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L’histoire des médias kurdes

Première édition de Rja Ţəzə (Nouvelle voie), journal kurde publié à Erevan (Arménie) entre 1930 et 2003. -- domaine public
Premier numéro de Ria Teze (Nouvelle voie), journal kurde publié à Erevan (Arménie) entre 1930 et 2003. – domaine public

Ceci est le texte d’une fiche de lecture réalisée au printemps 2015 dans le cadre de mes études, sur l’article de 1996 d’Amir Hassanpour, The Creation of Kurdish Media Culture. J’ai eu une note de 16 / 20, donc ça ne devait pas être trop mal.

Naissance d’une culture médiatique

Historiquement, les intellectuels kurdes mettaient l’accent sur le nationalisme linguistique et sur le développement d’une littérature écrite. Malgré tout, au début du XXè siècle, la grande majorité des Kurdes alphabétisés provenaient du clergé ou des classes nobles. Avec la chute des principautés kurdes au milieu du XIXè siècle, le Kurdistan fut divisé entre différents États menant des politiques répressives vis-à-vis de la culture kurde.

La transition vers la culture imprimée fut motivée par le nationalisme. Durant la période ottomane, les livres de langue kurde étaient imprimés au Caire, à Istanboul ou à Baghdad, la censure y étant moins prégnante qu’au Kurdistan. La première presse kurde fut ouverte à Soulémani en 1920 par le mandat britannique.

Sheikh Mahmud, le chef du gouvernement kurde iraqien du début des années 20, accordait une grande importance à l’impression. Lors de la révolte contre Baghdad, la presse fut déplacée dans les grottes des montagnes. Les Kurdes d’Iraq avaient plus aisément accès aux presses que ceux de Turquie ou d’Iran, mais leur situation politique et socio-économique empêchait le développement de publications viables. La fin de la monarchie en 1958 stimula l’imprimerie. En 1970, le gouvernement autorisa l’ouverture d’une maison d’édition kurde.

En Iran, la première impression en kurde eut lieu en 1921. Sous la dynastie pahlavie (1925-1979), il était illégal d’imprimer dans une autre langue que le persan. Durant sa courte existance en 1946, la république autonome kurde d’Iran inaugura des presses qui furent par la suite confisquées par les autorités de Téhéran. Il en fut de même après la révolution de 1979, quand les campagnes kurdes n’étaient pas encore sous contrôle du régime des mollahs.

En Turquie, les activités culturelles kurdes furent interdites suite à la révolte kurde de 1925. La publication clandestine en kurde ne débuta que dans les années 60.

Journaux et magazines

Le premier journal kurde, Kurdistan, fut lancé en 1898 par la famille des Bedîr Khan, une décennie avant les premiers livres kurdes. Le journalisme était tenu en grande estime par le nationalisme.

Un journalisme non-étatique ne fut possible qu’en Iraq en Syrie. Dépourvus de publicité, les journaux kurdes peinaient à joindre les deux bouts. Le seul système de distribution des journaux était la poste étatique et était donc sous contrôle gouvernemental. Le manque de papier faisait grimper le prix des revues, quand il n’en empêchait pas tout simplement le tirage. Les restrictions sur la liberté d’information n’arrageaient rien. Malgré cela, entre 1898 et 1985, pas moins de 145 périodiques virent le jour au Kurdistan.

Au sein du mouvement nationaliste, le journalisme contribua au passage d’une structure de type tribal à une organisation politique moderne. La correllation entre la vitalité de la presse et la liberté politique est directe. La presse écrite au Kurdistan autonome d’Iraq se développa fortement suite à la guerre du Golfe de 1991. La plupart des journaux kurdes étaient hebdomadaires ou mensuels, les quotidiens étant souvent trop coûteux et trop mal perçus par les autorités.

La littérature kurde était essentiellement poétique jusqu’à l’arrivée du journalisme, qui fut le principal vecteur de l’apparition d’une prose et de l’introduction des genres occidentaux. L’essentiel des publications étaient iraqiennes, le dialecte soranî profita bien plus du journalisme que le kurmancî.

Aujourd’hui encore, le journalisme fascine les intellectuels kurdes. Les poètes ont l’habitude d’écrire les eulogies d’anciens périodiques. Les anniversaires de certains journaux sont même célébrés.

Livres

Avec l’essor de l’impression, les livres kurdes devinrent un contentieux majeur entre le nationalisme kurde et les États gouvernant le Kurdistan.

La publication de livres en Iraq commença avec un seul titre en 1920 et atteignit un pic de 153 titres en 1985. Entre-temps, la production fut très aléatoire, évoluant au gré de la situation politique. La censure s’intéressait plus au contenu des livres qu’à leur langue. Le manque de fonds entravait largement la publication. Dans les premières décennies, la priorité était d’imprimer le patrimoine littéraire. Le contenu et la forme des livres se sont ensuite diversifiés. Les thématiques scientifiques restent néanmoins peu abordées.

La première maison d’édition fut fondée en Iraq en 1919 mais ne semblait pas posséder de presse. Avant la Seconde guerre mondiale, de nombreux auteurs publiaient leurs propres œuvres. Les vendeurs-éditeurs firent leur entrée en scène après la guerre. L’État républicain joua le rôle d’éditeur de manuels scolaires, puis d’éditeur tout court après la prise de pouvoir du parti Ba’ath en 1968.

La professionalisation des écrivains fut lente, pour les mêmes raisons qui freinèrent le développement de l’imprimerie ou des journaux. En 1960, quand le gouvernement iraqien permit la création de syndicats, des écrivains kurdes demandèrent à avoir le leur. Cette demande se concrétisa dix ans plus tard, en 1970. À la reprise du conflit armé en mars 1974, la plupart des syndiqués fuirent pour les montagnes. Beaucoup s’exilèrent en Iran ou en Occident après la défaite kurde de 1975.

Les Iraniens furent longtemps interdits de posséder des livres en kurde. La république kurde de 1946 s’intéressait principalement au journalisme mais imprima quelques livres.

Le premier livre kurde syrien parut en 1925. Les frères Bedîr Khan et le reste de leur milieu intellectuel poursuivirent une publication soutenue des années 1930 au milieu des années 40. Une trentaine de livres ont été publiés depuis 1925, pratiquement tous avant 1959 et l’arrivée au pouvoir du parti Ba’ath.

En URSS dans l’entre-deux-guerres, le nombre de livres publiés rapporté à la population kurde était plus important que nulle part ailleurs. Presque tous analphabètes à l’arrivée des Soviétiques en 1921, les Kurdes du Caucase savaient tous lire dans les années 40. Les sujets scientifiques et techniques étaient bien couverts en langue kurde jusqu’à la Seconde guerre mondiale, après laquelle l’enseignement de ces domaines en kurde disparut. En 1937, les déportations kurdes vers l’Asie centrale et la répression culturelle portèrent un coup dur à l’édition. Elle ne revint jamais à sa vigueur des années 30, même après la dislocation de l’Union soviétique.

Des groupes d’édition kurdes apparurent dès les années 80 en Europe, notamment en Suède et en Allemagne. Malgré l’absence de restrictions politiques, la distribution est difficile et la loi du marché bride les petits éditeurs.

Radio

En Union soviétique, la radio kurdophone commença à émettre dans les années 20, quelques années après la naissance des toutes premières stations de radio au monde.

Dans le reste du Kurdistan, les récepteurs radios étaient chers et difficiles à obtenir. Les campagnes de propagande de la Seconde guerre mondiale créèrent un climat favorable à la diffusion en des langues diverses, dont le kurde. Radio Baghdad diffusa des programmes en kude de 1939 aux années 80. La station politisa nettement les Kurdes, d’Iraq ou d’ailleurs, après la fin de la monarchie en 1958. En 1960, la crispation du nouveau régime se fit sentir sur la qualité des émissions de Radio Baghdad, attristant la presse kurde.

En Iran, les régions autonomes de 1945-1946 émirent en kurde et en azéri en défiant Téhéran. Dès le début des années 50, face aux programmes kurdes des radios soviétiques, Washington et Téhéran s’associèrent pour organiser une contre-propagande en langue kurde.

En 1957, l’Égypte lança une vaste campagne de communication contre l’Iraq. Radio Caire diffusait un programme en kurde très incisif vis-à-vis de Baghdad. L’émission, très suivie en Iraq et en Iran, eut un profond impact. L’Iran, l’Iraq et la Turquie protestèrent contre l’Égypte et l’URSS.

Dans les années 70, l’Iran soutenait les séparatistes kurdes iraqiens dans le but d’affaiblir l’Iraq, tout en promouvant une politique d’assimilation vis-à-vis des Kurdes iraniens. Dès 1980, des stations clandestines opposées au régime des mollahs virent le jour. Pour contrer à la fois celles-ci et les stations étangères, le gouvernement lança des campagnes en kurde destinées à calmer les ardeurs nationalistes. Ironiquement, elles promouvaient de facto la culture et la littérature kurdes.

La première station clandestine kurde diffusa depuis l’URSS en persan, azéri et kurde de 1947 à 1953. D’autres stations kurdes iraniennes virent le jour à la fin des années 50. Le mouvement autonomiste en Iraq ouvrit la station Radyoy Dengî Kurdistan en 1963, qui diffusait une heure par jour des bulletins d’actualité et des chansons engagées. L’Iraq et l’Iran en brouillaient le signal. La station émettait par intermittance, fermant et réouvrant au gré des négociations et des regains de tension. Les organisations politiques kurdes d’Iraq et d’Iran inaugurèrent leurs propres stations de radio dans les années 80. Parallèlement, des programmes en kurde étaient diffusés un peu partout en Occident.

Cinéma

Bien que certaines villes kurdes eurent accès au cinéma dès les années 20, le cinéma en langue kurde ne se développa que bien plus tard. Les entraves politiques au cinéma kurde étaient les moins sévères en Iraq et en URSS.

À la fin des années 80, la vidéo et la télévision satellitaire permirent de s’affranchir partiellement du contrôle gouvernemental en matière audiovisuelle. Parallèlement, la diaspora kurde en Occident atteignit une taille conséquente et se dota de moyens de production vidéo. En 1989 débuta la préparation du premier film kurde, Mem û Zîn. La guerre du Golfe l’empêcha de voir le jour. Le premier film projeté fut Nêrgiz Bûkî Kurdistan, de Mekki Abdullah, en 1991.

Le cinéma kurde de Turquie est dominé par Yilmaz Güney. Néanmoins, il ne fit jamais de film en langue kurde à cause de la législation. En ex-URSS, en dépit du marasme économique, l’activité culturelle était importante. Les faibles coûts de production attiraient les réalisateurs.

Télévision

Le gouvernement iraqien publia en 1969 un “décret sur les droits culturels” des Kurdes, promettant entre autres d’ajouter des programmes en kurde sur la chaîne de télévision de Kirkouk en attendant qu’une chaîne kurdophone voie le jour. Le temps de diffusion en kurde, très limité, atteignit six heures après la fin du mouvement autonomiste en 1975. La programmation devint un sujet de contentieux entre les producteurs kurdes et les autorités. À partir de 1991, les groupements politiques du Kurdistan iraqien géraient leurs propres télévisions, malgré le manque de dispositifs techniques.

En Iran, depuis 1986, le kurde était une des langues de la diffusion audiovisuelle internationale, aux côtés de l’arabe et du turkmène. Les années 90 virent une nette augmentation de la production locale kurdophone.

En 1995, la diaspora installée en Europe lança la première chaîne satellitaire kurdophone.

Alan Kurdî, rebaptisé Aylan Kurdi

"Alan Kurdî" sur Rûdaw en kurmancî
« Alan Kurdî » sur Rûdaw en kurmancî

Il semblerait que les médias occidentaux aient écorché le nom et surtout le prénom du petit « Aylan Kurdi » (3 ans), mort comme sa mère Reyhan et son frère Xalib (5 ans — prononcer « Ralip » sans rouler le r) en tentant de franchir la mer entre la station balnéaire turque de Bodrum et l’île grecque de Kos. Le père, Ebdullah, s’en est sorti. La famille est syrienne, originaire de Kobanî. La photo du corps de « Aylan » échoué sur la plage de Bodrum fait le tour du monde.

La chaîne d’information kurde, Rûdaw, ortographie le nom du petit garçon comme « Alan Kurdî » dans son site en dialecte kurmancî (prononcer kurmandji). C’est le dialecte principal kurde, parlé en Turquie, Syrie, nord de l’Iraq et nord-est de l’Iran, écrit avec des caractères latins.

"Alan" sur Rûdaw en soranî
« Alan » (ئالان) sur Rûdaw en soranî

Sur le site en dialecte soranî (parlé en Iraq et en Iran, d’écriture arabisée), on se contente plutôt de son seul prénom, « Alan » (ئالان).

Les accents circonflexes sont très importants en kurde. Kurdi ne veut rien dire (d’autant qu’un mot ne peut généralement pas se terminer par i ou u), mais Kurdî est exact. Ça ne fait pas de mal de rajouter de tels accents, d’autant qu’ils existent sur le clavier français.

L’erreur la moins pardonnable est sur le prénom. En kurde, Alan est celui qui porte [le drapeau]. C’est par exemple le nom de la tribu de Mem, le héros de l’histoire d’amour nationaliste Mem û Zîn (une épopée aussi connue sous le nom de Memê Alan).

"Alan" sur Al Arabiya
« Ālān » (آلان) sur Al Arabiya

La lettre a, parfois lourde à prononcer en kurde, est souvent remplacée par e dans les noms étrangers (par exemple, la ville d’Ankara devient Enqere). Avoir un prénom kurde écrit Aylan semble assez improbable car manquant de fluidité (au contraire, un hypothétique Eylan aurait pu être plus vraisemblable). Si les médias kurdes disent Alan, d’où vient le y ?

Il ne vient pas d’une quelconque transformation arabe, vu que les médias arabes disent « Ālān » (آلان)

 

 

Par contre, la presse turque dit « Aylan ». Le nom Aylan est à vrai dire à consonnance plutôt turque, avec des allusions à la lune (ay) voire à la lumière (aydın). Les connotations sont plus positives pour un turcophone que celles d’Alan, qui en turc signifie « place » (comme une place publique) ou, de manière plus dérangeante, « celui qui prend » ou « celui qui achète ».

"Aylan" dans le journal Hürriyet (liberté)
« Aylan » dans le journal Hürriyet
"Aylan" dans le journal Cumhuriyet
« Aylan » dans le journal Cumhuriyet

Le corps du petit garçon ayant été retrouvé sur une plage turque, il y a une certaine logique à ce que ce soit le nom « à la turc » qui ait été repris dans les médias internationaux. Cela dit, c’est quand même ironique qu’un petit réfugié kurde soit rebaptisé du prénom que lui donnent les médias turcs…

Au passage, le nom du frère d’Alan, Xalib, est souvent ortographié « Galip », à la turque. Passée la remarque sur l’accent circonflexe, le x kurde peut en effet perturber un lecteur occidental. Ce son correspond à la jota espagnole et correspond au kh de la translittération arabo-persane (voir le prénom « Khaled », par exemple).


Les captures d’écran des sites d’information ont parfois été modifiées pour enlever les encarts de pub. Les liens des articles originaux sont tous indiqués dans les légendes.

ERRATUM (dimanche 17 janvier 2016) : le frère d’Alan s’appelle bien Xalib et non pas « Xalîp » comme indiqué précédemment. Se tromper de nom dans un article sur les articles qui se trompent de nom, un comble !