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Une actu toute en nuances

Décharge de responsabilité vis-à-vis des horreurs que je vais suggérer dans le billet qui va suivre

Les journalistes sont comme des historiens conjugués au présent, comme disait Rap News (voir leur épisode ici). Il est de leur devoir de capter l’air du temps en scrutant l’actualité et en établissant des liens entre divers événements. Il est aussi du devoir des journalistes de faire passer les faits avant le politiquement correct, et de raconter les événements même si cela dérange. De plus, nous sommes tous Charlie maintenant, et Charlie avait quand même l’esprit bien mal tourné.

Le billet

      1. D’abord, Charlie et son humour potache ont occupé l’actualité mondiale pendant un certain temps.
      2. Puis il y a eu le bloggeur saoudien Raef Badawi, menotté, attaché et fouetté en public pour avoir, comme Charlie, usé de sa liberté d’expression.
      3. Puis le pape François encourageant la fessée.
      4. Puis l’affaire DSK, ses nombreux détails salaces, et la presse qui en rajoute avec des calembours osés (vu qu’on est tous Charlie maintenant…)
      5. Et devinez quel est le film dont tout le monde parle et qui est sorti ce samedi, pour la St-Valentin ?

Et tout ça en l’espace d’un mois !

Un brumeux jour de Noël

St-Barbara
Église copte St-Barbara au Caire. – Daniel Mayer

Nous sommes Noël dernier. Le Noël copte, je précise. À 7 heures, la télévision s’allume sur le journal de France 24, comme elle est programmée pour le faire. Je trouve qu’il n’y a rien de mieux pour se réveiller que le son de l’actualité, mais bon, tout le monde sait que je suis une fille bizarre.

Nous sommes mercredi. J’ai deux cours successifs sur l’Asie centrale, de 12h à 15h. J’y assiste en auditrice libre. L’école est à dix minutes à pied de mon appartement.

Aujourd’hui, j’oublie de prendre le petit-déjeuner. Ça ne m’arrive jamais, car je survis difficilement sans. Je bois juste un verre d’eau et je me dis qu’il faut que j’achète le Canard enchaîné. Les caricatures du Palmipède me manquent.

Je ne cherche pas le journal tous les jours, et quand je l’achète c’est presque toujours vers midi, sur le chemin de la fac. Je ne sors jamais le matin sauf raison impérative. Ce matin, je ne sais pas pourquoi, je pars acheter le journal, ce que je ne fais jamais en ce moment de la journée.

Dehors, ce qui n’était encore jamais arrivé depuis mon déménagement à Paris, les rues sont arpentées par des nuages. Tout est blanc comme un matin en Normandie. Les hauts immeubles et les rues étroites ressortent étrangement sous le brouillard. Le bureau de tabac est deux rues plus loin. En entrant, je souhaite un joyeux Noël au buraliste. C’est un Égyptien copte. J’achète Libération, qui fait sa une sur la grève des infirmières, ainsi que le Canard enchaîné du jour.

Le jour de sa parution, je ne lis pas très sérieusement le Palmipède. Généralement, je regarde les calembours dans les gros titres, les dessins, surtout les aventures du Beauf, et la rubrique « Coup de barre » qui délivre chaque semaine un moment choisi d’audience dans les tribunaux.

Je préfère manger tôt, d’autant plus que j’ai oublié le petit-déjeuner. Vu que j’ai cours à 12h, je me prépare des nouilles pour 11h. Aujourd’hui, ce que je ne fais jamais, j’ai décidé d’être sérieuse en cours : je n’emporterai ni mon smartphone, ni ma montre. J’emporterai juste Libé, ce que je ne fais jamais. Le téléviseur est éteint, le smartphone dort paisiblement dans le placard.

J’arrive devant l’école à 11h55. Ce brouillard fait bizarre. Devant la porte de l’établissement, là où les étudiants peuvent discuter autour d’une cigarette, il y a une atmosphère étrange. Un étudiant encagoulé sort de l’école en se frayant un chemin entre les filles en jilbab.

Je monte à pied au troisième étage. Il n’y a personne dans la petite salle de cours. Une camarade de classe arrive en même temps que moi. On entre. Les autres arrivent. Je lis mon Libé. En tant qu’auditrice libre, je ne vois les étudiants de cette classe nulle part ailleurs et je les connais mal. Celle qui était arrivée en même temps que moi est militaire. Elle dit à une autre étudiante que l’Afghanistan, c’est pas si horrible que ça. La prof arrive et fait son cours.

Le bâtiment est nettement plus vide qu’avant les vacances. Le premier cours finit à 13h30. Après une pause, le second cours commence au sixième étage. Arrivée là-haut, je revois la militaire. Elle discute avec d’autres étudiants du plan Vigipirate et de gars armés qui circuleraient dans Paris après avoir fait une fusillade quelque part.


La journée était déjà assez inhabituelle..


On dit que les journalistes moyens cherchent l’information, mais que quand des journalistes sont vraiment bons, c’est l’information qui vient à eux.

Le jour de Noël 2015, l’information est venue frapper à la porte d’une rédaction rue Nicolas Appert.

Le journaliste que l’Espagne a emprisonné 7 ans

Taysir Alouni
Taysir Allouni en 2004. Photo : Antonio Casas

Hors d’Espagne, peu d’Européens le connaissent. Taysir Allouni, un Espagnol né en Syrie, était un des journalistes phares d’Al Jazeera. Il dirigea le bureau de la chaîne à Kaboul (Afghanistan) de 2000 à 2001. Certains de ses amis en Espagne connaissaient des gens là-bas et on lui demanda de leur amener de l’argent. L’Espagnol transporta en tout 3 200 € pour cinq ou six personnes différentes.

Le 11 septembre 2001, Allouni était le seul reporter étranger sur le sol afghan. Il réalisa la première interview d’Oussama ben Laden après les attentats, mais elle était de piètre qualité au yeux d’Al Jazeera. C’est finalement CNN qui la diffusa. La police espagnole se demanda alors comment Allouni avait pu rencontrer Ben Laden sans faire partie d’Al-Qaïda.

En été 2003, après avoir couvert la guerre d’Iraq, Allouni voyagea en Espagne où il interviewa plusieurs figures politiques, dont le premier ministre José Maria Aznar. En septembre, le juge Baltasar Garzón, célèbre entre autres pour avoir amené le général Pinochet devant la justice, ordonna l’arrestation du journaliste. Allouni était sous écoute depuis des années dans le cadre d’une enquête visant des sympathisants du Hamas palestinien. La police lui avait découvert des contacts avec des membres d’Al-Qaïda. La justice était persuadée qu’Allouni appartenait à la nébuleuse terroriste, mais malgré plusieurs années de surveillance, les éléments collectés ne constituaient initialement aucune preuve. Il fallut six jours d’interrogatoire et des « documents d’information » américains et israéliens pour solidifier le dossier.

Après deux années en détention provisoire, le reporter fut condamné à sept ans de prison pour avoir convoyé 3 200 € d’Espagne à un agent d’Al-Qaïda en Afghanistan. Durant le procès, il fut aussi accusé d’appartenir aux Frères musulmans et d’être proche des Talibans. Ces deux mouvances sont très différentes et leurs rapports avec Oussama ben Laden sont loin d’être chaleureux.

En janvier 2012, la Cour Européenne des Droits de l’Homme déclara qu’Allouni n’avait pas eu droit à un tribunal impartial. Elle exigea des autorités espagnoles qu’elles lui versent 16 000 € en compensation ; son avocat en voulait 362 000 €. Madrid refusa de payer, ce qu’elle a de facto le droit de faire.

Allouni retrouva la liberté le 25 février 2012. Son passeport lui fut alors confisqué pendant plusieurs jours sans explication. Le 11 mars, il put décoller pour Doha (Qatar) où il retrouva sa famille et sa rédaction.

Un îlot de liberté (BBC Arabic, 1994)

Route du roi Fahd à Riyad, Arabie saoudite
Route du roi Fahd à Riyad, Arabie saoudite

Aujourd’hui j’ai été consternée d’apprendre la sentence infligée en Égypte aux trois journalistes d’Al Jazeera English coupables d’avoir fait leur métier : 7 à 10 ans de prison ferme (voir d’ailleurs le dessin que j’avais fait pour soutenir la campagne #FreeAJStaff). Ça m’a donné envie de vous raconter une histoire qui s’est passée il y a une vingtaine d’années.

À lire en écoutant ceci : « Apotheosis » par Austin Wintory (BO de Journey). La musique est calée avec le texte si on ne le lit pas trop vite.

Nous sommes dans le monde arabe en début 1994. Dix-huit pays arabes, dix-huit dictatures. Aucune presse libre ni aucun média libre n’existe. Un média libre en langue arabe semble inimaginable. Déplaçons-nous loin du monde arabe, du soleil, de la chaleur et de la tyrannie, et volons vers une île pluvieuse, froide et libre. La Grande-Bretagne, le Royaume-Uni et sa capitale, Londres. C’est là qu’est basée la très respectable British Broadcasting Corporation, la BBC, l’entreprise qui a eu la folie de rêver d’une chaîne d’information arabophone libre.

Je vais vous raconter l’histoire de la BBC Arabic. Pas celle qu’on peut encore regarder de nos jours — celle-là est la deuxième BBC Arabic. Il y en a eu une autre avant, un projet déraisonnable, insensé, dirigé par l’optimisme désespéré des Britanniques.

À mi-chemin entre la froide île libre et les chaudes terres opprimées se trouve la péninsule italique. Rome. C’est ici qu’est implantée une société saoudienne, Orbit. L’entreprise est dirigée par des proches de la famille royale des Al Saoud, la tribu des déserts brûlants du Najd, au coeur de l’Arabie saoudite. Orbit propose un contrat incroyable à la BBC. Ils souhaitent organiser un partenariat avec elle pour créer la première chaîne d’info arabophone libre. Un rêve. Un rêve dont beaucoup font remarquer qu’il ne peut que tomber à l’eau.

Pourtant, les Britanniques y croient. Le 24 mars 1994, un contrat de dix ans est signé. La BBC insiste pour que la nouvelle chaîne porte les mêmes valeurs de neutralité et d’indépendances que celles qu’elle chérit. Seulement, Orbit veut en plus que la “sensibilité culturelle” soit respectée.

La BBC Arabic s’installe dans ses locaux à Londres, sur l’île grise et libre de Grande-Bretagne. Nombre de journalistes arabes sont recrutés et reçoivent une formation britannique. La chaîne ne sera pas pour tous les Arabes. Elle sera parmi le bouquet payant d’Orbit. Elle ne diffusera pas plus de huit heures par jour. C’est peu. Mais ce petit îlot de liberté est quelque chose d’énorme, de précieux, d’incroyable.

La chaîne commence à diffuser.
La première chaîne d’information arabophone libre.

Un média portant un journalisme aux antipodes de la propagande et de la médiocrité des chaînes étatiques arabes. Ce n’est certes pas une chaîne d’info arabe libre. Une chaîne arabophone libre tutoie déjà l’impossible ; alors une chaîne d’information par les Arabes, pour les Arabes, diffusant d’une capitale arabe, cela franchit les frontières de l’imaginable. Mais cette chaîne est là, pas tout à fait occidentale, pas tout à fait arabe, transmettant l’information en arabe aux Arabes. Sans interférence saoudienne.

Presque sans interférence. Le vent tourne. Le royaume wahhabite et la BBC n’ont pas la même définition de la “sensibilité culturelle”. Pour Riyad, cela signifie ne pas attaquer les intérêts des Al Saoud. La BBC Arabic vogue vers la tourmente. Coups de fils énervés. Tensions. Les nuages s’amoncellent.

En janvier 1996, la chaîne diffuse l’interview d’un opposant au gouvernement saoudien. Une coupure de courant survient à ce moment-là. Qui aurait pu couper l’électricité ? Si ce n’est pas la BBC, cela ne peut être qu’Orbit. Ces derniers démentent. Cela ressemble à de la censure. La BBC accuse Orbit de rompre le contrat. Le gouvernement de Riyad ne supporte même pas d’avoir vu l’opposant sur une chaîne d’information en arabe. Le royaume s’en prend à Orbit et demande aux hôtels saoudiens de ne plus diffuser ses chaînes. Puis c’est Londres qui est visé. Une tempête diplomatique éclate. L’Arabie saoudite veut que l’opposant soit extradé du Royaume-Uni, sous peine d’annuler tous les contrats bilatéraux d’armement. Sous les huées de la presse britannique, Londres accepte d’extrader la personne. Mais cette dernière fait appel avec succès de la décision de justice.

La BBC Arabic est dans le maelstrom. Elle doit choisir : sortir du contrat ou changer de cap et de ligne éditoriale. Elle choisit la deuxième solution pour rester à flot.

L’oeil du cyclone approche. Quelques mois plus tard, une émission de la BBC, très critique des droits de l’homme en Arabie saoudite, est diffusée sur la chaîne arabophone. Elle montre un condamné sur le point d’être décapité au sabre. Filmer une telle séquence est interdit par la loi saoudienne. Orbit ne supporte pas de telles images. En ce soir de samedi 20 avril 1996, la nuit tombe sur la BBC Arabic. Mais le lendemain matin, dimanche 21 avril, il fait toujours aussi sombre. Orbit a tout débranché et la chaîne a cessé de diffuser.

La BBC Arabic a pris l’eau mais ce n’est pas un naufrage. On pourrait trouver un autre sponsor en scrutant l’horizon. Malheureusement, la rancune des princes du Najd est tenace. Les businessmen font tout pour que chaque tentative soit un coup d’épée dans l’eau. Orbit possédait tout l’équipement des studios, soi-disant pour des raisons de taxes. Le gouvernement du Royaume-Uni, échaudé par la crise de janvier, n’a aucune envie d’aider la chaîne d’information. Enfin, aucun sponsor ne semble mieux qu’Orbit. C’est un rêve qui sombre, un rêve qui aurait pu changer la face du monde arabe. Même les plus optimistes doivent se résoudre au fait que depuis le début, la BBC Arabic était destinée à couler.

Tant de personnes ont quitté leurs emplois en 1994 pour la promesse incertaine d’un coin de rêve. Des familles arabes ayant du déménager loin, à Londres, se réadapter, trouver un logement, mettre les enfants à l’école. On avait promis dix ans. Tout ça pour 18 mois, pour huit heures par jour dans un bouquet payant, huit heures par jour de semi-liberté. Quelque chose d’infime et pourtant, quelque part, si immense.

Ce sont 250 employés qui reçoivent des propositions d’embauche en masse de la part d’un minuscule émirat adossé à l’Arabie saoudite. Comme Orbit, ces nouveaux autocrates affirment ne pas vouloir interférer sur la ligne éditoriale. C’est la famille d’Al Thani qui fait cette proposition. Elle dirige le Qatar, une petite péninsule perdue dans l’azur du Golfe persique. Cet infime bout de désert fut longtemps surnommé “la terre oubliée de Dieu” tellement il était insignifiant. La moitié des personnes contactées prennent des contrats chez cette nouvelle chaîne d’information, dans une nouvelle monarchie absolue.

Plus d’une centaine de journalistes arabes de formation britannique, frustrés, désabusés, affluent chez un monarque excentrique. Déjà en août 1994, avant d’être émir, quelques mois après le début de la BBC Arabic, il rêvait de transformer Qatar TV en chaîne satellitaire. Alors que Londres et Riyad se battaient autour d’une interview d’opposant sur la BBC Arabic, il déclenchait une crise diplomatique entre le Qatar et l’île du Bahreïn en invitant des opposants bahreïniens sur la chaîne étatique.
Les journalistes de la BBC formeront le corps et l’âme de la nouvelle chaîne d’information. Parmi eux, probablement, des gens frustrés par le flegme de la BBC, des gens de ceux dont l’encrier est un brasier et qui portent la plume dans la plaie.

Cette infime chaîne d’info sur cette infime presqu’île du Qatar aurait été sans doute emportée par le vent, sans l’infime îlot de rêve de la BBC Arabic. Les anciens employés du projet fou des Britanniques ne pouvaient pas l’imaginer un seul instant, mais parfois, il y a des miracles.

Le 1er novembre 1996 commence la diffusion de cette chaîne satellitaire au sang britannique, dont le nom signifie en français “l’île”, et dont le nom arabe est Al Jazeera.

La première chaîne d’information arabe libre.


Pour citer les toutes dernières phrases du livre de Hugh Miles : “Al-Jazeera a inversé le flux de l’information et maintenant, pour la première fois depuis plusieurs siècles, l’information passe de l’orient à l’occident. […] Les choses ne seront plus jamais comme avant. ‘La liberté, c’est comme la mort’, m’a dit un jour Yosri Fouda. ‘On ne peut pas visiter la mort et en retourner’. C’est ce qui s’est passé dans le cas d’Al-Jazeera. La porte est ouverte, et maintenant plus personne ne peut la fermer.” (pp. 438-439)
[Yosri Fouda est un journaliste d’investigation égyptien ayant travaillé pour la BBC Arabic, puis pour Al Jazeera Arabic pendant une douzaine d’années.]

Al Jazeera fut saluée pour son rôle considérable dans les révoltes arabes de 2011. Aujourd’hui, Al Jazeera Media Network compte 7 chaînes d’information dans 4 langues différentes (arabe, anglais, serbo-croate, turc). Al Jazeera English est l’une des chaînes les plus regardées et les plus influentes au monde. Elle a largement remplacé la BBC World comme chaîne de référence en Afrique de l’est et en Asie du sud-est.


Sources
Livre : “Al-Jazeera – How Arab TV News Challenged the World” par Hugh Miles – 2005
Article : “The Failed Dream that Led to Al-Jazeera” par Ian Richardson – 11 avril 2003

Image d’illustration par KhanSaqib — Creative Commons

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L’histoire d’Abdalilah Shaya

Sanaa, Yemen's capital
Sanaa, la capitale yéménite. La vieille ville est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO.

English version: the story of Abdalilah Shaya

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Abdalilah Shaya est journaliste à Sanaa, la capitale du Yémen. Début janvier 2009, des membres de la branche locale d’Al-Qaeda sont venus le voir, comme ils l’avaient fait avec d’autres reporters auparavant. Les groupes d’Al-Qaeda au Yémen et en Arabie saoudite étaient affaiblis depuis plusieurs années. Leurs haut commandants étaient soit à Guantánamo soit dans les prisons yéménites. Mais depuis, ces leaders s’étaient enfuis ou avaient été libérés. Le Yéménite Nasir al-Wihayshi et le Saoudien Saïd al-Shihri avaient fusionné les mouvements des deux pays en une nouvelle entité : Al-Qaeda dans la Péninsule Arabique, ou AQPA. Ils voulaient donner une interview à la presse pour annoncer l’événement.

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Avant l’entrevue, Shaya a dû envoyer ses questions à Al-Qaeda. Quand tout fut prêt, on est venu le chercher, on lui a bandé les yeux et on l’a emmené jusqu’à un bâtiment occupé par l’organisation. Il a été accueilli par Shihri. Ce dernier lui a fait mettre une ceinture d’explosifs. Peu après, Shihri a repris la ceinture en lui disant que c’était juste une blague, même si la ceinture, elle, était bien une vraie. Ensuite, Wihayshi est arrivé avec de quoi boire et manger pour mettre le journaliste à l’aise avant le début de l’interview.

L’enregistrement de l’entrevue a été diffusé le lendemain par Al-Qaeda, ainsi qu’une vidéo montrant Wihayshi, Shihri et deux autres commandants d’AQPA, Qasim al-Raymi et Muhammad al-Awfi. Alors que le nouveau président Barack Obama s’apprêtait à fermer Guantánamo, des ex-détenus de la prison américaine étaient libres, et ils promettaient de tuer des Américains.

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Deux ans plus tard, en janvier 2011, Abdalilah Shaya a été condamné pour terrorisme par le tribunal yéménite à cause de cette interview. Des chefs de tribus ont fait pression sur le président Ali Abdullah Saleh pour que la sanction soit annulée. À la fin du mois, Saleh a déclaré qu’il était prêt à grâcier le journaliste.

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Quelques jours plus tard, le 2 février, le président Obama a téléphoné à Saleh pour discuter du Printemps arabe. En effet, deux semaines plus tôt, le président tunisien Zine-al-Abidine Ben Ali avait fui la révolte dans son pays pour se réfugier en Arabie saoudite. Des manifestations avaient également éclaté en Égypte la semaine précédente, et les soulèvements se propageaient rapidement à travers le monde arabe. Saleh avait promis des réformes au Yémen pour éviter une éventuelle révolution. Obama a dit au président de s’assurer que les forces de sécurité du pays “s’abstiennent de violence contre les manifestants yéménites, qui exercent leur droit à la liberté d’association et d’expression”. Ensuite, évoquant l’affaire d’Abdalilah Shaya, Barack Obama a “exprimé son inquiétude vis-à-vis de la libération” du journaliste.

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Le lendemain, Saleh est revenu sur sa décision de grâcier Shaya.

À l’heure actuelle, le journaliste reste en prison.

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Source: “The Last Refuge – Yemen, Al-Qaeda, and America’s war in Arabia” [le dernier refuge – le Yémen, Al-Qaeda et la guerre de l’Amérique en Arabie], par Gregory D. Johansen

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Selon l’indice de liberté de la presse de Reporters Sans Frontières, en 2011/2012:

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Le Yémen était 171è sur 179, avec un score de 101,00 (le plus faible étant le meilleur). Il était (et est encore) un des pire pays du monde pour la liberté de la presse, à l’époque au même niveau que le Soudan et la Birmanie et pire que Cuba. En 2011/2012, il est tombé plus bas qu’il ne l’avait jamais été auparavant, principalement suite aux manifestations contre Ali Abdullah Saleh.

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Les États-Unis étaient 47è sur 179, avec un score de 14,00. Le classement et le score sont corrects et n’indiquent aucune réelle inquiétude vis-à-vis de la liberté de la presse dans ce pays.

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Illustration: http://ko.fotopedia.com/items/flickr-350139897  par Eesti — Creative Commons

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A drawing for #FreeAJStaff / Un dessin pour #FreeAJStaff

AJ gagging drawing

Murdering journalists is not an « open » form of oppression, as murderers do not usually take responsibility openly. Jailing journalists and calling them « terrorists » — that is open persecution. Regarding freedom of the press, this at least as serious as murder, if not more.


Le meurtre de journalistes est une forme d’oppression non assumée. Leur emprisonnement et le fait de les traiter de terroristes constitue de la persécution ouverte et assumée. C’est tout aussi grave, voire même pire sous certains aspects.