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« Da3esh Da’esh Daésh » : explication du terme

On écrit aussi Da3esh, pour confirmer qu'il s'agit bien de la lettre 3ayn ع
On écrit aussi Da3esh. Le 3 représente la consonne gutturale ع ‘ayn et est moins ambigu qu’un simple apostrophe.

Vu que la coalition qui s’apprête à intervenir en Iraq a décidé de dire « Da’esh » à la place de « État Islamique », je me suis dit qu’un petit éclaircissement ne serait pas de trop.

Au passage, Da’esh est bien le nom arabe d’ISIS/EIIL, soit l’acronyme de l’ancien nom de l’État Islamique avant qu’on ne décrète le califat (vous me suivez ?)

Et aussi, à l’attention de Monsieur François Hollande, le Président de la République Française : ça se prononce « Daésh » et pas « Dash » ;-)

En arabe, le journalisme c’est sacré

Bible de Gutenberg
Avant de désigner les journaux, le mot arabe « suhuf » pouvait désigner les textes sacrés, comme la Bible (ici imprimée par Gutenberg, l’inventeur de la presse) — photo de Joshua Keller à la Bibliothèque publique de New York.

Dans la plupart des langues, l’étymologie des mots “journal” et “journaliste” est assez banale.

  • Français (langue romane) : journal et journaliste reflètent l’idée de ce qui est publié tous les jours
  • Espagnol (langue romane) : periódico et periódista évoquent ce qui est publié régulièrement
  • Anglais (langue germanique) : newspaper est le “papier d’informations”, journalist est calqué sur le français
  • Allemand (langue germanique) : Zeitung vient de Zeit (“temps”) et Journalist est calqué sur le français
  • Russe (langue slave) : gazyéta vient du français “gazette” et jurnalíst est aussi calqué sur le français. Au passage, “gazette” était le nom d’un format de journal vénitien qu’on pouvait acheter avec une gazzeta, une petite pièce de monnaie.
  • Persan (langue indo-aryenne) : ruznâme est littérallement “la dépèche du jour” ; le journaliste est soit le ruznâmenegâr (“rédacteur de journal”) ou le khabarnegâr (“rédacteur d’information”).
  • Turc (langue turcique) : gazete vient de “gazette” et la profession associée est gazeteci (prononcer “gazétédji”)
  • Ouighour (langue turcique) : gëzit vient de “gazette” et la profession associée est soit mukhbir, qui en arabe signifie « celui qui informe », soit khärchi, un mot probablement dérivé de l’arabe khabar (“information”)
  • Hébreu (langue sémitique) : ‘iton est un substantif de ‘et (“temps, époque”) et ‘itonay est l’adjectif dérivé.

Mais en arabe, d’un point de vue étymologique, les journaux sont sacrés.

En arabe standard moderne, les journaux se disent suhuf صحف (singulier : sahîfa صحيفة), le journalisme sihâfa صِحافة, la presse en général sahâfa صَحافة, et le journaliste sahafiyy صَحَفي, suhufiyy صُحُفي, sihâfiyy صِحافي, sahâfiyy صَحافي ou kâtib as-suhuf كاتب الصحف selon l’humeur et le dialecte (ça fait cinq mots différents, ce qui est très honorable). Mais avant que les journaux apparaissent, que voulait dire suhuf ? Pourquoi les Arabes ont-ils utilisé ce mot précis pour désigner la presse par la suite ?

Il se trouve que suhuf se trouvait déjà dans le Coran (rédigé en arabe classique), où il est utilisé huit fois (dont six dans le dernier pour-cent du livre).

Suhuf / n-sh-r

Dans le Coran, le mot suhuf désigne des pages et plus spécifiquement celles des textes sacrés, ni plus ni moins.

suhuf
Occurrences du mot « suhuf » dans le Coran (cliquer pour agrandir)

La presse papier serait donc une métaphore des feuilles du Coran et de la Bible.

L’arabe existe en une multitude de dialectes et de registres. La langue vernaculaire est faite de dialectes divisés en sous-dialectes eux-mêmes divisés presque à l’infini ; dans certaines régions, les villages voisins peuvent avoir du mal à se comprendre. À côté de cette langue existe l’arabe standard, utilisé pour l’enseignement, la littérature, les informations à la télévision et les occasions officielles. L’arabe standard moderne et l’arabe classique du Coran sont deux registres similaires, mais avec certaines différences lexicales qui ne sont pas forcément évidentes. Suhuf en fait partie. Pour mettre cela en exergue, on peut lire les extraits de sourates ci-dessus en traduisant chaque occurrence de suhuf (en bleu) par « journaux » (la signification en arabe standard moderne), et observer le résultat. L’extrait de la sourate ‘Abasa (80) en acquiert une toute nouvelle saveur ;-)

Regardons aussi les mots en vert, munashshara et nushirat, dans les sourates Al-Muddaththir (74) et At-Takwîr (81) respectivement. Ces deux mots viennent de la racine n-sh-r. Nushirat est le passif 3ème personne singulier féminin du verbe nashara, un mot très polysémique dont l’une des significations est « faire paraître (une revue) », « diffuser ». Munashshara est le participe passé féminin du verbe nashshara, qui a sensiblement la même signification que nashara mentionné précédemment. Si on décide de traduire suhuf par « journaux », on peut aussi traduire ces deux verbes par « diffuser » et regarder ce que cela donne. Par exemple, dans la sourate At-Takwîr qui décrit le Jour Dernier, on pourrait lire que non seulement le soleil sera éclipsé, les mers bouillonneront et le ciel sera zébré d’éclairs, mais en plus que « les journaux seront diffusés »…

Bon, vu qu’on a fait les journaux, pourquoi ne pas chercher les infos ?

Akhbâr / h-d-th

Az-Zalzalah
La sourate Az-Zalzalah entière. Elle est réputée pour être aussi jolie que courte. Ci-dessous la version audio par le sheikh koweïtien Mishary Al Afasy.

 

Attardons-nous sur le verset n°4. Tuhaddithu (en bleu) est le féminin 3ème personne singulier présent/futur de haddatha (racine h-d-th), qui signifie raconter, comme quand le présentateur du JT raconte ce qui s’est passé aujourd’hui. Akhbâr (en vert), pluriel de khabar, est utilisé en arabe moderne pour dire “les informations” (comme celles du JT ou des chaînes d’info, par exemple).

Au fait, parlons de l’expression Allahu akbar (الله أكبر). Elle signifie littéralement “Dieu est grand” et peut, au sens figuré, vouloir dire à peu près n’importe quoi d’autre selon le contexte. Cette phrase est parfois maladroitement orthographiée Allahu akhbar, ce qui voudrait dire “Dieu est l’information”. J’ai vu cette orthographe à plusieurs reprises dans un livre récompensé du prix Pulitzer. Ça doit bien vouloir dire quelque chose… :-)

« Antisémitisme » : définition par la linguistique

Manuscrit église St Marie de Sion à Axoum
Manuscrit en guèze à l’église Sainte-Marie-de-Sion (Axoum, Éthiopie), l’une des églises les plus importantes du pays. Le guèze est une langue sémitique liturgique utilisée notamment par l’Église éthiopienne. — Richard Mortel, Creative Commons

La définition courante du mot « antisémitisme » est « le fait de ne pas aimer les Juifs ». Pourtant, cela ne représente pas l’étymologie du mot « sémite »

Origine biblique

Pour échapper au Déluge, Noé est monté dans l’arche avec sa femme, ses trois fils et ses belles-filles. Après quarante jours, l’arche s’est échouée sur le mont Ararat en Arménie. Un jour, Noé avait beaucoup bu et s’était entièrement déshabillé dans une grotte, avant de s’assoupir. Ses trois fils – Sem, Japhet et Cham – sont arrivés devant la caverne. Cham a vu son père nu et a averti ses frères. Ceux-ci ont pris un morceau de tissu et, marchant à reculons pour ne pas voir la nudité de leur père, ont couvert ce dernier. Une fois réveillé, Noé a maudit Cham pour l’avoir vu dans le plus simple appareil.

Selon la légende, Sem a engendré les Sémites et les Européens ; Japhet a donné naissance aux Asiatiques ; et Cham a enfanté les Africains et les Canaanéens, même si ces derniers parlaient des langues sémites.

La linguistique donne une version des choses tout à fait différente. Linguistiquement, les sémites et les chamites sont étroitement liés et leurs langues n’ont aucun rapport avec celles des autres Africains. Au contraire, les langues indo-européennes et sémites ne semblent pas liées.

Les langues sémitiques

Ces langues sont une sous-famille des langues chamito-sémitiques. Les « chamites » ou « hamites » tirent leur nom de Cham ; ce sont des Africains à la peau assez claire et aux traits plutôt européens, vivant surtout dans la corne de l’Afrique.

Langues chamito-sémitiques
La superfamille des langues chamito-sémitiques. Les langues sémitiques sont à droite.

Regardons de plus près les langues sémitiques. Les langues éteintes incluent notamment celles du Croissant fertile : les langues d’Akkad en Iraq, d’Ebla et d’Ougarit en Syrie, de Canaan et de Phénicie en Palestine, du royaume de Saba au Yémen, et plus loin de Carthage en Tunisie. Les langues actuelles sont résumées dans le schéma ci-dessous.

Langues sémitiques
Les langues sémitiques.

La branche centrale est largement dominée par l’arabe et ses nombreux dialectes. Lors de la descente (révélation) du Coran au 7è siècle, les Arabes n’étaient que quelques tribus en marge du Moyen-Orient. Un siècle plus tard, leur empire s’étendait depuis l’Inde jusqu’aux portes de la France. Beaucoup de peuples ont alors été assimilés par les Arabes. Il s’agissait des Sémites du Proche-Orient, du Yémen et du Soudan, mais aussi des populations non sémites comme les Égyptiens coptes et les Berbères. À cette époque, la langue hébraïque avait largement été remplacée par l’araméen dans l’usage courant.

Actuellement, en dehors des Juifs, les Sémites de la branche centrale sont tous des Arabes parlant arabe, auxquels on rajoutera quelques Arabes chrétiens parlant araméen.

La branche du sud inclut les Éthiopiques et les Sudarabiques modernes (les Sudarabiques du royaume de Saba parlaient encore une autre langue sémitique). Les locuteurs des langues sudarabiques actuelles vivent en Oman et au Yémen et sont largement arabisés. Quant aux Éthiopiques, ils vivent comme leur nom l’indique en Éthiopie et également en Érythrée. Une partie importante des Éthiopiens parlent d’autres langues chamito-sémitiques, comme les langues couchitiques et omotiques. La langue nationale de l’Éthiopie reste tout de même l’amharique, une langue sémitique.

En dehors des Juifs, les Sémites actuels sont donc Arabes, Éthiopiens ou Érythréens.

Les Juifs, encore sémites ?

Les anciens Israélites étaient clairement sémites. Néanmoins, la grande majorité des Israéliens actuels sont d’origine européenne. L’hébreu n’est la langue maternelle que de la moitié des Israéliens de plus de vingt ans. Même pour les personnes dont la langue maternelle est l’hébreu, celle de leurs ancêtres est probablement une langue germanique, slave ou romane ; en d’autres termes, une langue indo-européenne. En dehors d’Israël, presque tous les Juifs vivent en Occident et leurs ancêtres sont occidentaux. Les Arabes juifs sont une minorité parmi les Juifs du monde.

On peut en déduire que, dans l’ensemble, les Juifs actuels ne sont pas sémites.

Conclusion

Étymologiquement, un antisémite est donc une personne qui n’aime ni les Arabes, ni les Éthiopiens, ni les Érythréens. Il est donc difficile pour un Arabe d’être antisémite, car dans ce cas il se détesterait lui-même. Par contre, un antisémite peut tout à fait apprécier les Juifs, et il peut même être juif lui-même.

Pour résumer, le terme « antisémite » décrit mieux un Juif (ou un chrétien, ou un hindou, etc…) qui n’aime pas les Arabes, qu’un Arabe (ou n’importe qui d’autre) qui n’aime pas les Juifs.

Schémas sur les familles de langues (épisode 1)

Étant férue de linguistique, je prépare des schémas détaillant les grandes familles de langues du monde. À l’heure actuelle, j’ai déjà répertorié 202 langues et dialectes ; je ne sais pas combien il y en aura quand le projet sera terminé.

Les langues indo-européennes sont très bien classées (sauf pour la famille iranienne, où on a du mal à différencier langues et dialectes). Pour toutes les autres familles, le classement est plus ou moins mal défini, voire inexistant. J’ai fait ce que j’ai pu ; ces schémas sont à visée explicative et non scientifique.

Le nombre de locuteurs pose aussi un problème. Les recensements ne sont pas toujours récents, et le nombre de locuteurs peut varier du simple au double selon les sources. C’est pour cela que les chiffres sont vraiment à titre indicatif.

Vu que les langues sont souvent associées à des ethnies, connaître la parenté des langues peut permettre de connaître la proximité entre deux ethnies (je pense notamment à l’Afrique subsaharienne et à l’Asie du sud / sud-est).

Voici quelques-uns des schémas (cliquer pour agrandir) :


 

Langues iraniennes
Les langues iraniennes dont le persan ou le kurde. Ce sont des langues indo-européennes, comme le français.
Langues turciques
Les langues turciques, qui passeraient presque pour des dialectes d’une même langue, le turc. Asie centrale et grande partie de la Sibérie.
Langues du Caucase
Les langues du Caucase, pas forcément reliées entre elles, comme le géorgien ou le tchétchène.
Langues dravidiennes
Les langues dravidiennes du sud de l’Inde, comme le Tamoul. Les autres langues indiennes sont indo-européennes.
Langues atlantiques
Les langues atlantiques du Sénégal et des environs, comme le wolof ou le peul. Le peul est parlé dans de nombreux pays d’Afrique de l’ouest.
Langues nilo-sahariennes sommaire
Le résumé des langues nilo-sahariennes, du Tchad et du Soudan. C’est le plus petit des deux grands groupes de langues d’Afrique noire.
Langues soudaniques centrales
Les langues soudaniques centrales, entre le Tchad, le Sud-Soudan, le RDC et l’Ouganda.