Archives du mot-clé Iran

Relations et enjeux en Iraq (et au Levant)

Rivière Zab au Kurdistan iraqien (nord-est)
Rivière du Grand Zab au Kurdistan iraqien (nord-est)

Le Moyen-Orient est très compliqué. Un dicton de l’Internet, joliment rendu en langue persane, dit à ce propos : dust-e dustat dust-e to nist (دوست دوستت دوست تو نيست), l’ami de ton ami n’est pas ton ami. Voici, résumés, les relations et enjeux autour de l’Iraq et un peu du Levant.

Forces en présence :

  • Nouri al-Maliki, premier ministre chiite de l’Iraq
  • ISIS, organisation jihadiste basée en Syrie, notamment dans la région de Raqqa, et qui envahit l’Iraq
  • Bashar al-Assad, président syrien alaouite (chiite)
  • l’Iran chiite. Son président Hassan Rouhani est un modéré mais ne peut vraiment agir qu’à l’international ; au niveau national, c’est principalement le Guide Suprême, l’ayatollah Khâmene’i, qui a le pouvoir
  • le Kurdistan sunnite, partie autonome de l’Iraq, et les Kurdes autonomistes en Turquie, Iran et Syrie
  • les États-Unis
  • l’Arabie saoudite
  • le Qatar
  • Al-Qaéda

Relation ISIS-Assad

Note pour le lecteur : dorénavant, l’État Islamique en Iraq et au Levant (EIIL) ne sera plus désigné dans mes papiers par l’acronyme français EIIL, mais par l’acronyme anglo-arabe ISIS (Islamic State in Iraq and Sham). Ce dernier est plus facile à retenir et à prononcer.

La relation entre ISIS et Bashar al-Assad est très spéciale. On ne peut pas dire qu’ils sont ennemis ni qu’ils sont alliés, au sens conventionnel du terme.

Assad a intérêt à ce qu’ISIS continue à être présent en Syrie, quitte à subir ses attaques, car il représente un rempart au jihadisme aux yeux des Occidentaux. Tant qu’ISIS et les autres jihadistes conservent une présence significative en Syrie, la communauté internationale craindra qu’ils ne prennent le pouvoir si Assad tombe. Dans le doute, elle n’agira pas particulièrement pour hâter la fin du régime.

De son côté, ISIS n’a pas intérêt à ce que la guerre se termine, car le flux de combattants étrangers se tarirait et l’organisation n’aurait plus de sang neuf pour prospérer. De plus, ISIS est une organisation créée pour la guerre, et sans guerre à mener, elle n’a plus raison d’être.

Relation Téhéran-Maliki

Téhéran apprécie Maliki car il est chiite. Les Iraniens aimeraient garder Maliki sur son fauteuil de premier ministre. Mais ce n’est probablement pas l’enjeu le plus important pour eux dans la situation actuelle en Iraq.

Najaf et Karbala sont plus importants

Karbala et Najaf sont deux des villes les plus saintes du chiisme. Karbala est le lieu du martyre d’Hussein, troisième imam et arrière-petit-fils de Mahomet. Ce martyre est célébré tous les ans par la fête de l’Achoura. Najaf renferme le tombeau d’Ali, gendre du Prophète, premier imam et grand-père d’Hussein. Les jihadistes condamnent la vénération de quiconque autre que Dieu et veulent ainsi détruire les deux lieux saints.

Ces lieux sont pour les chiites aussi importants que Saint-Pierre de Rome pour les catholiques ou la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem pour les sunnites.

Faut-il vraiment sauver le soldat Maliki ?

Depuis récemment, les relations entre l’Iran et l’Occident commencent à se détendre. Parallèlement, le pays des mollahs étend son influence sur le Golfe en se rapprochant du Qatar. Dans le Golfe, justement, les révoltes au Bahreïn et dans la Sharqiya (alias Province Orientale) en Arabie saoudite, deux terres chiites dirigées par des sunnites, se font de nouveau sentir. Dans le deuxième pays le plus peuplé au monde, le nouveau premier ministre indien, Narendra Modi, souhaite un rapprochement avec l’Iran.

Si Téhéran perd un dirigeant pro-iranien en Iraq, pays divisé par les tensions religieuses, cela n’aura pas forcément de grosses conséquences sur sa politique extérieure.

Relations Kurdistan-pays environnants

Les Kurdes sont sunnites et ont du pétrole.

  • Ils n’aiment pas Maliki pour des raisons  politiques (séparatisme), économiques (pétrole) et religieuses (il est chiite).
  • Ils détestent ISIS, bien qu’ISIS soit sunnite comme eux.
  • Ils ont des relations compliquées avec les Turcs (sunnites) pour des raisons politiques (séparatisme).
  • Ils aiment bien les Kurdes de Syrie, qui sont dans l’ensemble contre Assad.
  • Ils aiment l’Iran (même si l’Iran est chiite) parce que Téhéran les aime bien historiquement. En plus, les Kurdes sont un peuple apparenté aux Perses.

Relation US-Iraq

Depuis que les Américains exploitent le gaz de schiste et le pétrole bitumineux, ils n’ont plus d’intérêt économique à sauvegarder l’Iraq. De plus, leur précédente intervention dans le pays, en 2003, a été généralement mal perçue. Par contre, Washington pourrait être embarassé par le fait que ce soit l’Iran qui règle le problème jihadiste en Iraq.

Addendum : relation US-Iran

Les États-Unis et l’Iran se réconcilient de plus en plus et pourraient peut-être devenir un jour alliés. Mais leurs relations restent compliquées à l’heure actuelle à cause de leur histoire commune.

Les Américains, pour maintenir leur statut de leader dans la lutte contre le terrorisme, pourraient vouloir couper l’herbe sous le pied de Téhéran. Ils seraient embarassés de voir les Iraniens leur prendre leur statut en expulsant ISIS d’Iraq.

Relation Arabie saoudite-ISIS

Les salafistes ont toujours détesté les jihadistes et vice-versa, malgré que la majorité des jihadistes aient une idéologie salafiste. Le gouvernement saoudien salafiste et les jihadistes sont donc ennemis. Cependant, certains Saoudiens peuvent financer des jihadistes par intérêt personnel.

Relation Qatar-ISIS

Les remarques faites pour l’Arabie saoudite s’appliquent aussi au Qatar, même si la Terre oubliée d’Allah a une plus grande réputation de financement du terrorisme que le royaume wahhabite. La différence est que Doha, malgré sa religion sunnite wahhabite, sympathise avec l’Iran chiite et avec les chiites de la région en général.

Relation ISIS-Al-Qaéda

ISIS était à l’origine une branche d’Al-Qaéda, descendant de la tristement célèbre Al-Qaéda au Pays des Deux Rivières, dont le leader Abou Mus’ab az-Zarqâwi a embarassé Al-Qaéda par sa cruauté. ISIS a aussi fait preuve de cruauté, à tel point qu’il a été expulsé de la nébuleuse. Certains membres de filiales d’Al-Qaéda considèrent les combattants d’ISIS comme des apostats qui ont renié l’Islam par leurs actes, et donc des personnes pouvant être légitimement tuées.

Image d’illustration : par jamesdale10, licence Creative Commons

.

Le code vestimentaire des femmes en Iran

Smartlapin voilé
Selfie de Smartlapin devant la mosquée du Cheikh Lotfollah à Ispahan (photomontage)

Certains se prennent les pieds dans le tapis persan concernant les habits des femmes en Iran. Voici donc quelques éclaircissements.

Code vestimentaire obligatoire

  • manteau ou tunique (mânto مانتو, emprunté au français)
  • voile (rusari روسرى, étymologiquement “ce qui se met sur la tête”)
  • pantalon, jean, jupe ou apparenté qui couvre les jambes jusqu’aux chevilles

Beaucoup de gens ne parlent que du voile et oublient le manteau. Voici les critères qu’un vêtement doit remplir pour être un mânto :

  • ne pas être très moulant, mais il peut être un peu serré ;
  • avoir des manches longues qui cachent bien les coudes et au moins un peu les avant-bras ;
  • descendre jusqu’aux genoux, mais dans la pratique, souvent à mi-cuisses ;
  • tous les motifs et coloris sont possibles, même si les couleurs très vives peuvent agacer la police.

Si les femmes conservatrices arborent un voile serré, la plupart des Iraniennes le portent en arrière et montrent beaucoup de cheveux. On peut aussi montrer l’avant de son cou. Le rusari peut être perçu comme un symbole d’oppression mais aussi, de plus en plus, comme un objet de séduction.

On peut montrer ses pieds si on cache bien les chevilles.

Ce code est plus ou moins strictement appliqué selon l’humeur des policiers.

Vêtement facultatif

  • tchador (tchâdorچادر, “tente”)

Le tchador est une sorte de toge ou de grand sari. Il s’enroule autour du corps. Si la personne est statique, il peut couvrir tout le corps sauf le visage, mais quand on bouge il peut montrer les jambes jusqu’aux genoux ou les bras jusqu’à la poitrine. Le tchador actuel est typiquement de couleur noire unie, mais on trouve des modèles gris ou à motifs.

Ce vêtement est obligatoire dans les mosquées et les mausolées, mais pas ailleurs. On l’arbore beaucoup dans des villes conservatrices comme Qom ou Yazd. Il est rare à Téhéran.

Vêtements qu’on ne trouve pas (souvent)

  • burqa afghane (tchadri چادري en pachtoune, « tente » avec grille pour les yeux)
  • niqab (niqâb نقاب en arabe, coiffe de tissu masquant le visage mais pas les yeux)
  • abaya (‘abâya عباية en arabe, robe noire)

Contrairement aux habitantes des pays environnants comme l’Afghanistan, le Pakistan, l’Iraq ou les pays du Golfe, peu d’Iraniennes se voilent le visage. Les Arabes de la côte du Golfe Persique, comme à Bandar-‘Abbâs, portent parfois des masques semblables à ceux arborés au Sultanat d’Oman, en plus de leurs robes colorées traditionnelles. La burqa afghane est justement typique des Afghanes, et notamment des Pachtounes de l’est du pays et de la région de Peshawar (ouest du Pakistan).

Les abayas, ces longues robes noires populaires chez les Arabes en Iraq et dans la péninsule arabique, sont rares en Iran. Les femmes y préfèrent le tchador.

Pour finir…

Les Iraniennes s’habillent souvent de manière élégante et la mode s’est largement adaptée aux contraintes de la loi. Si vous voulez admirer les dernières tendances de la mode féminine iranienne, rendez-vous sur cet article de GlobalVoices (en anglais, mais ce sont les images qui comptent).

.

Pourquoi l’Iran pourrait revenir se battre en Iraq

Entrée de la tombe du martyr Hussein.
Entrée de la tombe du martyr Hussein, à Karbala.

L’État Islamique en Iraq et au Levant (EIIL), marche sans difficulté sur l’Iraq et devrait, à ce rythme, prendre Baghdad dans peu de temps. Cette organisation est une ancienne branche d’Al-Qaéda et est donc sunnite. En tant que jihadistes sunnites, ils détestent les chiites et l’Iran, qu’ils considèrent comme des hérétiques vénérant des imams en plus de Dieu. Or, les chiites constituent plus de 60% de la population iraqienne et habitent principalement le tiers sud-est. De plus, les lieux de pélerinage de Karbala et Najaf, parmi les plus saints du chiisme, se trouvent respectivement à 100 km et 160 km au sud de Baghdad. Karbala est l’endroit où se trouve le mausolée de l’imam Hussein, petit-fils de Mahomet, dont le martyre est célébré tous les ans lors de la fête de l’Achoura. Najaf est là où est enterré l’imam Ali, le premier imam chiite.

L’Iran et l’Iraq étaient déjà entrés en guerre en septembre 1980, causant un million de morts au bout de sept ans de conflit. Aujourd’hui, l’Iran a plusieurs bonnes raisons de revenir en Iraq, mais cette fois-ci pour expulser l’EIIL du pouvoir.

Pour protéger le chiisme

C’est la raison la plus évidente. Les mausolées de Najaf et Karbala seront probablement considérés comme hérétiques par l’EIIL et dynamités, comme le furent les tombes des saints au Nord-Mali pendant l’occupation jihadiste. Ce serait une catastrophe pour les chiites, et les mollahs ne veulent sûrement pas qu’un tel acte se produise ou reste impuni.

Pour noyer le poisson des problèmes intérieurs

Le nouveau président iranien, Hassan Rouhani, a beau être un modéré, la situation des droits de l’homme s’est déteriorée et les tensions sociales ont augmenté depuis son arrivée. En lançant une guerre, Téhéran peut recourir au patriotisme pour distraire les Iraniens des problèmes nationaux.

Pour se réaffirmer en tant que puissance régionale…

Pour l’Iran, libérer l’Iraq des jihadistes est un coup de pub très conséquent. Même l’Arabie saoudite, le grand rival de Téhéran, ne pourrait qu’applaudir devant une telle victoire contre ses ennemis terroristes. Du côté des Iraqiens, une telle intervention pourrait effacer le souvenir amer de la précédente guerre entre les deux pays.

et comme puissance contre le terrorisme

Téhéran pourrait se défaire de son image de pays finançant le terrorisme. L’Iran redorerait son blason vis-à-vis de l’Europe et des États-Unis, dans une logique de réconciliation avec les Occidentaux. D’ailleurs, Washington serait mis dans une situation improbable : son nouveau meilleur allié contre Al-Qaéda serait le pays des mollahs, ni plus ni moins (même si une telle alliance est moins surprenante que l’amitié des États-Unis et de l’Arabie saoudite, le pays salafiste qui interdit aux femmes de conduire).

Argument contre : et l’économie ?

Le programme nucléaire iranien a, indirectement, beaucoup fragilisé l’économie nationale. Les sanctions occidentales, dont les embargos visant le pays, ont notamment fait plongé le cours du rial, la monnaie iranienne : alors qu’en 2004, un dollar valait 8 900 rials, à l’heure où j’écris cet article, un dollar vaut 25 628 rials. Actuellement, le rial iranien est la devise nationale la plus faible au monde. Vu l’état de l’économie, Téhéran n’a pas forcément les moyens de s’engager dans une guerre, surtout alors qu’ils s’apprêtent à s’ouvrir au marché mondial.

EDIT 12 juin 2014 (le lendemain de la première publication) : d’après le Wall Street Journal (cité dans cet article, en anglais), l’Iran a envoyé deux bataillons de forces spéciales à Tikrit (nord de Baghdad) et aurait ainsi aidé à reprendre 85% de la ville aux insurgés. Téhéran a affirmé avoir positionné ses troupes à la frontière avec l’Iraq et promet de bombarder l’EIIL s’il s’approche à moins de 100 km des territoires iraniens.

.

.