe :

« Two Muslims have a kid. One of the parents is Sunni, the other is Shia. What is the kid?
— The kid is Sushi, of course! »

Pourquoi le Qatar cesse-t-il d’être diplomate ?

Khalid bin Mohammad Al Attiyah, the Qatari foreign minister.
Khalid ben Mohammed Al Attiyah, le ministre qatari des affaires étrangères — Creative Commons, Marc Müller

Le Qatar est historiquement placé entre quatre puissances à chacun de ses côtés : le Bahreïn au nord, Oman au sud, l’Arabie saoudite à l’ouest et l’Iran à l’est. Le pays lui-même est trop petit pour se défendre militairement face à ses voisins. De plus, il est assez sensible aux coups d’État, y compris ceux induits par des puissances étrangères. Pour survivre, il doit exceller en diplomatie et se faire bien voir de tout le monde. Il doit également ne pas se polariser en soutenant fortement une partie, car il se ferait alors des ennemis. Les Qataris ont longtemps été très forts en diplomatie, mais maintenant, des éléments intrigants font tache.

Si la diplomatie est vitale pour la survie nationale, alors pourquoi avoir créé et soutenu Al Jazeera ? En tant que groupe de télévision, cette entreprise possède une force médiatique colossale. De plus, elle est très associée au Qatar et vice-versa, de sorte qu’elle influe largement sur l’image du pays. Via ses reportages critiques des pouvoirs, Al Jazeera a toujours porté atteinte aux efforts diplomatiques de Doha. À cause de cela, la terre oubliée de Dieu a enduré des multitudes d’incidents diplomatiques. Les derniers en date impliquent par exemple l’Égypte, où trois journalistes d’Al Jazeera English ont été condamnées à 7 à 10 ans de prison pour terrorisme et soutien aux Frères musulmans. Au printemps, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Bahreïn ont rappelés leurs ambassadeurs de Doha et exigé la fermeture d’Al Jazeera et l’arrêt du soutien aux Frères musulmans. En 2004, les États-Unis ont même voulu bombarder leur allié qatari pour se débarrasser de la chaîne d’information. La branche la plus influente du groupe, Al Jazeera English, critique régulièrement les liens de ses chaînes sœurs arabophones avec Doha (je ferai bientôt une vidéo à ce sujet).

Si l’absence de polarisation est vitale pour la sécurité nationale, pourquoi soutenir les Frères musulmans et se faire ainsi des ennemis ? Ce soutien est l’autre raison des tempêtes diplomatiques mentionnées précédemment avec le Caire, Riyad, Abou Dhabi et Manama, quatre gouvernements qui n’aiment pas la confrérie. Récemment, le député koweïtien Nabil Al-Fadl a accusé le Qatar et les Frères musulmans de soutenir l’opposition koweïtienne.

À de son soutien aux Frères musulmans et de la ligne éditoriale d’Al Jazeera, le Qatar s’est mis en porte-à-faux avec l’Arabie saoudite. C’est le seul pays de la région qui a une bonne raison d’envahir la petite péninsule, pour mettre la main sur les gisements de gaz qui sauveraient son économie pétrolière. C’est donc le pays de la région avec lequel il fallait le moins se fâcher.

Source (sur la nécessité historique de la diplomatie qatarie) : « Qatar – a modern history », par Allan Fromhertz.
Plus d’information sur les incidents entre Al Jazeera et les États-Unis : The 9/11 decade — The Image War (3ème partie — l’épisode est dédié aux médias en général et à la propagande dans la guerre contre le terrorisme, mais une partie importante est consacrée au cas précis d’Al Jazeera).

Why has Qatar stopped being diplomatic?

Khalid bin Mohammad Al Attiyah, the Qatari foreign minister.
Khalid bin Mohammed Al Attiyah, the Qatari foreign minister — Creative Commons, Marc Müller

Qatar is historically stuck between four powers from all four sides: Bahrain north, Oman south, Saudi Arabia west and Iran east. The country itself is too small to fend off a military assault from its neighbours. It is also prone to coups, including foreign-induced. To survive, it must thrive in diplomacy and keep good relationships with everybody. In the same way, it musn’t support a specific group or power to the point of polarising itself, because that would create enemies. Qataris have long been excellent diplomats, but now, they stand in the shade of troubling elements.

If diplomacy is vital for the survival of the nation, so why having created and supported Al Jazeera? As a television news network, this company holds a tremendous mediatic power. It is also widely associated with Qatar’s image and the other way round, and can thus heavily influence the country’s image. By its critical coverage of the powerful, Al Jazeera has always harmed Doha’s diplomatic efforts. Because of that, the Forgotten land of God has faced numerous diplomatic incidents. The latests include a diplomatic row with Egypt, which has jailed three Al Jazeera English journalists for 7 to 10 years on terrorism charges; and this spring’s showdown with Saudi Arabia, the United Arab Emirates and Bahrain, who withdrew their ambassadors from Doha and called on the country to shut down Al Jazeera and to stop supporting the Muslim Brotherhood. In 2004, Washington even intended to bomb their Qatari ally to get rid of the satellite channel. The network’s most influential branch, Al Jazeera English, regularly criticises the relationships of its sister Arabic-language channels with Doha (I’ll soon upload a video about that).

If the absence of polarisation is vital for national security, why support the Muslim Brotherhood and thus get enemies? This support is the other reason for the aforsaid diplomatic upheavals with Cairo, Riyad, Abu Dhabi and Manama, four governments that do not like the Brotherhood. Recently, the Kuwaiti MP Nabil Al-Fadl accused Qatar and the Muslim Brotherhood of supporting the Kuwaiti opposition.

Because of its support for the Brotherhood and of Al Jazeera’s editorial policies, Qatar became at odds with Saudi Arabia. It is the only country in the region with goods reasons to invade the small peninsula: to take hold of the gas fields that could save its oil-dependent economy. So it is the country in the region it was most important to keep good relationships with.

Source (about the historical Qatari need for diplomacy): « Qatar – a modern history » by Allan Fromhertz.
Further information about the incidents between Al Jazeera and the United States: The 9/11 decade — The Image War (part 3 — the episode deals with the media and propaganda in the war on terror in general, but most of it is devoted to Al Jazeera’s specific case)

To save its economy, Saudi should… invade Qatar

El Sharara oil field, Libya
El Sharara oil field, Libya – by Javier Blas, Creative Commons

Article en français : Pour sauver son économie, Riyad devrait… envahir le Qatar

Saudi Arabia and Qatar are at odds with eachother. Last spring, a diplomatic crisis erupted as Riyad withdrew its embassador from Doha and told the little peninsula to drop its support for the Muslim Brotherhood (enemies of the Saudis) and to shut down or tone down Al Jazeera. The kingdom threatened its neighbour with sea blockade if it did not comply (by the way, that would amount to an invasion). But an Islamist brotherhood and a TV channel may not be the only reasons for the diplomatic turmoil between the Wahhabi kingdom and the Forgotten land of God.

The Saudi economy relies heavily on oil. At first, when drilling into an oil reservoir, the pressure inside is enough to draw the precious liquid to the surface. But as stocks diminish, pressure diminshes too and eventually it’s not enough anymore. One must inject natural gas to push the oil and collect it. The quantity of gas required is so large that importing it is not economical; it must be extracted in the country, near the oil wells. Most oil-producing countries also happen to own the required gas fields. Saudis now regret to have burnt the gas seeping from the oil wells instead of reusing it. Prospections in the Empty Quarter, in the south-eastern desert, did not allow to discover any sizeable gas field. Even if there were indeed gas fields there, they would be too far away from the oil wells (in the Dammam region, on the Persian Gulf) to be economical. If Riyad doesn’t quickly find gas near its oil fields, the country won’t be able to extract oil anymore and its economy will collapse.

Near the Saudi oil fields lies Qatar, the third biggest gas exporter in the world. Alongside with Iran, it owns a large part of the North Field / South Pars, the largest gas field on the planet. The emirate stands on a peninsula smaller than Wales, virtually entirely desertic, and poorly defended if it wasn’t for the American base of Al-Udeid – it’s the largest in the region.

Finally, Vladimir Putin showed a few months ago that you can invade the little nearby peninsula if you wish to. In his case it was Crimea. Saudi Arabia could follow his exemple and wish to invade its very own little nearby peninsula.


Counter-argument: Washington has previously been allied with both the emirate and the Wahhabi kingdom, but its relationships with the latter have decayed recently. If the Saudi army invaded Qatar, the Americans would probably retaliate. Moreover, they own a large military base on the small peninsula.


Source: « Saudi Arabia on the Edge » by Thomas W. Lippman, pp. 58-60

Pour sauver son économie, Riyad devrait… envahir le Qatar

Le gisement de pétrole d'El Sharara, Libye
Le gisement de pétrole d’El Sharara, Libye – par Javier Blas, Creative Commons

English-language article: To save its economy, Saudi should… invade Qatar

L’Arabie saoudite et le Qatar ont des relations difficiles. Lors d’une crise diplomatique au printemps dernier, Riyad a rappelé son ambassadeur de Doha et exigé de la petite péninsule qu’elle coupe les ponts avec les Frères musulmans (ennemis des Saoudiens) et qu’elle ferme ou rappelle à l’ordre Al Jazeera, sous peine de blocus maritime (ce qui équivaudrait à une invasion). Mais si le royaume a des tensions avec la terre oubliée de Dieu, ce n’est peut-être pas uniquement à cause d’une confrérie islamiste et d’une chaîne de télévision.

L’économie saoudienne dépend très largement du pétrole. Au début, quand on perce une poche de pétrole, la pression y est suffisante pour que le précieux liquide remonte tout seul à la surface. Mais quand les réserves baissent, la pression baisse aussi et cela ne suffit plus. Il faut injecter du gaz naturel pour pousser l’or noir et le récupérer. La quantité de gaz nécessaire est telle qu’il n’est pas rentable de l’importer ; il faut le trouver sur place. La plupart du temps, le pays producteur de pétrole possède aussi les réserves en gaz nécessaires. Les Saoudiens regrettent maintenant d’avoir fait brûler tout le gaz qui sortait de leurs puits de pétrole, au lieu de le réutiliser. Mais malgré les prospections dans le Quartier vide, au sud-est désertique du pays, ils n’ont pas découvert de gisement notable de gaz. Même s’ils en découvraient, ce serait trop loin des puits de pétroles (dans la région de Dammam, sur le Golfe persique) pour être rentable. Si Riyad ne trouve pas rapidement du gaz près de ses puits, elle ne pourra plus extraire de pétrole et son économie s’effondrera.

Juste à côté des puits de pétrole saoudiens se trouve le Qatar, le troisième exportateur mondial de gaz naturel. Il détient, avec l’Iran, une bonne partie du North Field / South Pars, le plus gros gisement de gaz naturel au monde. L’émirat est constitué d’une petite péninsule de la taille de l’Île-de-France, désertique et défendue par peu de troupes (si l’on exclut la base américaine d’Al-Udeid, la plus grande de la région).

Enfin, Vladimir Poutine a montré il y a quelques mois que, si on le souhaite, on peut annexer la petite péninsule d’à côté, en l’occurrence la Crimée. L’Arabie saoudite pourrait donc suivre son exemple et avoir envie d’annexer sa propre petite péninsule d’à côté.


Contre-argument : Washington était précédemment allié à la fois avec l’émirat et le royaume wahhabite, mais ses relations avec Riyad se sont récemment détériorées au profit de celles avec Doha. Si l’armée saoudienne en venait à envahir le Qatar, les Américains interviendraient probablement, d’autant plus qu’ils possèdent une grande base sur la petite péninsule.


Source : « Saudi Arabia on the Edge » par Thomas W. Lippman, pp. 58-60

Relations et enjeux en Iraq (et au Levant)

Rivière Zab au Kurdistan iraqien (nord-est)
Rivière du Grand Zab au Kurdistan iraqien (nord-est)

Le Moyen-Orient est très compliqué. Un dicton de l’Internet, joliment rendu en langue persane, dit à ce propos : dust-e dustat dust-e to nist (دوست دوستت دوست تو نيست), l’ami de ton ami n’est pas ton ami. Voici, résumés, les relations et enjeux autour de l’Iraq et un peu du Levant.

Forces en présence :

  • Nouri al-Maliki, premier ministre chiite de l’Iraq
  • ISIS, organisation jihadiste basée en Syrie, notamment dans la région de Raqqa, et qui envahit l’Iraq
  • Bashar al-Assad, président syrien alaouite (chiite)
  • l’Iran chiite. Son président Hassan Rouhani est un modéré mais ne peut vraiment agir qu’à l’international ; au niveau national, c’est principalement le Guide Suprême, l’ayatollah Khâmene’i, qui a le pouvoir
  • le Kurdistan sunnite, partie autonome de l’Iraq, et les Kurdes autonomistes en Turquie, Iran et Syrie
  • les États-Unis
  • l’Arabie saoudite
  • le Qatar
  • Al-Qaéda

Relation ISIS-Assad

Note pour le lecteur : dorénavant, l’État Islamique en Iraq et au Levant (EIIL) ne sera plus désigné dans mes papiers par l’acronyme français EIIL, mais par l’acronyme anglo-arabe ISIS (Islamic State in Iraq and Sham). Ce dernier est plus facile à retenir et à prononcer.

La relation entre ISIS et Bashar al-Assad est très spéciale. On ne peut pas dire qu’ils sont ennemis ni qu’ils sont alliés, au sens conventionnel du terme.

Assad a intérêt à ce qu’ISIS continue à être présent en Syrie, quitte à subir ses attaques, car il représente un rempart au jihadisme aux yeux des Occidentaux. Tant qu’ISIS et les autres jihadistes conservent une présence significative en Syrie, la communauté internationale craindra qu’ils ne prennent le pouvoir si Assad tombe. Dans le doute, elle n’agira pas particulièrement pour hâter la fin du régime.

De son côté, ISIS n’a pas intérêt à ce que la guerre se termine, car le flux de combattants étrangers se tarirait et l’organisation n’aurait plus de sang neuf pour prospérer. De plus, ISIS est une organisation créée pour la guerre, et sans guerre à mener, elle n’a plus raison d’être.

Relation Téhéran-Maliki

Téhéran apprécie Maliki car il est chiite. Les Iraniens aimeraient garder Maliki sur son fauteuil de premier ministre. Mais ce n’est probablement pas l’enjeu le plus important pour eux dans la situation actuelle en Iraq.

Najaf et Karbala sont plus importants

Karbala et Najaf sont deux des villes les plus saintes du chiisme. Karbala est le lieu du martyre d’Hussein, troisième imam et arrière-petit-fils de Mahomet. Ce martyre est célébré tous les ans par la fête de l’Achoura. Najaf renferme le tombeau d’Ali, gendre du Prophète, premier imam et grand-père d’Hussein. Les jihadistes condamnent la vénération de quiconque autre que Dieu et veulent ainsi détruire les deux lieux saints.

Ces lieux sont pour les chiites aussi importants que Saint-Pierre de Rome pour les catholiques ou la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem pour les sunnites.

Faut-il vraiment sauver le soldat Maliki ?

Depuis récemment, les relations entre l’Iran et l’Occident commencent à se détendre. Parallèlement, le pays des mollahs étend son influence sur le Golfe en se rapprochant du Qatar. Dans le Golfe, justement, les révoltes au Bahreïn et dans la Sharqiya (alias Province Orientale) en Arabie saoudite, deux terres chiites dirigées par des sunnites, se font de nouveau sentir. Dans le deuxième pays le plus peuplé au monde, le nouveau premier ministre indien, Narendra Modi, souhaite un rapprochement avec l’Iran.

Si Téhéran perd un dirigeant pro-iranien en Iraq, pays divisé par les tensions religieuses, cela n’aura pas forcément de grosses conséquences sur sa politique extérieure.

Relations Kurdistan-pays environnants

Les Kurdes sont sunnites et ont du pétrole.

  • Ils n’aiment pas Maliki pour des raisons  politiques (séparatisme), économiques (pétrole) et religieuses (il est chiite).
  • Ils détestent ISIS, bien qu’ISIS soit sunnite comme eux.
  • Ils ont des relations compliquées avec les Turcs (sunnites) pour des raisons politiques (séparatisme).
  • Ils aiment bien les Kurdes de Syrie, qui sont dans l’ensemble contre Assad.
  • Ils aiment l’Iran (même si l’Iran est chiite) parce que Téhéran les aime bien historiquement. En plus, les Kurdes sont un peuple apparenté aux Perses.

Relation US-Iraq

Depuis que les Américains exploitent le gaz de schiste et le pétrole bitumineux, ils n’ont plus d’intérêt économique à sauvegarder l’Iraq. De plus, leur précédente intervention dans le pays, en 2003, a été généralement mal perçue. Par contre, Washington pourrait être embarassé par le fait que ce soit l’Iran qui règle le problème jihadiste en Iraq.

Addendum : relation US-Iran

Les États-Unis et l’Iran se réconcilient de plus en plus et pourraient peut-être devenir un jour alliés. Mais leurs relations restent compliquées à l’heure actuelle à cause de leur histoire commune.

Les Américains, pour maintenir leur statut de leader dans la lutte contre le terrorisme, pourraient vouloir couper l’herbe sous le pied de Téhéran. Ils seraient embarassés de voir les Iraniens leur prendre leur statut en expulsant ISIS d’Iraq.

Relation Arabie saoudite-ISIS

Les salafistes ont toujours détesté les jihadistes et vice-versa, malgré que la majorité des jihadistes aient une idéologie salafiste. Le gouvernement saoudien salafiste et les jihadistes sont donc ennemis. Cependant, certains Saoudiens peuvent financer des jihadistes par intérêt personnel.

Relation Qatar-ISIS

Les remarques faites pour l’Arabie saoudite s’appliquent aussi au Qatar, même si la Terre oubliée d’Allah a une plus grande réputation de financement du terrorisme que le royaume wahhabite. La différence est que Doha, malgré sa religion sunnite wahhabite, sympathise avec l’Iran chiite et avec les chiites de la région en général.

Relation ISIS-Al-Qaéda

ISIS était à l’origine une branche d’Al-Qaéda, descendant de la tristement célèbre Al-Qaéda au Pays des Deux Rivières, dont le leader Abou Mus’ab az-Zarqâwi a embarassé Al-Qaéda par sa cruauté. ISIS a aussi fait preuve de cruauté, à tel point qu’il a été expulsé de la nébuleuse. Certains membres de filiales d’Al-Qaéda considèrent les combattants d’ISIS comme des apostats qui ont renié l’Islam par leurs actes, et donc des personnes pouvant être légitimement tuées.

Image d’illustration : par jamesdale10, licence Creative Commons

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Al Araby can’t be here to rebuild Qatar’s reputation

Tamim bin Hamad Al Thani
Tamim bin Hamad Al Thani, emir of Qatar

The emir of Qatar, Tamim bin Hamad Al Thani, wants to set up an Arabic-language news channel named Al Araby, as did his father Hamad bin Khalifa Al Thani with Al Jazeera in 1996. Many have been speculating on Twitter that it would be to repair the damage Al Jazeera Arabic has done to Qatar’s reputation, by criticising Gulf states and by overtly supporting the Muslim Brotherhood. This is not a logical explanation.

If Al Jazeera Arabic damaged Qatar’s reputation by supporting the Muslim Brotherhood and by criticising other Gulf States – why not just tone it down? The network’s chairman, Hamad bin Thamer Al Thani, is a member of the royal family.

Moreover, the Arabic language channel may not quite be the Al Jazeera outlet that most damages Doha’s image abroad. Al Jazeera Arabic is a panregional outfit mired in trouble and which editorial line follows Qatar’s foreign policy. To the contrary, Al Jazeera English is a soaring channel with an expanding global audience, increasing credibility and more awards each year. But it does not stand in line with Doha – at all. It openly criticises its sister channels for their support for the Muslim Brotherhood, blames Qatar for its treatment of foreign workers, and overtly says it is an extension of Doha’s foreign policy and that it should not be trusted for those reasons (I will publish a video explaining all this). If there is a part of Al Jazeera Qatari policymakers should worry about, it is certainly not the Arabic language channel.

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Even though Sheykh Tamim is on the throne since last June, it is widely belived that his father Hamad is still pulling the strings. Tamim may want to create Al Araby in order to display his independence from his father’s influence: by setting up his own Al Jazeera.

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Both channels emphasize their independence regarding the government and both were created by a Qatari emir. Still, whereas Al Jazeera was made out of the ashes of the first BBC Arabic (1994-1996), Al Araby has no such unusual background, even though they are trying to recruit staff from the current (second) BBC Arabic. The media landscape is also different: in 1996, no free Arab media existed. Al Jazeera’s arrival induced a wave of new satellite channels. Nowadays, the market is much more competitive. Whatever happens, Al Araby is certainly not going to be a copycat of Al Jazeera Arabic.

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Bonus: rant about the “Al Araby” name

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“Al Araby” (the Arab one, masculine) sounds dangerously similar to “Al Arabiya” (the Arab one, feminine), the name of the Saudi news channel and Al Jazeera Arabic’s main competitor. Why this name, and not another? The creators of both Al Jazeera and Al Arabiya were not really creative, as if you glue together both names you get al-jazîra l-arabiya – that is, “the Arabian Peninsula” in Arabic. So, calling a channel “Al Araby” is lazy, if not laughable. Moreover, there are plenty of nice names out there, my favorite being “Al Lulua”. It means “the Pearl”, referring to Qatar’s former pearl industry, and it sounds so cute.

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