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L’histoire des médias kurdes

Première édition de Rja Ţəzə (Nouvelle voie), journal kurde publié à Erevan (Arménie) entre 1930 et 2003. -- domaine public
Premier numéro de Ria Teze (Nouvelle voie), journal kurde publié à Erevan (Arménie) entre 1930 et 2003. – domaine public

Ceci est le texte d’une fiche de lecture réalisée au printemps 2015 dans le cadre de mes études, sur l’article de 1996 d’Amir Hassanpour, The Creation of Kurdish Media Culture. J’ai eu une note de 16 / 20, donc ça ne devait pas être trop mal.

Naissance d’une culture médiatique

Historiquement, les intellectuels kurdes mettaient l’accent sur le nationalisme linguistique et sur le développement d’une littérature écrite. Malgré tout, au début du XXè siècle, la grande majorité des Kurdes alphabétisés provenaient du clergé ou des classes nobles. Avec la chute des principautés kurdes au milieu du XIXè siècle, le Kurdistan fut divisé entre différents États menant des politiques répressives vis-à-vis de la culture kurde.

La transition vers la culture imprimée fut motivée par le nationalisme. Durant la période ottomane, les livres de langue kurde étaient imprimés au Caire, à Istanboul ou à Baghdad, la censure y étant moins prégnante qu’au Kurdistan. La première presse kurde fut ouverte à Soulémani en 1920 par le mandat britannique.

Sheikh Mahmud, le chef du gouvernement kurde iraqien du début des années 20, accordait une grande importance à l’impression. Lors de la révolte contre Baghdad, la presse fut déplacée dans les grottes des montagnes. Les Kurdes d’Iraq avaient plus aisément accès aux presses que ceux de Turquie ou d’Iran, mais leur situation politique et socio-économique empêchait le développement de publications viables. La fin de la monarchie en 1958 stimula l’imprimerie. En 1970, le gouvernement autorisa l’ouverture d’une maison d’édition kurde.

En Iran, la première impression en kurde eut lieu en 1921. Sous la dynastie pahlavie (1925-1979), il était illégal d’imprimer dans une autre langue que le persan. Durant sa courte existance en 1946, la république autonome kurde d’Iran inaugura des presses qui furent par la suite confisquées par les autorités de Téhéran. Il en fut de même après la révolution de 1979, quand les campagnes kurdes n’étaient pas encore sous contrôle du régime des mollahs.

En Turquie, les activités culturelles kurdes furent interdites suite à la révolte kurde de 1925. La publication clandestine en kurde ne débuta que dans les années 60.

Journaux et magazines

Le premier journal kurde, Kurdistan, fut lancé en 1898 par la famille des Bedîr Khan, une décennie avant les premiers livres kurdes. Le journalisme était tenu en grande estime par le nationalisme.

Un journalisme non-étatique ne fut possible qu’en Iraq en Syrie. Dépourvus de publicité, les journaux kurdes peinaient à joindre les deux bouts. Le seul système de distribution des journaux était la poste étatique et était donc sous contrôle gouvernemental. Le manque de papier faisait grimper le prix des revues, quand il n’en empêchait pas tout simplement le tirage. Les restrictions sur la liberté d’information n’arrageaient rien. Malgré cela, entre 1898 et 1985, pas moins de 145 périodiques virent le jour au Kurdistan.

Au sein du mouvement nationaliste, le journalisme contribua au passage d’une structure de type tribal à une organisation politique moderne. La correllation entre la vitalité de la presse et la liberté politique est directe. La presse écrite au Kurdistan autonome d’Iraq se développa fortement suite à la guerre du Golfe de 1991. La plupart des journaux kurdes étaient hebdomadaires ou mensuels, les quotidiens étant souvent trop coûteux et trop mal perçus par les autorités.

La littérature kurde était essentiellement poétique jusqu’à l’arrivée du journalisme, qui fut le principal vecteur de l’apparition d’une prose et de l’introduction des genres occidentaux. L’essentiel des publications étaient iraqiennes, le dialecte soranî profita bien plus du journalisme que le kurmancî.

Aujourd’hui encore, le journalisme fascine les intellectuels kurdes. Les poètes ont l’habitude d’écrire les eulogies d’anciens périodiques. Les anniversaires de certains journaux sont même célébrés.

Livres

Avec l’essor de l’impression, les livres kurdes devinrent un contentieux majeur entre le nationalisme kurde et les États gouvernant le Kurdistan.

La publication de livres en Iraq commença avec un seul titre en 1920 et atteignit un pic de 153 titres en 1985. Entre-temps, la production fut très aléatoire, évoluant au gré de la situation politique. La censure s’intéressait plus au contenu des livres qu’à leur langue. Le manque de fonds entravait largement la publication. Dans les premières décennies, la priorité était d’imprimer le patrimoine littéraire. Le contenu et la forme des livres se sont ensuite diversifiés. Les thématiques scientifiques restent néanmoins peu abordées.

La première maison d’édition fut fondée en Iraq en 1919 mais ne semblait pas posséder de presse. Avant la Seconde guerre mondiale, de nombreux auteurs publiaient leurs propres œuvres. Les vendeurs-éditeurs firent leur entrée en scène après la guerre. L’État républicain joua le rôle d’éditeur de manuels scolaires, puis d’éditeur tout court après la prise de pouvoir du parti Ba’ath en 1968.

La professionalisation des écrivains fut lente, pour les mêmes raisons qui freinèrent le développement de l’imprimerie ou des journaux. En 1960, quand le gouvernement iraqien permit la création de syndicats, des écrivains kurdes demandèrent à avoir le leur. Cette demande se concrétisa dix ans plus tard, en 1970. À la reprise du conflit armé en mars 1974, la plupart des syndiqués fuirent pour les montagnes. Beaucoup s’exilèrent en Iran ou en Occident après la défaite kurde de 1975.

Les Iraniens furent longtemps interdits de posséder des livres en kurde. La république kurde de 1946 s’intéressait principalement au journalisme mais imprima quelques livres.

Le premier livre kurde syrien parut en 1925. Les frères Bedîr Khan et le reste de leur milieu intellectuel poursuivirent une publication soutenue des années 1930 au milieu des années 40. Une trentaine de livres ont été publiés depuis 1925, pratiquement tous avant 1959 et l’arrivée au pouvoir du parti Ba’ath.

En URSS dans l’entre-deux-guerres, le nombre de livres publiés rapporté à la population kurde était plus important que nulle part ailleurs. Presque tous analphabètes à l’arrivée des Soviétiques en 1921, les Kurdes du Caucase savaient tous lire dans les années 40. Les sujets scientifiques et techniques étaient bien couverts en langue kurde jusqu’à la Seconde guerre mondiale, après laquelle l’enseignement de ces domaines en kurde disparut. En 1937, les déportations kurdes vers l’Asie centrale et la répression culturelle portèrent un coup dur à l’édition. Elle ne revint jamais à sa vigueur des années 30, même après la dislocation de l’Union soviétique.

Des groupes d’édition kurdes apparurent dès les années 80 en Europe, notamment en Suède et en Allemagne. Malgré l’absence de restrictions politiques, la distribution est difficile et la loi du marché bride les petits éditeurs.

Radio

En Union soviétique, la radio kurdophone commença à émettre dans les années 20, quelques années après la naissance des toutes premières stations de radio au monde.

Dans le reste du Kurdistan, les récepteurs radios étaient chers et difficiles à obtenir. Les campagnes de propagande de la Seconde guerre mondiale créèrent un climat favorable à la diffusion en des langues diverses, dont le kurde. Radio Baghdad diffusa des programmes en kude de 1939 aux années 80. La station politisa nettement les Kurdes, d’Iraq ou d’ailleurs, après la fin de la monarchie en 1958. En 1960, la crispation du nouveau régime se fit sentir sur la qualité des émissions de Radio Baghdad, attristant la presse kurde.

En Iran, les régions autonomes de 1945-1946 émirent en kurde et en azéri en défiant Téhéran. Dès le début des années 50, face aux programmes kurdes des radios soviétiques, Washington et Téhéran s’associèrent pour organiser une contre-propagande en langue kurde.

En 1957, l’Égypte lança une vaste campagne de communication contre l’Iraq. Radio Caire diffusait un programme en kurde très incisif vis-à-vis de Baghdad. L’émission, très suivie en Iraq et en Iran, eut un profond impact. L’Iran, l’Iraq et la Turquie protestèrent contre l’Égypte et l’URSS.

Dans les années 70, l’Iran soutenait les séparatistes kurdes iraqiens dans le but d’affaiblir l’Iraq, tout en promouvant une politique d’assimilation vis-à-vis des Kurdes iraniens. Dès 1980, des stations clandestines opposées au régime des mollahs virent le jour. Pour contrer à la fois celles-ci et les stations étangères, le gouvernement lança des campagnes en kurde destinées à calmer les ardeurs nationalistes. Ironiquement, elles promouvaient de facto la culture et la littérature kurdes.

La première station clandestine kurde diffusa depuis l’URSS en persan, azéri et kurde de 1947 à 1953. D’autres stations kurdes iraniennes virent le jour à la fin des années 50. Le mouvement autonomiste en Iraq ouvrit la station Radyoy Dengî Kurdistan en 1963, qui diffusait une heure par jour des bulletins d’actualité et des chansons engagées. L’Iraq et l’Iran en brouillaient le signal. La station émettait par intermittance, fermant et réouvrant au gré des négociations et des regains de tension. Les organisations politiques kurdes d’Iraq et d’Iran inaugurèrent leurs propres stations de radio dans les années 80. Parallèlement, des programmes en kurde étaient diffusés un peu partout en Occident.

Cinéma

Bien que certaines villes kurdes eurent accès au cinéma dès les années 20, le cinéma en langue kurde ne se développa que bien plus tard. Les entraves politiques au cinéma kurde étaient les moins sévères en Iraq et en URSS.

À la fin des années 80, la vidéo et la télévision satellitaire permirent de s’affranchir partiellement du contrôle gouvernemental en matière audiovisuelle. Parallèlement, la diaspora kurde en Occident atteignit une taille conséquente et se dota de moyens de production vidéo. En 1989 débuta la préparation du premier film kurde, Mem û Zîn. La guerre du Golfe l’empêcha de voir le jour. Le premier film projeté fut Nêrgiz Bûkî Kurdistan, de Mekki Abdullah, en 1991.

Le cinéma kurde de Turquie est dominé par Yilmaz Güney. Néanmoins, il ne fit jamais de film en langue kurde à cause de la législation. En ex-URSS, en dépit du marasme économique, l’activité culturelle était importante. Les faibles coûts de production attiraient les réalisateurs.

Télévision

Le gouvernement iraqien publia en 1969 un “décret sur les droits culturels” des Kurdes, promettant entre autres d’ajouter des programmes en kurde sur la chaîne de télévision de Kirkouk en attendant qu’une chaîne kurdophone voie le jour. Le temps de diffusion en kurde, très limité, atteignit six heures après la fin du mouvement autonomiste en 1975. La programmation devint un sujet de contentieux entre les producteurs kurdes et les autorités. À partir de 1991, les groupements politiques du Kurdistan iraqien géraient leurs propres télévisions, malgré le manque de dispositifs techniques.

En Iran, depuis 1986, le kurde était une des langues de la diffusion audiovisuelle internationale, aux côtés de l’arabe et du turkmène. Les années 90 virent une nette augmentation de la production locale kurdophone.

En 1995, la diaspora installée en Europe lança la première chaîne satellitaire kurdophone.

Alan Kurdî, rebaptisé Aylan Kurdi

"Alan Kurdî" sur Rûdaw en kurmancî
« Alan Kurdî » sur Rûdaw en kurmancî

Il semblerait que les médias occidentaux aient écorché le nom et surtout le prénom du petit « Aylan Kurdi » (3 ans), mort comme sa mère Reyhan et son frère Xalib (5 ans — prononcer « Ralip » sans rouler le r) en tentant de franchir la mer entre la station balnéaire turque de Bodrum et l’île grecque de Kos. Le père, Ebdullah, s’en est sorti. La famille est syrienne, originaire de Kobanî. La photo du corps de « Aylan » échoué sur la plage de Bodrum fait le tour du monde.

La chaîne d’information kurde, Rûdaw, ortographie le nom du petit garçon comme « Alan Kurdî » dans son site en dialecte kurmancî (prononcer kurmandji). C’est le dialecte principal kurde, parlé en Turquie, Syrie, nord de l’Iraq et nord-est de l’Iran, écrit avec des caractères latins.

"Alan" sur Rûdaw en soranî
« Alan » (ئالان) sur Rûdaw en soranî

Sur le site en dialecte soranî (parlé en Iraq et en Iran, d’écriture arabisée), on se contente plutôt de son seul prénom, « Alan » (ئالان).

Les accents circonflexes sont très importants en kurde. Kurdi ne veut rien dire (d’autant qu’un mot ne peut généralement pas se terminer par i ou u), mais Kurdî est exact. Ça ne fait pas de mal de rajouter de tels accents, d’autant qu’ils existent sur le clavier français.

L’erreur la moins pardonnable est sur le prénom. En kurde, Alan est celui qui porte [le drapeau]. C’est par exemple le nom de la tribu de Mem, le héros de l’histoire d’amour nationaliste Mem û Zîn (une épopée aussi connue sous le nom de Memê Alan).

"Alan" sur Al Arabiya
« Ālān » (آلان) sur Al Arabiya

La lettre a, parfois lourde à prononcer en kurde, est souvent remplacée par e dans les noms étrangers (par exemple, la ville d’Ankara devient Enqere). Avoir un prénom kurde écrit Aylan semble assez improbable car manquant de fluidité (au contraire, un hypothétique Eylan aurait pu être plus vraisemblable). Si les médias kurdes disent Alan, d’où vient le y ?

Il ne vient pas d’une quelconque transformation arabe, vu que les médias arabes disent « Ālān » (آلان)

 

 

Par contre, la presse turque dit « Aylan ». Le nom Aylan est à vrai dire à consonnance plutôt turque, avec des allusions à la lune (ay) voire à la lumière (aydın). Les connotations sont plus positives pour un turcophone que celles d’Alan, qui en turc signifie « place » (comme une place publique) ou, de manière plus dérangeante, « celui qui prend » ou « celui qui achète ».

"Aylan" dans le journal Hürriyet (liberté)
« Aylan » dans le journal Hürriyet
"Aylan" dans le journal Cumhuriyet
« Aylan » dans le journal Cumhuriyet

Le corps du petit garçon ayant été retrouvé sur une plage turque, il y a une certaine logique à ce que ce soit le nom « à la turc » qui ait été repris dans les médias internationaux. Cela dit, c’est quand même ironique qu’un petit réfugié kurde soit rebaptisé du prénom que lui donnent les médias turcs…

Au passage, le nom du frère d’Alan, Xalib, est souvent ortographié « Galip », à la turque. Passée la remarque sur l’accent circonflexe, le x kurde peut en effet perturber un lecteur occidental. Ce son correspond à la jota espagnole et correspond au kh de la translittération arabo-persane (voir le prénom « Khaled », par exemple).


Les captures d’écran des sites d’information ont parfois été modifiées pour enlever les encarts de pub. Les liens des articles originaux sont tous indiqués dans les légendes.

ERRATUM (dimanche 17 janvier 2016) : le frère d’Alan s’appelle bien Xalib et non pas « Xalîp » comme indiqué précédemment. Se tromper de nom dans un article sur les articles qui se trompent de nom, un comble !

La plus grosse boulette de sa vie

Une antenne satellite, photographiée en juillet 2005 par Jan Tik.
Une antenne satellite, photographiée en juillet 2005 par Jan Tik.

Nous sommes en 1996. Un employé anonyme de France Télécom vaque tranquillement à ses occupations. Et là, il fait une boulette. Bon, ça arrive à tout le monde. Sauf que là, c’est une boulette digne du Guisness des records.

À l’époque, le groupe Canal France International diffusait des programmes éducatifs à destination du monde arabe. Pour ce faire, ils disposaient d’une bonne bande sur un satellite saoudien. Le marché des chaînes satellitaires arabes étant très concurrentiel, il était très difficile de se nicher sur une bonne bande — une bande saoudienne généralement. Les émissions de CFI étaient très suivies par beaucoup de petits Arabes.

Notre employé anonyme devait donc envoyer l’émission éducative sur les ondes. Après avoir appuyé sur le bouton, personne n’allait vérifier que c’était bien le bon programme qu’on venait d’envoyer. C’est bête, parce qu’il s’est trompé de bouton et a envoyé un film porno hardcore à la place. On estime que un quart des téléspectateurs potentiels du monde arabe ont zappé dessus à un moment ou à un autre.

L’Arabie saoudite, qui possède le satellite retransmettant CFI, est outrée. Elle expulse sans ménagement la chaîne française de sa bande.

Et c’est pas fini ! (1)

C’est donc une bande satellite très convoitée qui se libère, donnant ainsi une chance de gloire et de succès pour une petite chaîne que le hasard allait choisir. En l’occurrence, la bande est acquise en 1997 par une toute jeune chaîne d’information née l’année précédente. Pour les Saoudiens, cette chaîne, venue d’un pays dont personne n’avait jamais entendu parler avant, a l’air parfaitement inoffensive. En tout cas, il est sûr qu’elle fera moins de dégâts que les films pornos de CFI. (Les Saoudiens n’ont peut-être pas remarqué qu’il s’agissait de la réincarnation d’une télévision d’information qu’ils avaient eux-même créée, et qu’ils avaient fermé par la suite parce qu’elle leur causait trop d’ennuis).

Et c’est pas fini ! (2)

Sitôt installée sur son bout de satellite, la petite chaîne d’info met les pieds dans le plat en critiquant tous les dictateurs qui passent. Mais elle se fait vraiment remarquer par sa couverture de la seconde intifada, en 1999. On peut raisonnablement dire que si les Saoudiens n’avaient pas jeté CFI, notre petite chaîne n’aurait pas pu trouver de bande satellite décente avant l’intifada, aurait végété quelques années et aurait fermé. Devenue aussi influente que sulfureuse, c’est vers elle que se tourne Ben Laden pour diffuser les vidéos d’Al-Qaïda après le 11-Septembre. Ses reporters de guerre sont tels qu’ils mettent carrément fin à l’ère CNN lors de la guerre d’Iraq de 2003. Sa ligne éditoriale acérée cause d’innombrables incidents diplomatiques. Un de ses journalistes passe plusieurs années à Guantanamo, un autre est assigné à résidence en Espagne pour 7 ans, deux de ses bureaux sont bombardés par les Américains et George W. Bush suggère de détruire son quartier général. Les Saoudiens se sentent contraints de créer une autre chaîne d’info libre, Al Arabiya, pour la contrer.

Et c’est pas fini ! (3)

En 2006, notre petite chaîne d’info insolente lance une version anglophone qui a pour ambition de donner un poids équivalent à toutes les régions du monde, sans se centrer sur l’Occident. Celle-ci devient une des chaînes les plus influentes de la planète, très regardée en Afrique de l’est et en Asie du sud-est, et affirme son indépendance éditoriale vis-à-vis de la rédaction arabe et même de ses chefs qataris.

Et c’est pas fini ! (4)

Les discours d’un leader révolutionnaire ne durent jamais des heures, et ne se répètent pas en permanence. Les Arabes, eux, ont vécu 14 ans avec, dans leur salon, une chaîne de télé qui leur répète qu’il n’est pas normal de vivre sous le joug de la dictature, et qu’il est possible de se battre pour la liberté. Forcément, les Arabes ont fini par se dire qu’ils pouvaient changer le monde.

Il y a eu la révolution tunisienne… puis les Égyptiens massés sur la place Tahrir, les yeux rivés non pas sur un héros révolutionnaire faisant un discours, mais sur un écran géant retransmettant les infos… révoltes au Bahreïn, au Yémen, en Libye et dans d’autres pays… guerre civile en Libye… guerre civile en Syrie… guerre au Mali… État Islamique en Iraq et en Syrie, puis dans le Sinaï et en Libye… nettoyage ethnique des yézidis et des chrétiens en Iraq… qu’est-ce que j’ai encore oublié ?

Tout ça parce qu’un employé de France Télécoms s’est trompé de bouton.


Source : Al Jazeera — How Arab TV News Challenged the World, Hugh Miles
(parce que la petite chaîne d’info de tout à l’heure s’appelle Al Jazeera)

LCI : trop de chaînes d’info en France, vraiment ?

Immeuble TF1
Les locaux à Boulogne-Billancourt du groupe TF1, dont fait partie LCI (La Chaîne Info). — Christian d’Aufin, Creative Commons

Hier, le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) a refusé le passage de LCI (et de deux autres chaînes, généralistes celles-ci) en gratuit. La raison invoquée est que l’arrivée d’une troisième chaîne d’information gratuite déstabiliserait les deux déjà en place. Mais y a-t-il vraiment trop de chaînes d’info en France ?

La France comporte peu de chaînes d’information par rapport à certains pays. Même en incluant LCI à la liste, les chaînes d’info nationales généralistes françaises ne sont que trois : BFM TV, I>Télé et LCI. Vu que la population française est de 65 millions d’habitants, cela fait une chaîne d’info pour 22 millions d’habitants.

Pourtant, dans des endroits comme le Pakistan, la Turquie ou le Liban, malgré des conditions de travail plus ou moins dures pour les journalistes, le milieu médiatique est proportionnellement bien plus diversifié qu’en France.

Pakistan

Karachi centre-ville
Avec ses 24 millions d’habitants, Karachi est la plus grande ville du Pakistan et la troisième plus peuplée au monde. — Wanishahrukh, Creative Commons

Le Pakistan a beau être à peine plus étendu que la France, il est habité par 180 millions de personnes, ce qui fait de lui la sixième nation la plus peuplée au monde. C’est aussi l’un des pays les plus dangereux au monde pour les journalistes, occupant la 158è place sur 180 au classement de liberté de la presse de Reporters sans Frontières. Mais envers et contre tout, la scène médiatique pakistanaise est l’une des plus dynamiques de la planète. On y trouve au moins 24 chaînes d’information généralistes nationales, dont seulement une d’origine étrangère. Elles diffusent dans les six langues nationales, mais surtout en ourdou (un dialecte très proche de l’hindi).

Le groupe BOL devrait bientôt faire son entrée dans le paysage médiatique pakistanais.

Turquie

Brouillard Levent Istanbul mod
Le quartier d’affaires de Levent (Istanbul) se réveille dans la brume matinale. — John Walker, Creative Commons

La plus grande prison au monde pour les journalistes possède néanmoins une grande diversité médiatique. Ce pays peuplé comme la France — 70 millions d’habitants — compte 13 chaînes d’information généralistes nationales, dont quatre d’origine étrangère.

Liban

Centre-ville de Beyrouth
Le centre-ville de Beyrouth. — Radi Sadek, Creative Commons

Plus petit que l’Île-de-France, le Liban ne compte que 4 millions d’habitants (ainsi que 1.5 million de réfugiés syriens). Cela dit, pas moins de 4 chaînes d’information diffusent au Pays du Cèdre, soit une par million d’habitants.

  • Future TV
  • LBC News
  • Al Manar (« le phare »), une télévision publiquement affiliée au Hezbollah chiite
  • Al Mayadeen (« les places publiques »), une chaîne panarabe réputée pour être proche du Hezbollah et de l’Iran.

Qu’en pensez-vous ?

Un îlot de liberté (BBC Arabic, 1994)

Route du roi Fahd à Riyad, Arabie saoudite
Route du roi Fahd à Riyad, Arabie saoudite

Aujourd’hui j’ai été consternée d’apprendre la sentence infligée en Égypte aux trois journalistes d’Al Jazeera English coupables d’avoir fait leur métier : 7 à 10 ans de prison ferme (voir d’ailleurs le dessin que j’avais fait pour soutenir la campagne #FreeAJStaff). Ça m’a donné envie de vous raconter une histoire qui s’est passée il y a une vingtaine d’années.

À lire en écoutant ceci : « Apotheosis » par Austin Wintory (BO de Journey). La musique est calée avec le texte si on ne le lit pas trop vite.

Nous sommes dans le monde arabe en début 1994. Dix-huit pays arabes, dix-huit dictatures. Aucune presse libre ni aucun média libre n’existe. Un média libre en langue arabe semble inimaginable. Déplaçons-nous loin du monde arabe, du soleil, de la chaleur et de la tyrannie, et volons vers une île pluvieuse, froide et libre. La Grande-Bretagne, le Royaume-Uni et sa capitale, Londres. C’est là qu’est basée la très respectable British Broadcasting Corporation, la BBC, l’entreprise qui a eu la folie de rêver d’une chaîne d’information arabophone libre.

Je vais vous raconter l’histoire de la BBC Arabic. Pas celle qu’on peut encore regarder de nos jours — celle-là est la deuxième BBC Arabic. Il y en a eu une autre avant, un projet déraisonnable, insensé, dirigé par l’optimisme désespéré des Britanniques.

À mi-chemin entre la froide île libre et les chaudes terres opprimées se trouve la péninsule italique. Rome. C’est ici qu’est implantée une société saoudienne, Orbit. L’entreprise est dirigée par des proches de la famille royale des Al Saoud, la tribu des déserts brûlants du Najd, au coeur de l’Arabie saoudite. Orbit propose un contrat incroyable à la BBC. Ils souhaitent organiser un partenariat avec elle pour créer la première chaîne d’info arabophone libre. Un rêve. Un rêve dont beaucoup font remarquer qu’il ne peut que tomber à l’eau.

Pourtant, les Britanniques y croient. Le 24 mars 1994, un contrat de dix ans est signé. La BBC insiste pour que la nouvelle chaîne porte les mêmes valeurs de neutralité et d’indépendances que celles qu’elle chérit. Seulement, Orbit veut en plus que la “sensibilité culturelle” soit respectée.

La BBC Arabic s’installe dans ses locaux à Londres, sur l’île grise et libre de Grande-Bretagne. Nombre de journalistes arabes sont recrutés et reçoivent une formation britannique. La chaîne ne sera pas pour tous les Arabes. Elle sera parmi le bouquet payant d’Orbit. Elle ne diffusera pas plus de huit heures par jour. C’est peu. Mais ce petit îlot de liberté est quelque chose d’énorme, de précieux, d’incroyable.

La chaîne commence à diffuser.
La première chaîne d’information arabophone libre.

Un média portant un journalisme aux antipodes de la propagande et de la médiocrité des chaînes étatiques arabes. Ce n’est certes pas une chaîne d’info arabe libre. Une chaîne arabophone libre tutoie déjà l’impossible ; alors une chaîne d’information par les Arabes, pour les Arabes, diffusant d’une capitale arabe, cela franchit les frontières de l’imaginable. Mais cette chaîne est là, pas tout à fait occidentale, pas tout à fait arabe, transmettant l’information en arabe aux Arabes. Sans interférence saoudienne.

Presque sans interférence. Le vent tourne. Le royaume wahhabite et la BBC n’ont pas la même définition de la “sensibilité culturelle”. Pour Riyad, cela signifie ne pas attaquer les intérêts des Al Saoud. La BBC Arabic vogue vers la tourmente. Coups de fils énervés. Tensions. Les nuages s’amoncellent.

En janvier 1996, la chaîne diffuse l’interview d’un opposant au gouvernement saoudien. Une coupure de courant survient à ce moment-là. Qui aurait pu couper l’électricité ? Si ce n’est pas la BBC, cela ne peut être qu’Orbit. Ces derniers démentent. Cela ressemble à de la censure. La BBC accuse Orbit de rompre le contrat. Le gouvernement de Riyad ne supporte même pas d’avoir vu l’opposant sur une chaîne d’information en arabe. Le royaume s’en prend à Orbit et demande aux hôtels saoudiens de ne plus diffuser ses chaînes. Puis c’est Londres qui est visé. Une tempête diplomatique éclate. L’Arabie saoudite veut que l’opposant soit extradé du Royaume-Uni, sous peine d’annuler tous les contrats bilatéraux d’armement. Sous les huées de la presse britannique, Londres accepte d’extrader la personne. Mais cette dernière fait appel avec succès de la décision de justice.

La BBC Arabic est dans le maelstrom. Elle doit choisir : sortir du contrat ou changer de cap et de ligne éditoriale. Elle choisit la deuxième solution pour rester à flot.

L’oeil du cyclone approche. Quelques mois plus tard, une émission de la BBC, très critique des droits de l’homme en Arabie saoudite, est diffusée sur la chaîne arabophone. Elle montre un condamné sur le point d’être décapité au sabre. Filmer une telle séquence est interdit par la loi saoudienne. Orbit ne supporte pas de telles images. En ce soir de samedi 20 avril 1996, la nuit tombe sur la BBC Arabic. Mais le lendemain matin, dimanche 21 avril, il fait toujours aussi sombre. Orbit a tout débranché et la chaîne a cessé de diffuser.

La BBC Arabic a pris l’eau mais ce n’est pas un naufrage. On pourrait trouver un autre sponsor en scrutant l’horizon. Malheureusement, la rancune des princes du Najd est tenace. Les businessmen font tout pour que chaque tentative soit un coup d’épée dans l’eau. Orbit possédait tout l’équipement des studios, soi-disant pour des raisons de taxes. Le gouvernement du Royaume-Uni, échaudé par la crise de janvier, n’a aucune envie d’aider la chaîne d’information. Enfin, aucun sponsor ne semble mieux qu’Orbit. C’est un rêve qui sombre, un rêve qui aurait pu changer la face du monde arabe. Même les plus optimistes doivent se résoudre au fait que depuis le début, la BBC Arabic était destinée à couler.

Tant de personnes ont quitté leurs emplois en 1994 pour la promesse incertaine d’un coin de rêve. Des familles arabes ayant du déménager loin, à Londres, se réadapter, trouver un logement, mettre les enfants à l’école. On avait promis dix ans. Tout ça pour 18 mois, pour huit heures par jour dans un bouquet payant, huit heures par jour de semi-liberté. Quelque chose d’infime et pourtant, quelque part, si immense.

Ce sont 250 employés qui reçoivent des propositions d’embauche en masse de la part d’un minuscule émirat adossé à l’Arabie saoudite. Comme Orbit, ces nouveaux autocrates affirment ne pas vouloir interférer sur la ligne éditoriale. C’est la famille d’Al Thani qui fait cette proposition. Elle dirige le Qatar, une petite péninsule perdue dans l’azur du Golfe persique. Cet infime bout de désert fut longtemps surnommé “la terre oubliée de Dieu” tellement il était insignifiant. La moitié des personnes contactées prennent des contrats chez cette nouvelle chaîne d’information, dans une nouvelle monarchie absolue.

Plus d’une centaine de journalistes arabes de formation britannique, frustrés, désabusés, affluent chez un monarque excentrique. Déjà en août 1994, avant d’être émir, quelques mois après le début de la BBC Arabic, il rêvait de transformer Qatar TV en chaîne satellitaire. Alors que Londres et Riyad se battaient autour d’une interview d’opposant sur la BBC Arabic, il déclenchait une crise diplomatique entre le Qatar et l’île du Bahreïn en invitant des opposants bahreïniens sur la chaîne étatique.
Les journalistes de la BBC formeront le corps et l’âme de la nouvelle chaîne d’information. Parmi eux, probablement, des gens frustrés par le flegme de la BBC, des gens de ceux dont l’encrier est un brasier et qui portent la plume dans la plaie.

Cette infime chaîne d’info sur cette infime presqu’île du Qatar aurait été sans doute emportée par le vent, sans l’infime îlot de rêve de la BBC Arabic. Les anciens employés du projet fou des Britanniques ne pouvaient pas l’imaginer un seul instant, mais parfois, il y a des miracles.

Le 1er novembre 1996 commence la diffusion de cette chaîne satellitaire au sang britannique, dont le nom signifie en français “l’île”, et dont le nom arabe est Al Jazeera.

La première chaîne d’information arabe libre.


Pour citer les toutes dernières phrases du livre de Hugh Miles : “Al-Jazeera a inversé le flux de l’information et maintenant, pour la première fois depuis plusieurs siècles, l’information passe de l’orient à l’occident. […] Les choses ne seront plus jamais comme avant. ‘La liberté, c’est comme la mort’, m’a dit un jour Yosri Fouda. ‘On ne peut pas visiter la mort et en retourner’. C’est ce qui s’est passé dans le cas d’Al-Jazeera. La porte est ouverte, et maintenant plus personne ne peut la fermer.” (pp. 438-439)
[Yosri Fouda est un journaliste d’investigation égyptien ayant travaillé pour la BBC Arabic, puis pour Al Jazeera Arabic pendant une douzaine d’années.]

Al Jazeera fut saluée pour son rôle considérable dans les révoltes arabes de 2011. Aujourd’hui, Al Jazeera Media Network compte 7 chaînes d’information dans 4 langues différentes (arabe, anglais, serbo-croate, turc). Al Jazeera English est l’une des chaînes les plus regardées et les plus influentes au monde. Elle a largement remplacé la BBC World comme chaîne de référence en Afrique de l’est et en Asie du sud-est.


Sources
Livre : “Al-Jazeera – How Arab TV News Challenged the World” par Hugh Miles – 2005
Article : “The Failed Dream that Led to Al-Jazeera” par Ian Richardson – 11 avril 2003

Image d’illustration par KhanSaqib — Creative Commons

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A drawing for #FreeAJStaff / Un dessin pour #FreeAJStaff

AJ gagging drawing

Murdering journalists is not an « open » form of oppression, as murderers do not usually take responsibility openly. Jailing journalists and calling them « terrorists » — that is open persecution. Regarding freedom of the press, this at least as serious as murder, if not more.


Le meurtre de journalistes est une forme d’oppression non assumée. Leur emprisonnement et le fait de les traiter de terroristes constitue de la persécution ouverte et assumée. C’est tout aussi grave, voire même pire sous certains aspects.