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La seule langue à effrayer les étudiants de l’Inalco

Les départements de l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).
Les départements de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).

Une langue terrorise les étudiants de l’Inalco. Devinez laquelle ! Il s’agit d’une langue où l’écrit prédomine très largement sur l’oral. Elle est écrite de gauche à droite avec des idéogrammes dont la prononciation et la signification peuvent varier de façon considérable. La syntaxe est assez rigide. La grammaire, très exotique,  est extrêmement complexe mais dépourvue d’exceptions.

Logo de l’Inalco. Langues du haut de gauche à droite : amharique, bulgare, hébreu, chinois, arabe.

Étant une des quelques 6 000 étudiants de l’Inalco, je peux vous dire que notre prestigieuse école (dépourvue de concours d’entrée et moins chère qu’une université classique !) enseigne une centaine de langues dont la moindre d’entre elles suffirait à terroriser un Français normalement constitué. Mais nous sommes de courageux étudiants de l’Inalco, et nous n’avons peur de rien.

Le chinois et ses milliers d’idéogrammes qui laissent à peine présager de leur prononciation ? Aucun soucis. Le japonais et ses multiples systèmes d’écriture ? Non plus. Le coréen, dont l’apprentissage implique généralement des activités à haut risque pour la santé — la consommation de kimchi — et la vie sociale — le visionnage de dramas — attire des centaines d’étudiants.

Très populaires, un ensemble de langues mutuellement incompréhensibles collectivement désignée sous le vocable « arabe » . De même pour le turc et ses langues sœurs (azéri, turkmène, ouzbek, ouïghour, kirghize, qazaq, tatar, yakoute sibérien, etc), langues agglutinantes par excellence (lisez « okuyabileceğinizden fazla », ça veut dire « plus que ce que vous pourrez lire »). Le persan comporte un fort risque d’overdose d’eau de rose, le russe et les langues slaves de coma éthylique, l’hindi d’indigestion de films de Bollywood. Les langues d’Asie du Sud-Est (birman, thaï, môn, khmer, lao, vietnamien…), pourtant pour la plupart sans aucun rapport les unes avec les autres, ont presque toutes un nombre délirant de voyelles. Mais cela ne nous fait pas peur !

Parmi les langues d’Asie-Pacifique, on notera l’indo-malais, parlé par 200 millions de personnes, à la grammaire beaucoup trop simple pour être honnête (pas de déclinaisons, de conjugaison, de masculin/féminin, de mutations de consonnes ou de voyelles, de subtilités ortographiques, de pluriel, etc). Les langues océaniennes, comme le drehu, ont très peu de locuteurs, mais certaines sont tout de même enseignées. Et nous ne reculons pas devant !

Du côté de l’Inde, certains d’entre nous se jettent dans le sanskrit, la langue parfaite des textes sacrés de l’hindouisme, d’ailleurs (selon certaines rumeurs) trop parfaite pour qu’on puisse en comprendre les subtilités. Mais cela ne nous fait pas peur !

Dans le nord sibérien, on a droit au nénètse, à l’evenk, au tchouktche. Nous n’avons aucune idée de ce que c’est, mais ça ne peut pas nous intimider !

Dans le Caucase, on a l’ossète (parlé par des Iraniens qui se sont perdus voilà des milliers d’années), le géorgien et l’arménien. Il faudrait militer pour l’enseignement des langues du nord du Caucase, comme le tchétchène, qui contiennent entre 50 et 80 consonnes. Car cela ne nous ferait pas peur !

Plus au sud, le kurde, dont les Kurdes voudraient faire croire qu’il s’agit d’une seule et unique langue. La réalité est, euh, légèrement plus discutable. Mais les querelles linguistiques ne nous font pas peur !

À l’est, le pachtoune des zones tribales afghano-pakistanaises, qualifié par un ancien reporter en Afghanistan de « pire langue au monde ». Niveau grammaire et sonorités, je ne peux que confirmer. Mais nous ne craignons rien, même quand il s’agit de faire des stages linguistiques dans le pays !

En Europe, plein de langues y passent, dont le sorabe (sans rapport avec l’arabe) et le rromani, la langue des Roms, une lointaine variante de l’hindi qui a fait quelques milliers de kilomètres. On a aussi le grec, peut-être la seule langue indo-européenne où « nai » (d’autres langues auraient dit : no, nein, nyet, na, nahin) signifie « oui » au lieu de « non ». Rien qui nous laisse perplexes !

Je ne m’aventurerai pas dans les langues d’Afrique, comme les multiples langues berbères, le bambara et le soninké du Mali, le wolof du Sénégal, le haoussa d’au sud du Niger, le yoruba du Nigéria, le swahili du Kenya et de Tanzanie, l’amharique d’Éthiopie, le tigrinya d’Érythrée, le zoulou d’Afrique du sud ou le malgache de Madagascar. Nous n’avons pas peur !

En Amérique, il semblerait y avoir des gens pour étudier l’inuktitut (inuit), le nahuatl (aztèque), le quechua (inca), le guarani (paraguayen), et les langues maya que sont le tzeltal et le yucatèque. Car nous ne reculons devant aucune langue !

À l’Inalco, aucune langue ne nous fait peur. Sauf une, dont nous préférons habituellement taire l’existence. La plupart d’entre nous sommes épargnés. Malheureusement, ceux qui étudient les relations internationales ou le commerce y sont exposés par le chantage aux mauvaises notes. La simple mention de son nom peut faire frissonner un amphi pourtant valeureux, et l’on eut vu des étudiants s’enfuir en voyant un professeur en écrire des phrases au tableau. Il fut même un jour où nous fûmes sidérés par ce que notre professeur d’économie nous dit à ce sujet. Après avoir doucement fustigé ladite langue (probablement pour nous calmer, comme on étourdit le bétail à l’abattoir), il témoigna avoir été contraint de s’y exercer jour et nuit lors de sa vie d’étudiant. Puis, horreur, il avoua qu’une fois arrivé au master, il avait commencé à percevoir dans cette langue une sorte de beauté que, malgré ses efforts pour rester impassible, il nous décrivait avec des trémolos dans la voix et des étoiles dans les yeux ! Il est inutile de dire à quel point nous étions choqués.

Vous l’aurez peut-être compris, la seule langue à terrifier un étudiant de l’Inalco…
… ce sont les mathématiques !