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Le Moyen-Orient sushi (sunnite-chiite)

Il était une fois une région faisant le pont entre l'Europe, l'Afrique et l'Asie. Sauf que ce pont était plein de sushis qui se battaient pour avoir la meilleure place.
Il était une fois une région faisant le pont entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Sauf que ce pont était plein de sushis qui se battaient pour avoir la meilleure place. Les sushis s’enchevêtraient, on ne savait plus lequel déguster en premier. – photo de Pedro Moura Pinheiro, 2005

Parce que tout conflit ne part pas forcément d’une histoire de sushis (sunnites et chiites), voici une explication de la situation de divers pays du Moyen-Orient à ce sujet, notamment les pays en prises avec le conflit en Iraq et au Levant.

N’hésitez pas à relire aussi mon post de juin 2014 sur les courants de l’islam.

Sauf mention contraire, j’entendrai par « chiisme » le chiisme duodéciman à douze imams, de loin le plus professé.


 Daesh et affiliés

Confession principale : sunnisme des plus extrémistes
Confession de la classe dirigeante : idem
Autres confessions minoritaires : aucune
Aime bien : les donateurs privés de part le monde
N’aime pas : le monde entier, l’Arabie saoudite, les autres jihadistes

Al-Qaïda et affiliés

Confession principale : sunnisme aussi rigoriste que le saoudien
Confession de la classe dirigeante : idem
Autres confessions minoritaires : aucune
Aime bien : les donateurs privés de part le monde
N’aime pas : le monde entier, l’Arabie saoudite, Daesh

Frères musulmans

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : sunnisme islamiste
Autres confessions minoritaires : aucune
Aime bien : le Qatar, la Turquie
N’aime pas : l’Égypte, l’Arabie saoudite


 Syrie

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : alaouisme (1% de la population)
Autres confessions minoritaires : christianisme (divers courants)
Aime bien : l’Iran, l’État iraqien chiite, certaines mouvances jihadistes
N’aime pas : les rebelles syriens, l’Arabie saoudite, le Qatar

Les alaouites se définissent comme chiites, mais leurs croyances sont presque aussi distantes de celles des chiites orthodoxes que de celles des sunnites.

  • Ils honorent une trinité, où Ali est placé au-dessus de Mahomet.
  • Ils n’ont semble-t-il ni jour du Jugement, ni enfer.
  • Ils croient à la réincarnation suivant un système de karma.
  • Pour eux, les humains étaient originellement des étoiles déchues des cieux. Le salut de l’humanité est de se réincarner de nouveau en étoile.

Malgré les grandes différences de dogmes, l’Iran chiite orthodoxe soutient le régime syrien alaouite.

Iraq (hors Kurdistan autonome)

Confessions principales : chiisme (60%), sunnisme (40%)
Confession de la classe dirigeante : chiisme
Autres confessions minoritaires : christianisme (divers courants)
Aime bien : l’Iran, l’État syrien alaouite
N’aime pas : les Kurdes, les jihadistes

Bien que les troubles iraqiens soient sushi en apparence, les deux communautés entretenaient de bons rapports jusqu’à il y a une ou deux décennies, ce qui suggère d’autres causes au déchirement du pays. Le gouvernement chiite de Haydar al-Abadi est soutenu par l’Iran, de même confession.

Les Kurdes

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : sunnisme
Autres confessions minoritaires : alévisme (Turquie), yarsanisme (Iran), yézidisme (Iraq)
Aiment bien : quiconque les aime
N’aiment pas : l’Iraq, la Turquie, l’Iran, la Syrie, les jihadistes

Les alévis et les yarsanis peuvent ou non se réclamer du chiisme, même si leurs dogmes sont très éloignés de ceux du chiisme orthodoxe. Les yézidis, adorateurs de l’Ange-Paon, se définissent clairement comme une religion à part.

Turquie

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : sunnisme, islamiste
Autres confessions minoritaires : alévisme, christianisme
Aime bien : le Qatar, les rebelles syriens
N’aime pas : l’Arabie saoudite, les Kurdes, l’État syrien alaouite

La Turquie entretient des relations très ambigües avec les mouvances jihadistes à sa frontière sud.

Iran

Confession principale : chiisme
Confession de la classe dirigeante : chiisme orthodoxe rigoriste
Autres confessions minoritaires : sunnisme, christianisme, judaïsme, yarsanisme, babisme, bahá’isme
Aime bien : l’État alaouite syrien, l’État chiite iraqien, les Houthis zaydis du Yémen, les chiites du Bahreïn, le Qatar
N’aime pas : l’Arabie saoudite, les Kurdes

Bastion du chiisme orthodoxe et némésis de l’Arabie saoudite. La plupart des habitants sont chiites et peu religieux. Aussi fermée soit-elle, la République islamique est largement plus tolérante, dynamique et politiquement prometteuse que le royaume wahhabite. Les Iraniens sont culturellement aussi occidentalisés que les Turcs.

Arabie saoudite

Confessions principales : sunnisme salafiste, chiisme dans la province orientale
Confession de la classe dirigeante : sunnisme salafiste
Autres confessions minoritaires (expatriés) : hindouisme, christianisme, sikhisme, etc.
Aime bien : l’Égypte anti-islamiste [sic], les rebelles syriens, les pays du Golfe hors Qatar, le gouvernement sunnite élu du Yémen
N’aime pas : l’Iran, l’État chiite iraqien, l’État syrien alaouite, ses propres chiites de la province orientale, le Qatar, les Houthis zaydis du Yémen, les islamistes Frères musulmans, les jihadistes

Bastion sunnite extrémiste très remonté contre tout ce qui est, de près ou de loin, chiite : l’Iran (son ennemi de toujours), l’Iraq, la Syrie alaouite, les zaydis du nord du Yémen mais aussi leurs propres chiites de l’est du pays (installés pile poil au-dessus des réserves d’hydrocarbure, comme par hasard). Bien qu’il fasse tout pour faire croire le contraire, le royaume wahhabite est en piteux état aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Les alliés traditionnels que sont les États-Unis et les autres pays du Golfe se distancient.

Les Saoudiens ont toujours détesté les Qataris, notamment par jalousie. Cela faisait un siècle qu’ils tentaient d’annexer cette insignifiante péninsule, qui leur résistait à chaque fois de manière inexpliquée. Et puis, brutalement, les Qataris sont devenus bien plus riches que les Saoudiens et se sont arrogés un soft power à faire palir Riyadh. Le royaume wahhabite culpabilise d’avoir été très largement responsable de la création d’Al Jazeera, une entreprise qui, dès sa naissance, n’a cessé de le critiquer.

Qatar

Confessions principales : sunnisme (expatriés et autochtones), hindouisme (expatriés), christianisme (expatriés)
Confessions de la classe dirigeante (autochtone) : sunnisme salafiste (10% de la population), chiisme (très marginal)
Autres confessions minoritaires (expatriés) : sikhisme, bouddhisme, etc.
Aime bien : le monde entier, sans que ce soit forcément réciproque
N’aime pas : l’Arabie saoudite et l’Égypte (mais essaye de le cacher)

Pays d’immigrés dont je ne saurais dire s’il est à majorité hindoue ou musulmane. Pour s’affirmer entre l’Arabie saoudite et l’Iran, Doha pratique une diplomatie intensive depuis une décennie, en essayant d’être amie avec le monde entier. Malheureusement pour les Qataris, les chaînes du groupe Al Jazeera prennent un malin plaisir à critiquer tous ceux avec lesquels les Qataris tentent de se rapprocher, sapant ainsi bien des efforts diplomatiques.

À l’heure actuelle, le Qatar est globalement chiitophile et proche de l’Iran. Il soutenait vivement les rebelles Houthis chiites zaydis du Yémen, jusqu’à ce qu’il décide de rentrer dans la coalition contre eux (probablement pour réparer ses relations lamentables avec Riyadh).

Bahreïn

Confessions principales : chiisme (70%), sunnisme salafiste (30%)
Confession de la classe dirigeante : sunnisme salafiste
Aime bien : l’Arabie saoudite
N’aime pas :
ses propres chiites majoritaires, l’Iran, le Qatar

Île du Golfe nettement moins fortunée que ses voisins. Le Bahreïn était historiquement une puissance coloniale non négligeable.

Oman

Confession principale : ibadisme
Confession de la classe dirigeante : ibadisme

Sultanat situé hors du système sushi : il est d’obédiance ibadite, ni sunnite ni chiite. C’était auparavant une grande puissance coloniale des côtes pakistanaises et est-africaines.

Yémen

Confessions principales : sunnisme, chiisme zaydi dans les montagnes du nord
Confession de la classe dirigeante : quelqu’un dirige ce pays ?
Aime bien / N’aime pas : faudrait d’abord savoir qui est aux commandes

L’Afghanistan du monde arabe.

Les zaydis sont des chiites qui ne reconnaissent que cinq imams, contre douze chez les chiites orthodoxes d’Iran ou d’Iraq. C’est dans le nord qu’est né le mouvement Houthi, une rébellion anti-Al Qaïda dont le but est de purger le Yémen à la fois des mouvements jihadistes et des gouvernements qui ne seraient pas assez fermes contre eux. Les Houthis sont tous zaydis, mais cela n’implique pas que leur rébellion ait pour cause un conflit sushi.

Égypte

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : sunnisme laïciste anti-islamistes
Autres confessions minoritaires : christianisme (10%)
Aime bien : l’Arabie saoudite
N’aime pas : les Frères musulmans, les islamistes, les jihadistes

Les Égyptiens sont 90% sunnites et 10% chrétiens. Le gouvernement d’Abdelfattah as-Sissi, fermement anti-islamiste, est en très bons termes avec l’Arabie saoudite, parangon de l’islamisme [sic]. Le Caire semble s’être réconcilié avec Doha, avec qui il s’entendait pourtant très mal jusqu’à récemment.


D’après la blague en anglais qui circule sur la blogosphère arabe :

« Two Muslims have a kid. One of the parents is Sunni, the other is Shia. What is the kid?
— The kid is Sushi, of course! »

« Da3esh Da’esh Daésh » : explication du terme

On écrit aussi Da3esh, pour confirmer qu'il s'agit bien de la lettre 3ayn ع
On écrit aussi Da3esh. Le 3 représente la consonne gutturale ع ‘ayn et est moins ambigu qu’un simple apostrophe.

Vu que la coalition qui s’apprête à intervenir en Iraq a décidé de dire « Da’esh » à la place de « État Islamique », je me suis dit qu’un petit éclaircissement ne serait pas de trop.

Au passage, Da’esh est bien le nom arabe d’ISIS/EIIL, soit l’acronyme de l’ancien nom de l’État Islamique avant qu’on ne décrète le califat (vous me suivez ?)

Et aussi, à l’attention de Monsieur François Hollande, le Président de la République Française : ça se prononce « Daésh » et pas « Dash » ;-)

Pourquoi l’Iran pourrait revenir se battre en Iraq

Entrée de la tombe du martyr Hussein.
Entrée de la tombe du martyr Hussein, à Karbala.

L’État Islamique en Iraq et au Levant (EIIL), marche sans difficulté sur l’Iraq et devrait, à ce rythme, prendre Baghdad dans peu de temps. Cette organisation est une ancienne branche d’Al-Qaéda et est donc sunnite. En tant que jihadistes sunnites, ils détestent les chiites et l’Iran, qu’ils considèrent comme des hérétiques vénérant des imams en plus de Dieu. Or, les chiites constituent plus de 60% de la population iraqienne et habitent principalement le tiers sud-est. De plus, les lieux de pélerinage de Karbala et Najaf, parmi les plus saints du chiisme, se trouvent respectivement à 100 km et 160 km au sud de Baghdad. Karbala est l’endroit où se trouve le mausolée de l’imam Hussein, petit-fils de Mahomet, dont le martyre est célébré tous les ans lors de la fête de l’Achoura. Najaf est là où est enterré l’imam Ali, le premier imam chiite.

L’Iran et l’Iraq étaient déjà entrés en guerre en septembre 1980, causant un million de morts au bout de sept ans de conflit. Aujourd’hui, l’Iran a plusieurs bonnes raisons de revenir en Iraq, mais cette fois-ci pour expulser l’EIIL du pouvoir.

Pour protéger le chiisme

C’est la raison la plus évidente. Les mausolées de Najaf et Karbala seront probablement considérés comme hérétiques par l’EIIL et dynamités, comme le furent les tombes des saints au Nord-Mali pendant l’occupation jihadiste. Ce serait une catastrophe pour les chiites, et les mollahs ne veulent sûrement pas qu’un tel acte se produise ou reste impuni.

Pour noyer le poisson des problèmes intérieurs

Le nouveau président iranien, Hassan Rouhani, a beau être un modéré, la situation des droits de l’homme s’est déteriorée et les tensions sociales ont augmenté depuis son arrivée. En lançant une guerre, Téhéran peut recourir au patriotisme pour distraire les Iraniens des problèmes nationaux.

Pour se réaffirmer en tant que puissance régionale…

Pour l’Iran, libérer l’Iraq des jihadistes est un coup de pub très conséquent. Même l’Arabie saoudite, le grand rival de Téhéran, ne pourrait qu’applaudir devant une telle victoire contre ses ennemis terroristes. Du côté des Iraqiens, une telle intervention pourrait effacer le souvenir amer de la précédente guerre entre les deux pays.

et comme puissance contre le terrorisme

Téhéran pourrait se défaire de son image de pays finançant le terrorisme. L’Iran redorerait son blason vis-à-vis de l’Europe et des États-Unis, dans une logique de réconciliation avec les Occidentaux. D’ailleurs, Washington serait mis dans une situation improbable : son nouveau meilleur allié contre Al-Qaéda serait le pays des mollahs, ni plus ni moins (même si une telle alliance est moins surprenante que l’amitié des États-Unis et de l’Arabie saoudite, le pays salafiste qui interdit aux femmes de conduire).

Argument contre : et l’économie ?

Le programme nucléaire iranien a, indirectement, beaucoup fragilisé l’économie nationale. Les sanctions occidentales, dont les embargos visant le pays, ont notamment fait plongé le cours du rial, la monnaie iranienne : alors qu’en 2004, un dollar valait 8 900 rials, à l’heure où j’écris cet article, un dollar vaut 25 628 rials. Actuellement, le rial iranien est la devise nationale la plus faible au monde. Vu l’état de l’économie, Téhéran n’a pas forcément les moyens de s’engager dans une guerre, surtout alors qu’ils s’apprêtent à s’ouvrir au marché mondial.

EDIT 12 juin 2014 (le lendemain de la première publication) : d’après le Wall Street Journal (cité dans cet article, en anglais), l’Iran a envoyé deux bataillons de forces spéciales à Tikrit (nord de Baghdad) et aurait ainsi aidé à reprendre 85% de la ville aux insurgés. Téhéran a affirmé avoir positionné ses troupes à la frontière avec l’Iraq et promet de bombarder l’EIIL s’il s’approche à moins de 100 km des territoires iraniens.

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