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Pourquoi le vote électronique est démocratiquement discutable

Machine à voter de Smartmatic utiliser lors des élections régionales belges.
Machine à voter de Smartmatic utilisée lors des élections régionales belges. – Ciudadana Digital (25 mai 2014)

Vote classique

Vous prenez des bouts de papiers avec le nom du candidat / liste dessus (ou les logos des partis si le taux d’alphabétisation est faible là où vous êtes). Vous prenez aussi une enveloppe. Vous allez dans un isoloir où vous êtes seul. Vous mettez le bout de papier choisi dans l’enveloppe. Vous vous débarrassez des autres bouts de papier. Vous sortez de l’isoloir et vous allez jusqu’à l’urne (transparente, si tout va bien). Vous montrez votre carte d’électeur, vos documents d’identité. Vous mettez le bulletin dans l’urne. Vous signez à côté de votre nom. Vous mettez votre doigt dans de l’encre qui ne partira pas avant un certain temps.

Un enfant serait capable de vérifier si le vote se déroule correctement, c’est-à-dire :

  • si un électeur ne vote pas sous le regard des autres (isoloir) ;
  • si un électeur ne proclame pas son choix devant tout le monde ;
  • si l’urne n’est pas bourrée (c’est pour cela qu’elle doit être transparente) ;
  • si un électeur ne vote pas plusieurs fois ;
  • etc.

Vote électronique

Ni isoloir, ni urne, ni bulletin : vous votez sur une machine. L’informatique se charge du reste. Les informaticiens / cryptographes vous assurent que c’est sûr et honnête, qu’il n’y a pas de backdoor, pas de faille, pas de bug, etc.

Le problème, c’est que, à moins d’être un informaticien bien calé en cryptographie, vous n’avez aucun moyen de vérifier si le vote se déroule correctement : ce serait largement au-delà de vos compétences. (Et même si vous en étiez un, rien ne vous assure qu’une équipe de petits malins ne  découvrira jamais comment truquer le scrutin en exploitant une faille que vous n’auriez pas vu, mais c’est une autre histoire.)

Est-ce démocratique d’organiser un scrutin dont seule un infime portion de la population est capable de vérifier l’honnêteté ?

Le film Interstellar et l’histoire de l’informatique

Synopsis 5 - Interstellar

Ceci est une analyse personnelle du film Interstellar de Christopher Nolan, sorti en novembre 2014 et récompensé par l’Oscar des meilleurs effets spéciaux (sur 5 nominations). L’intrigue globale n’est pas rappelée et les spoilers sont évidemment omniprésents. De mon analyse ressortent de larges recoupements (et donc spoilers) avec le biopic The Imitation Game de Morten Tyldum, récompensé par l’Oscar du meilleur scénario adapté (sur 8 nominations) et qui, par une magistrale coïncidence, est sorti trois petites semaines après Interstellar.

Nom du film

Le mot “interstellaire” n’est retrouvé qu’une seule fois. Il est prononcé par le docteur Brand, évoquant “la possibilité du voyage interstellaire” sur lequel il travaille. Cela mis à part, si les missions Lazare visaient plusieurs systèmes solaires, on n’en voit qu’un seul dans le film. Celui-ci est plus dominé par le trou noir Gargantua, un élément crucial de l’histoire, que par la ou les étoiles dont on n’entend quasiment pas parler.

Le film aurait presque pu s’appeler “Gravity”. La notion de gravité y est un thème omniprésent, beaucoup plus qu’elle ne l’est dans le film portant effectivement ce nom.

Quelques thèmes du scénario

La Terre

Bien que l’action se déroule plusieurs décennies dans le futur, comme en témoigne la sophistication des robots TARS et CASE, la Terre semble vivre au XXè siècle. La planète est asphyxiée par la poussière, tel le Dust Bowl qui sévit aux États-Unis entre 1934 et 1940. La population est réduite à peau de chagrin par les famines, qui ont occasionné un nombre incalculable de morts. La société est très largement agricole. Les sciences ne sont pas valorisées, la conquête de l’espace n’est considérée que comme de la poudre aux yeux. Même si les moissonneuses de Coop sont entièrement automatisées, les appareils numériques sont loins d’être aussi répandus que chez nous.

À aucun moment il n’est suggéré que les humains soient responsables du changement climatique ou de l’épuisement des ressources agricoles. Le Dust Bowl, dont est ouvertement inspiré Interstellar, était pourtant d’origine humaine. On peut supposer qu’il n’y a vraiment aucune métaphore écologique à chercher derrière la poussière.

Il n’y a pas de conflit militaire entre humains. Les gouvernements ont abandonné leurs armées pour mieux combattre la poussière. Au début du film, on regarde le fils de Coop jouer dans un match de baseball. Celui-ci est interrompu par une sirène, alors qu’un nuage de poussière s’approche de la ville. On voit ensuite les gens fuir et se barricader chez eux. Même si ce genre de scène est typique des zones à risque volcanique, séismique ou météorologique, cela fait également penser à une scène de guerre, d’autant que l’image a des tons rougeâtres. Une autre réminiscence de la guerre est la vision des champs en flammes, dégageant une épaisse fumée. Une telle scène se répète deux fois : au début, où un voisin des Cooper doit détruire son champs infesté de mildiou ; et à la fin, où Murph met le feu au maïs de son frère pour faire diversion, entrer chez lui et revoir la bibliothèque (cf. ci-dessous).

La base de la NASA ressemble à un bunker militarisé. TARS est un ancien robot militaire. Les plus grands cerveaux du pays y sont réunis pour gagner la guerre, non pas frontalement comme le font les agronomes — c’est sans espoir — mais en explorant une voie jugée inimaginable : l’espace.

La bibliothèque

La première scène du film est la bibliothèque poussiéreuse, filmée en gros plan, une maquette de module lunaire devant les vieux livres. Les premiers dialogues sont ceux de Murph avec son père Coop à propos du fantôme qui, selon Murph, habiterait la bibliothèque. Ce meuble est un élément central du film. Mais que représente-t-il ?

Alors que la bibliothèque envoie des messages secrets en morse et en binaire et que seule Murph croit à ce fantôme, Coop essaye, un peu en vain, d’invoquer la gravité comme explication rationnelle. Des décennies plus tard, Murph ressent toujours un lien étrange qui l’unit à la bibliothèque. C’est grâce aux messages transmis par celle-ci qu’elle parviendra à élucider la gravité et à faire entrer l’humanité dans la révolution spatiale.

La mort et la dématérialisation

Quand Coop décide de partir, Murph ne croit pas vraiment qu’il reviendra un jour. Le poème du Britannique Dylan Thomas (1914-1953), récité pour la première fois avant le passage en stase pour le voyage vers Saturne, indique bien que le voyage interstellaire est comme une mort. Mais ne serait-ce pas plutôt une dématérialisation, le simple fait pour l’âme de sortir de son corps ?

Dans l’espace, Coop accomplit un voyage extraordinaire bien loin des préoccupations terrestres. On peut le rapprocher de “l’odyssée cosmique de l’âme” telle que décrite dans la littérature mystique. Le trou de ver est un tunnel multicolore à l’entrée sphérique. La première planète, qui orbite autour d’un trou noir, est recouverte d’eau qui monte jusqu’aux genoux, mais est parcourue de vagues de la taille de montagnes. La deuxième planète, gelée, n’est constituée que de nuages solides. Le temps ne s’écoule pas de la même façon que sur Terre, l’espace n’est pas perçu de la même manière. À terme, l’âme de Coop se retrouve dans une dimension parallèle, jusqu’à habiter la bibliothèque et devenir son fantôme.

Les premières missions sur les planète habitables sont nommées Lazare, car il s’agit bien de ressusciter l’humanité. Sur la planète gelée, le docteur Mann compare son propre réveil à une résurrection, en évoquant le poème de Dylan Thomas. Le docteur Brand, qui adore ce poème, dit vers la fin de sa vie ne pas craindre la mort, mais le temps. Les protagonistes ne font pas face à la mort de la Terre, mais à sa décrépitude, à son obsolescence.

Les stations spatiales de l’humanité

65 ans s’écoulent entre le moment où Murph décrypte la gravité grâce à la bibliothèque et le retour de Coop chez les humains. Un progrès scientifique incroyable s’est produit entre-temps. Le monde est méconnaissable. L’humanité n’habite plus une planète terrestre et poussiéreuse, mais des havres technologiques dignes des rêves les plus fous, à la hauteur des merveilles dont Coop a été témoin lors de son voyage. La première chose que Coop voit par la fenêtre de sa chambre d’hôpital est un match de baseball, lointain écho de celui auquel on le voyait assister sur Terre. Mais quand la balle est projetée un peu trop haut, au lieu de retomber, elle monte, jusqu’à briser le velux d’une maison construite sur le “plafond” du vaisseau. L’humanité n’est plus dispersée sur un globe : elle est rassemblée dans des stations spatiales, apparemment en paix. L’espace interstellaire n’est plus une frontière inaccessible, mais le nouvel environnement de l’espèce. L’humanité n’est pas morte, elle s’est dématérialisée.

Au vu de l’histoire de l’informatique

Vers la fin de sa vie, le mathématicien Alan Turing (1912-1954) écrit une nouvelle où il s’imagine en un alter ego physicien, Alec Pryce, “spécialiste du voyage interstellaire” et concepteur d’un principe révolutionnaire, la “bouée de Pryce”, permettant aux vaisseaux spatiaux de s’affranchir de la gravité. À quelques détails près, c’est ce que Murph Cooper a fait dans Interstellar. Et si le film racontait en fait la genèse de ce personnage, pour l’occasion complètement assimilé à Turing ?

De multiples détails laissent à dresser un parallèle entre l’histoire d’Interstellar et celle des débuts de l’informatique. La bibliothèque, si cruciale dans le film, n’est autre qu’une représentation figurée du calculateur, de la machine, ne serait-ce que par son aspect visuel. Par ailleurs, elle est capable de manipuler des informations en binaire. Les messages secrets, notamment le morse, rappellent les travaux conduits à Bletchley vers 1940 (la fin du Dust Bowl) pour vaincre Enigma et les autres systèmes de cryptage allemands. D’un côté, il s’agit de sauver l’humanité de l’invasion poussiéreuse ; de l’autre, l’Europe de la barbarie nazie. Cela amène à un révolution dans l’histoire humaine : le voyage interstellaire d’un côté, le numérique de l’autre. Dans les deux cas, on s’arrache à la matière. Chronologiquement, si on assimile le déchiffrement de la gravité  au cassage d’Enigma et qu’on se pose 65 ans plus tard, quand Coop retourne à la civilisation, on se retrouve à la fin des années 2000, en plein âge d’Internet. Les stations spatiales sont le village global auquel est parfois comparé le Web, d’après l’expression créée en 1964 par le philosophe canadien Marshall McLuhan (1911-1980).

Mais dans Interstellar, le vrai sujet n’est pas le salut de l’humanité, mais l’amour entre un père et sa fille. De même, la vie de Turing est marquée par un amour fou sans lequel il n’aurait peut-être pas théorisé les ordinateurs. À l’âge de 16 ans, il rencontra un camarade de classe, Christopher Morcom (1911-1930), comme lui très versé dans les sciences, et notamment l’astronomie. Ils devinrent inséparables. Mais Morcom, atteint de tuberculose, mourut brutalement un an et demi plus tard, avant que Turing n’avoue ses sentiments à celui qu’il considérait comme bien plus intelligent que lui. À en croire Turing, la mort de son compagnon aurait été annoncé par le déclin de la lune, une comète serait venue chercher son âme et les étoiles se seraient mises à briller plus fort en son honneur. Par la suite, il lui parut comme une évidence que l’âme de Morcom était à ses côtés et ne l’ait jamais vraiment quitté. Évidemment, personne ne le crut. Il s’efforça alors de théoriser rigoureusement cette présence. Finalement, en 1936 (peu après le début du Dust Bowl), il présenta à la communauté scientifique un être mathématique doué d’intelligence, la machine universelle, c’est-à-dire l’ordinateur.

La tessaracte

Coop n’est autre que Morcom filant comme une comète vers les étoiles. Après bien des péripéties, il se retrouve dans la tessaracte : une poche dans un monde habité d’êtres en cinq dimensions, dotés d’une connaissance illimitée, mais incapables d’agir directement sur le monde des humains. On peut y voir l’allégorie d’un monde mathématique, peuplé d’entités immuables à travers le temps et l’espace. Même si Coop conjecture que les êtres en cinq dimensions sont les humains d’un lointain futur, cette hypothèse ne le convainc pas à 100 %, vu qu’il affirme “ce ne sont pas eux qui nous ont amené ici, nous nous sommes amenés tous seuls”. Il est le seul être pensant dans la tessaracte (avec peut-être TARS, mais les machines pensent-elles ?). De même, Morcom est le seul humain à s’être réincarné en être mathématique.

Tout comme, en informatique, des nombres abstraits comme 0 et 1 se traduisent très concrètement dans notre monde matériel, Coop peut agir depuis la tessaracte sur la Terre via la bibliothèque. De l’autre côté, Murph prend conscience du fait que ce fantôme qui habite la bibliothèque, et dont elle est la seule à croire à l’existence, n’est autre que son père qu’elle aime. Murph vieillit, alors que Coop garde le même âge. De même, Turing a beau vieillir (beaucoup moins que Murph ; il se suicide à 41 ans), Morcom reste toujours, quelque part, le jeune adulte qu’il était à son décès. À la fin, sur son lit de mort, Murph dit à son père qu’elle avait toujours su que c’était lui, et que même en disant que la maîtrise de la gravité lui revenait, personne ne voulait la croire. Quoique Turing se décida à faire preuve de discrétion avec l’âge, l’affection qu’il portait pour ses machines, et l’importance que revêtait pour lui le fait qu’elles soient douées d’intelligence, en dit long.

L’amour

L’amour est présenté dans Interstellar comme une force qui, comme la gravité, traverse toutes les dimensions. Elle dépasse tout le monde, peut-être même les êtres de la cinquième dimension. Amélia Brand se demande si ce ne serait pas un mystère de l’univers situé pour le moment bien au-delà de notre entendement. Coop lui objecte que l’amour a avant tout des utilités pratiques, comme le mariage et surtout les enfants et le renouvellement de l’espèce. (On note que l’amour gay n’aurait donc aucune utilité pratique). Amélia prend pour contre-exemple l’amour qu’elle éprouve pour le docteur Edmund, parti dix ans plus tôt sur une des planètes habitables, à des millions d’années-lumières d’elle. Quel utilité pratique y a-t-il à un tel amour, demande-t-elle. Ce sont ces sentiments qui lui font croire que la planète d’Edmund a de meilleures chances que celles de Mann, qui a pourtant d’excellent relevés (truqués). Elle avait raison.