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Les alévis ruraux de Turquie

La fontaine des Trois Saints (Üçler Çeşmesi), dans le mausolée de Hacı Bektaş Veli (Nevşehir, Anatolie centrale, Turquie)
La fontaine des Trois Saints (Üçler Çeşmesi), dans le mausolée de Hacı Bektaş Veli, une figure sainte de l’alévisme et du bektaşisme (Nevşehir, Anatolie centrale, Turquie)

Ceci est une fiche de lecture réalisée dans le cadre de mes études de turc (L2, premier semestre). Je l’ai rendue il y a plusieurs mois mais ne connais pas encore la note. J’espère qu’elle sera bonne.

The Alevis in Turkey

The Emergence of a Secular Islamic Tradition

Introduction

À l’aube de la République, les alévis étaient ruraux, traditionnels et installés dans le sud-est du pays. Aujourd’hui, ils sont principalement urbains et laïques. Mais qu’en est-il des alévis actuels des campagnes turques ?

David Shankland, professeur d’anthropologie sociale à Bristol (Royaume-Uni), a habité entre 1988 et 1990 à Susesi, un village alévi. La région est composée de hameaux sunnites et alévis où les deux communautés se mélangent peu. Les Turcs sont pratiquement la seule ethnie de la région.

Résumé

Les alévis forment 15-20 % de la population turque. La foi alévie incorpore des éléments d’islam, notamment chiite, et de soufisme. Dans l’alévisme, les quatre portes (dört kapış) vers la connaissance sont Şeriat (la loi sunnite orthodoxe), Tarikat (le niveau de connaissance des Alévis), Marifet (une connaissance plus profonde) et Hakikat (l’union mystique avec Dieu). Le principal texte de l’alévisme est le Buyruk (décret), écrit par l’imam chiite Cafer Sadık. La plus grande figure alévie est Hacı Bektaş ; ses descendants sont les efendi. Les alévis ne vont pas à la mosquée, ne jeûnent pas pendant le Ramadan et ne pratiquent pas le pélerinage à la Mecque.

Les villages de la région sont découpés en quartiers (mahalle) assez indépendants et distants les uns des autres. Les hameaux alévis ont moins de quartiers que les sunnites. Susesi en compte huit.

Une méfiance historique règne entre sunnites et alévis. Les sunnites considèrent les alévis comme étant chiites (ou « Kızılbaş »), pas vraiment musulmans, et ayant des mœurs légères. Inversement, les alévis perçoivent les sunnites comme des fanatiques. Longtemps persécutés, certains villages alévis ont fini par adopter les coutumes sunnites jusqu’à devenir de facto sunnites ; ceux-là sont qualifiés de döndük. Les alévis sont réputés pour leur pratique des instruments de musique et sont pour ces raisons invités aux festivités des villages sunnites.

Les hameaux sunnites comportent à peu près 20 % de croyants durs, 10 % de gens à tendance antireligieuse et 70 % de croyants modérés. Les plus rigoristes refusent par exemple la venue de musiciens alévis, considérant la musique comme source de péché. Au contraire, les moins pratiquants n’hésitent pas à se rendre en période de ramadan dans des restaurants alévis aux fenêtres obstruées de papier journal. Politiquement, les sunnites sont plutôt de droite quand les alévis votent plus à gauche.

Les villages, qu’ils soient sunnites ou alévis, sont régis par une société patriarcale. Contrairement au sunnisme, l’alévisme prône une égalité théorique des sexes. Cependant, on ne peut pas affirmer de manière tranchée que les femmes alévies rurales soient beaucoup plus émancipées que leurs consœurs sunnites. Si la mixité est plus présente dans les villages alévis, les mouvements et les activités des femmes y sont restreintes par l’honneur, là où les sunnites auraient invoqué des raisons religieuses.

Alors que tous les hommes sunnites sont égaux, les alévis peuvent appartenir ou non à une lignée de dede (guides spirituels). Chaque alévi est le talip (subordonné) d’une lignée particulière de dede. Le village est dirigé par un muhter. À Susesi, l’autorité du muhter laïque prend le pas sur celle des dede. Cette hiérarchie traditionnelle, ainsi que l’importance des cérémonies dans la résolution des conflits, freine les alévis dans leur intégration à la hiérarchie étatique, qui préfèrent souvent déménager en ville plutôt que de devoir réviser l’organisation sociale du village.

Les deux grandes cérémonies religieuses alévies sont le görgü, qui se tient annuellement en automne, et le cem, une grande prière collective qui peut durer quatre à cinq heures et qui peut avoir lieu plusieurs fois entre le görgü et le Hıdrellez (6 mai). Les mariages sont l’occasion du muhabbet, une cérémonie profane ponctuée de chants religieux et caractérisée par une grande consommation d’alcool comme le rakı.

Alévis et sunnites sont de fervents admirateurs de Mustafa Kemal Atatürk. Mais là où les sunnites réprouveraient l’attitude kémaliste envers la religion, les alévis embrassent cette laïcité tout en gardant une grande ambivalence vis-à-vis du pouvoir central.

Alors que les villages sunnites maintiennent une population stable, les hameaux alévis s’amenuisent avec le temps, l’exode rural et l’émigration y étant plus importants. Parallèlement, du moins jusque dans les années 90, l’autorité des dede était de plus en plus contestée, les cérémonies religieuses comme le cem moins fréquentées au profit des rassemblements profanes tels que le muhabbet, et l’alévité (Alevilik) devenait plus une affaire de culture que de foi. Des groupes alévis très divers, installés en particulier à İstanbul, promeuvent un renouveau alévi. On peut citer le Cem vakfı d’İzettin Doğan, qui travaille à l’ouverture de “maisons de cem” (cem evleri) un peu partout en Turquie.

Commentaires et questions ouvertes

Le séjour de Shankland à Susesi date de 1988-1990. Depuis, l’Ak Parti est arrivé au pouvoir ; la société est passée à l’ère du numérique ; et le conflit syrien a modifié la géopolitique régionale tout en entraînant un regain de visibilité du nationalisme kurde. On peut supposer que ces événements aient altéré la situation des alévis ruraux.

Révolution numérique

Le smartphone est devenu un outil indispensable, y compris dans les milieux ruraux. Comment les cultures et les communautés alévies se sont-elles installées sur Internet ? Quel y est leur rapport avec les autres communautés, qu’elles soient turques ou étrangères ?

Arrivée de l’Ak Parti (AKP) (anciennement Adalet ve Kalkınma Partisi)

Parti de droite, l’AKP mit l’emphase sur l’identité musulmane des Turcs. Le pouvoir central se place donc à l’opposé des tendances kémalistes des alévis. En mai 2013 fut inauguré le pont Yavuz Sultan Selim au-dessus du Bosphore, déclenchant la colère des alévis qui furent durement persécutés par le sultan Selim Ier.

Guerre syrienne

La révolte syrienne de 2011 créa l’afflux de 2 millions de réfugiés en Turquie, notamment près des zones de population rurale alévie. De même, cette modification du contexte géopolitique a entraîné des regains de troubles et de nationalisme dans les zones de peuplement kurde, qui coïncident avec celles de la ruralité alévie.

Regain de nationalisme kurde

Les séparatistes kurdes du PKK signèrent un cessez-le-feu dans les années 90. Mais les violences ont récemment flambé entre Ankara et les Kurdes, avec intervention de l’armée, attentats et lynchages populaires, notamment de la main d’extrémistes de droite. Comment les alévis, kurdes à 20 %, réagissent-ils ?

Référence du livre

David Shankland – The Alevis in Turkey – RoutledgeCurzon, 2003, Londres