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Les alévis ruraux de Turquie

La fontaine des Trois Saints (Üçler Çeşmesi), dans le mausolée de Hacı Bektaş Veli (Nevşehir, Anatolie centrale, Turquie)
La fontaine des Trois Saints (Üçler Çeşmesi), dans le mausolée de Hacı Bektaş Veli, une figure sainte de l’alévisme et du bektaşisme (Nevşehir, Anatolie centrale, Turquie)

Ceci est une fiche de lecture réalisée dans le cadre de mes études de turc (L2, premier semestre). Je l’ai rendue il y a plusieurs mois mais ne connais pas encore la note. J’espère qu’elle sera bonne.

The Alevis in Turkey

The Emergence of a Secular Islamic Tradition

Introduction

À l’aube de la République, les alévis étaient ruraux, traditionnels et installés dans le sud-est du pays. Aujourd’hui, ils sont principalement urbains et laïques. Mais qu’en est-il des alévis actuels des campagnes turques ?

David Shankland, professeur d’anthropologie sociale à Bristol (Royaume-Uni), a habité entre 1988 et 1990 à Susesi, un village alévi. La région est composée de hameaux sunnites et alévis où les deux communautés se mélangent peu. Les Turcs sont pratiquement la seule ethnie de la région.

Résumé

Les alévis forment 15-20 % de la population turque. La foi alévie incorpore des éléments d’islam, notamment chiite, et de soufisme. Dans l’alévisme, les quatre portes (dört kapış) vers la connaissance sont Şeriat (la loi sunnite orthodoxe), Tarikat (le niveau de connaissance des Alévis), Marifet (une connaissance plus profonde) et Hakikat (l’union mystique avec Dieu). Le principal texte de l’alévisme est le Buyruk (décret), écrit par l’imam chiite Cafer Sadık. La plus grande figure alévie est Hacı Bektaş ; ses descendants sont les efendi. Les alévis ne vont pas à la mosquée, ne jeûnent pas pendant le Ramadan et ne pratiquent pas le pélerinage à la Mecque.

Les villages de la région sont découpés en quartiers (mahalle) assez indépendants et distants les uns des autres. Les hameaux alévis ont moins de quartiers que les sunnites. Susesi en compte huit.

Une méfiance historique règne entre sunnites et alévis. Les sunnites considèrent les alévis comme étant chiites (ou « Kızılbaş »), pas vraiment musulmans, et ayant des mœurs légères. Inversement, les alévis perçoivent les sunnites comme des fanatiques. Longtemps persécutés, certains villages alévis ont fini par adopter les coutumes sunnites jusqu’à devenir de facto sunnites ; ceux-là sont qualifiés de döndük. Les alévis sont réputés pour leur pratique des instruments de musique et sont pour ces raisons invités aux festivités des villages sunnites.

Les hameaux sunnites comportent à peu près 20 % de croyants durs, 10 % de gens à tendance antireligieuse et 70 % de croyants modérés. Les plus rigoristes refusent par exemple la venue de musiciens alévis, considérant la musique comme source de péché. Au contraire, les moins pratiquants n’hésitent pas à se rendre en période de ramadan dans des restaurants alévis aux fenêtres obstruées de papier journal. Politiquement, les sunnites sont plutôt de droite quand les alévis votent plus à gauche.

Les villages, qu’ils soient sunnites ou alévis, sont régis par une société patriarcale. Contrairement au sunnisme, l’alévisme prône une égalité théorique des sexes. Cependant, on ne peut pas affirmer de manière tranchée que les femmes alévies rurales soient beaucoup plus émancipées que leurs consœurs sunnites. Si la mixité est plus présente dans les villages alévis, les mouvements et les activités des femmes y sont restreintes par l’honneur, là où les sunnites auraient invoqué des raisons religieuses.

Alors que tous les hommes sunnites sont égaux, les alévis peuvent appartenir ou non à une lignée de dede (guides spirituels). Chaque alévi est le talip (subordonné) d’une lignée particulière de dede. Le village est dirigé par un muhter. À Susesi, l’autorité du muhter laïque prend le pas sur celle des dede. Cette hiérarchie traditionnelle, ainsi que l’importance des cérémonies dans la résolution des conflits, freine les alévis dans leur intégration à la hiérarchie étatique, qui préfèrent souvent déménager en ville plutôt que de devoir réviser l’organisation sociale du village.

Les deux grandes cérémonies religieuses alévies sont le görgü, qui se tient annuellement en automne, et le cem, une grande prière collective qui peut durer quatre à cinq heures et qui peut avoir lieu plusieurs fois entre le görgü et le Hıdrellez (6 mai). Les mariages sont l’occasion du muhabbet, une cérémonie profane ponctuée de chants religieux et caractérisée par une grande consommation d’alcool comme le rakı.

Alévis et sunnites sont de fervents admirateurs de Mustafa Kemal Atatürk. Mais là où les sunnites réprouveraient l’attitude kémaliste envers la religion, les alévis embrassent cette laïcité tout en gardant une grande ambivalence vis-à-vis du pouvoir central.

Alors que les villages sunnites maintiennent une population stable, les hameaux alévis s’amenuisent avec le temps, l’exode rural et l’émigration y étant plus importants. Parallèlement, du moins jusque dans les années 90, l’autorité des dede était de plus en plus contestée, les cérémonies religieuses comme le cem moins fréquentées au profit des rassemblements profanes tels que le muhabbet, et l’alévité (Alevilik) devenait plus une affaire de culture que de foi. Des groupes alévis très divers, installés en particulier à İstanbul, promeuvent un renouveau alévi. On peut citer le Cem vakfı d’İzettin Doğan, qui travaille à l’ouverture de “maisons de cem” (cem evleri) un peu partout en Turquie.

Commentaires et questions ouvertes

Le séjour de Shankland à Susesi date de 1988-1990. Depuis, l’Ak Parti est arrivé au pouvoir ; la société est passée à l’ère du numérique ; et le conflit syrien a modifié la géopolitique régionale tout en entraînant un regain de visibilité du nationalisme kurde. On peut supposer que ces événements aient altéré la situation des alévis ruraux.

Révolution numérique

Le smartphone est devenu un outil indispensable, y compris dans les milieux ruraux. Comment les cultures et les communautés alévies se sont-elles installées sur Internet ? Quel y est leur rapport avec les autres communautés, qu’elles soient turques ou étrangères ?

Arrivée de l’Ak Parti (AKP) (anciennement Adalet ve Kalkınma Partisi)

Parti de droite, l’AKP mit l’emphase sur l’identité musulmane des Turcs. Le pouvoir central se place donc à l’opposé des tendances kémalistes des alévis. En mai 2013 fut inauguré le pont Yavuz Sultan Selim au-dessus du Bosphore, déclenchant la colère des alévis qui furent durement persécutés par le sultan Selim Ier.

Guerre syrienne

La révolte syrienne de 2011 créa l’afflux de 2 millions de réfugiés en Turquie, notamment près des zones de population rurale alévie. De même, cette modification du contexte géopolitique a entraîné des regains de troubles et de nationalisme dans les zones de peuplement kurde, qui coïncident avec celles de la ruralité alévie.

Regain de nationalisme kurde

Les séparatistes kurdes du PKK signèrent un cessez-le-feu dans les années 90. Mais les violences ont récemment flambé entre Ankara et les Kurdes, avec intervention de l’armée, attentats et lynchages populaires, notamment de la main d’extrémistes de droite. Comment les alévis, kurdes à 20 %, réagissent-ils ?

Référence du livre

David Shankland – The Alevis in Turkey – RoutledgeCurzon, 2003, Londres

Vous ne devinerez jamais d’où venaient les bruits bizarres dans la mosquée

31 juillet 18h45 - mosquée de Kashan
La mosquée Âqâ Bozorg à Kashan. (31 juillet 2015, 18h45)

Le 31 juillet 2015, nous visitions cette magnifique mosquée à Kashan, la capitale iranienne de l’eau de rose, entre Téhéran et Ispahan. Les mosquées iraniennes sont souvent vides. Une fois, nous étions rentrés dans une grande mosquée sur la place de l’émir Tchakhmâq, en plein cœur de la « très conservatrice » ville de Yazd, à l’heure de la prière du soir. Il n’y avait qu’une trentaine d’hommes (aucune femme n’ayant jugé intéressant d’aller prier), dont un nombre conséquent d’immigrés pakistanais ou afghans. Plus généralement, la principale fonction pratique de la mosquée est de servir de toilettes publiques. Le mausolée de l’ayatollah Ruhollah Khomeini, sur l’autoroute allant de Téhéran vers les villes du sud, est réputé pour son nombre considérable de lieux d’aisance. Bref, retournons à Kashan.

"Ceci est une mosquée"... placardé partout, et en persan ?!
« Ceci est une mosquée »… placardé partout, et en persan ?! (18h45)

C’est bizarre, il y a des pancartes des deux côtés de l’entrée indiquant en persan (!) « این محل مسجد است (in mahall masjed ast)« , « ceci est une mosquée ». Ces messages sont forcément destinés aux Iraniens, vu que les touristes ne peuvent pas les lire ! Mais ça se voit que c’est une mosquée ! Et pourtant, nous allions bientôt constater, à notre grande étonnement, l’utilité de ces affiches.

31 juillet 18h46 - cour de la mosquée
Une belle cour. Quelques personnes. Et toujours l’affiche « ceci est une mosquée » dans le fond. (18h46)
31 juillet 18h49
Vue depuis le fond de la cour, en regardant vers l’entrée. (18h49)

C’est là qu’on commence à entendre des bruits bizarres venant du fond de la mosquée… Seraient-ce des gamins qui jouent au foot à côté du lieu de culte ?

"Ceci. Est. Une. Mosquée." (fond de la mosquée, après la cour)
« Ceci. Est. Une. Mosquée. » (fond de la mosquée, après la cour) (18h48)
À l'intérieur, après la cour.
À l’intérieur, après la cour, en regardant vers le fond de la mosquée. (18h50)

Il y a une mini-cour tout au fond. Va-t-on se risquer à découvrir ce qui s’y cache et d’où vient ce tapage étrange ?

Surprise !!!
Surprise !!! (18h51)

Ils jouent au voleyball dans la mosquée ! (et ne sont pas du tout dérangés par le fait qu’on les prenne en photo)

31 juillet 18h52 - joueurs de volley dans la mosquée de Kashan
Remarquez la moto garée. Oui, on l’a garée dans la mosquée. (18h52)

Le Moyen-Orient sushi (sunnite-chiite)

Il était une fois une région faisant le pont entre l'Europe, l'Afrique et l'Asie. Sauf que ce pont était plein de sushis qui se battaient pour avoir la meilleure place.
Il était une fois une région faisant le pont entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Sauf que ce pont était plein de sushis qui se battaient pour avoir la meilleure place. Les sushis s’enchevêtraient, on ne savait plus lequel déguster en premier. – photo de Pedro Moura Pinheiro, 2005

Parce que tout conflit ne part pas forcément d’une histoire de sushis (sunnites et chiites), voici une explication de la situation de divers pays du Moyen-Orient à ce sujet, notamment les pays en prises avec le conflit en Iraq et au Levant.

N’hésitez pas à relire aussi mon post de juin 2014 sur les courants de l’islam.

Sauf mention contraire, j’entendrai par « chiisme » le chiisme duodéciman à douze imams, de loin le plus professé.


 Daesh et affiliés

Confession principale : sunnisme des plus extrémistes
Confession de la classe dirigeante : idem
Autres confessions minoritaires : aucune
Aime bien : les donateurs privés de part le monde
N’aime pas : le monde entier, l’Arabie saoudite, les autres jihadistes

Al-Qaïda et affiliés

Confession principale : sunnisme aussi rigoriste que le saoudien
Confession de la classe dirigeante : idem
Autres confessions minoritaires : aucune
Aime bien : les donateurs privés de part le monde
N’aime pas : le monde entier, l’Arabie saoudite, Daesh

Frères musulmans

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : sunnisme islamiste
Autres confessions minoritaires : aucune
Aime bien : le Qatar, la Turquie
N’aime pas : l’Égypte, l’Arabie saoudite


 Syrie

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : alaouisme (1% de la population)
Autres confessions minoritaires : christianisme (divers courants)
Aime bien : l’Iran, l’État iraqien chiite, certaines mouvances jihadistes
N’aime pas : les rebelles syriens, l’Arabie saoudite, le Qatar

Les alaouites se définissent comme chiites, mais leurs croyances sont presque aussi distantes de celles des chiites orthodoxes que de celles des sunnites.

  • Ils honorent une trinité, où Ali est placé au-dessus de Mahomet.
  • Ils n’ont semble-t-il ni jour du Jugement, ni enfer.
  • Ils croient à la réincarnation suivant un système de karma.
  • Pour eux, les humains étaient originellement des étoiles déchues des cieux. Le salut de l’humanité est de se réincarner de nouveau en étoile.

Malgré les grandes différences de dogmes, l’Iran chiite orthodoxe soutient le régime syrien alaouite.

Iraq (hors Kurdistan autonome)

Confessions principales : chiisme (60%), sunnisme (40%)
Confession de la classe dirigeante : chiisme
Autres confessions minoritaires : christianisme (divers courants)
Aime bien : l’Iran, l’État syrien alaouite
N’aime pas : les Kurdes, les jihadistes

Bien que les troubles iraqiens soient sushi en apparence, les deux communautés entretenaient de bons rapports jusqu’à il y a une ou deux décennies, ce qui suggère d’autres causes au déchirement du pays. Le gouvernement chiite de Haydar al-Abadi est soutenu par l’Iran, de même confession.

Les Kurdes

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : sunnisme
Autres confessions minoritaires : alévisme (Turquie), yarsanisme (Iran), yézidisme (Iraq)
Aiment bien : quiconque les aime
N’aiment pas : l’Iraq, la Turquie, l’Iran, la Syrie, les jihadistes

Les alévis et les yarsanis peuvent ou non se réclamer du chiisme, même si leurs dogmes sont très éloignés de ceux du chiisme orthodoxe. Les yézidis, adorateurs de l’Ange-Paon, se définissent clairement comme une religion à part.

Turquie

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : sunnisme, islamiste
Autres confessions minoritaires : alévisme, christianisme
Aime bien : le Qatar, les rebelles syriens
N’aime pas : l’Arabie saoudite, les Kurdes, l’État syrien alaouite

La Turquie entretient des relations très ambigües avec les mouvances jihadistes à sa frontière sud.

Iran

Confession principale : chiisme
Confession de la classe dirigeante : chiisme orthodoxe rigoriste
Autres confessions minoritaires : sunnisme, christianisme, judaïsme, yarsanisme, babisme, bahá’isme
Aime bien : l’État alaouite syrien, l’État chiite iraqien, les Houthis zaydis du Yémen, les chiites du Bahreïn, le Qatar
N’aime pas : l’Arabie saoudite, les Kurdes

Bastion du chiisme orthodoxe et némésis de l’Arabie saoudite. La plupart des habitants sont chiites et peu religieux. Aussi fermée soit-elle, la République islamique est largement plus tolérante, dynamique et politiquement prometteuse que le royaume wahhabite. Les Iraniens sont culturellement aussi occidentalisés que les Turcs.

Arabie saoudite

Confessions principales : sunnisme salafiste, chiisme dans la province orientale
Confession de la classe dirigeante : sunnisme salafiste
Autres confessions minoritaires (expatriés) : hindouisme, christianisme, sikhisme, etc.
Aime bien : l’Égypte anti-islamiste [sic], les rebelles syriens, les pays du Golfe hors Qatar, le gouvernement sunnite élu du Yémen
N’aime pas : l’Iran, l’État chiite iraqien, l’État syrien alaouite, ses propres chiites de la province orientale, le Qatar, les Houthis zaydis du Yémen, les islamistes Frères musulmans, les jihadistes

Bastion sunnite extrémiste très remonté contre tout ce qui est, de près ou de loin, chiite : l’Iran (son ennemi de toujours), l’Iraq, la Syrie alaouite, les zaydis du nord du Yémen mais aussi leurs propres chiites de l’est du pays (installés pile poil au-dessus des réserves d’hydrocarbure, comme par hasard). Bien qu’il fasse tout pour faire croire le contraire, le royaume wahhabite est en piteux état aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Les alliés traditionnels que sont les États-Unis et les autres pays du Golfe se distancient.

Les Saoudiens ont toujours détesté les Qataris, notamment par jalousie. Cela faisait un siècle qu’ils tentaient d’annexer cette insignifiante péninsule, qui leur résistait à chaque fois de manière inexpliquée. Et puis, brutalement, les Qataris sont devenus bien plus riches que les Saoudiens et se sont arrogés un soft power à faire palir Riyadh. Le royaume wahhabite culpabilise d’avoir été très largement responsable de la création d’Al Jazeera, une entreprise qui, dès sa naissance, n’a cessé de le critiquer.

Qatar

Confessions principales : sunnisme (expatriés et autochtones), hindouisme (expatriés), christianisme (expatriés)
Confessions de la classe dirigeante (autochtone) : sunnisme salafiste (10% de la population), chiisme (très marginal)
Autres confessions minoritaires (expatriés) : sikhisme, bouddhisme, etc.
Aime bien : le monde entier, sans que ce soit forcément réciproque
N’aime pas : l’Arabie saoudite et l’Égypte (mais essaye de le cacher)

Pays d’immigrés dont je ne saurais dire s’il est à majorité hindoue ou musulmane. Pour s’affirmer entre l’Arabie saoudite et l’Iran, Doha pratique une diplomatie intensive depuis une décennie, en essayant d’être amie avec le monde entier. Malheureusement pour les Qataris, les chaînes du groupe Al Jazeera prennent un malin plaisir à critiquer tous ceux avec lesquels les Qataris tentent de se rapprocher, sapant ainsi bien des efforts diplomatiques.

À l’heure actuelle, le Qatar est globalement chiitophile et proche de l’Iran. Il soutenait vivement les rebelles Houthis chiites zaydis du Yémen, jusqu’à ce qu’il décide de rentrer dans la coalition contre eux (probablement pour réparer ses relations lamentables avec Riyadh).

Bahreïn

Confessions principales : chiisme (70%), sunnisme salafiste (30%)
Confession de la classe dirigeante : sunnisme salafiste
Aime bien : l’Arabie saoudite
N’aime pas :
ses propres chiites majoritaires, l’Iran, le Qatar

Île du Golfe nettement moins fortunée que ses voisins. Le Bahreïn était historiquement une puissance coloniale non négligeable.

Oman

Confession principale : ibadisme
Confession de la classe dirigeante : ibadisme

Sultanat situé hors du système sushi : il est d’obédiance ibadite, ni sunnite ni chiite. C’était auparavant une grande puissance coloniale des côtes pakistanaises et est-africaines.

Yémen

Confessions principales : sunnisme, chiisme zaydi dans les montagnes du nord
Confession de la classe dirigeante : quelqu’un dirige ce pays ?
Aime bien / N’aime pas : faudrait d’abord savoir qui est aux commandes

L’Afghanistan du monde arabe.

Les zaydis sont des chiites qui ne reconnaissent que cinq imams, contre douze chez les chiites orthodoxes d’Iran ou d’Iraq. C’est dans le nord qu’est né le mouvement Houthi, une rébellion anti-Al Qaïda dont le but est de purger le Yémen à la fois des mouvements jihadistes et des gouvernements qui ne seraient pas assez fermes contre eux. Les Houthis sont tous zaydis, mais cela n’implique pas que leur rébellion ait pour cause un conflit sushi.

Égypte

Confession principale : sunnisme
Confession de la classe dirigeante : sunnisme laïciste anti-islamistes
Autres confessions minoritaires : christianisme (10%)
Aime bien : l’Arabie saoudite
N’aime pas : les Frères musulmans, les islamistes, les jihadistes

Les Égyptiens sont 90% sunnites et 10% chrétiens. Le gouvernement d’Abdelfattah as-Sissi, fermement anti-islamiste, est en très bons termes avec l’Arabie saoudite, parangon de l’islamisme [sic]. Le Caire semble s’être réconcilié avec Doha, avec qui il s’entendait pourtant très mal jusqu’à récemment.


D’après la blague en anglais qui circule sur la blogosphère arabe :

« Two Muslims have a kid. One of the parents is Sunni, the other is Shia. What is the kid?
— The kid is Sushi, of course! »

Les courants de l’islam

Minaret de Jâm
Détail du minaret de Jâm (pronvince de Ghor, Afghanistan)

La guerre en Syrie peut être analysée selon des critères religieux : sunnites d’un côté, chiites et alaouites de l’autre. En Iraq, les jihadistes sunnites avancent contre la population chiite. En plus de cela, on entend parler de wahhabites et de salafistes. Au bout d’un moment, il faut apprendre à différencier tout cela.

On peut diviser l’islam en quatre courants de base :

  • le sunnisme (très majoritaire)
  • le chiisme (minoritaire)
  • l’ibadisme (franchement minoritaire)
  • toute le reste : syncrétismes et courants de pensée se rajoutant aux catégories précédentes.

Le sunnisme

Son nom dérive de la sounna (سنة sunna “voie”). Il s’agit de l’ensemble des hadith (حديث hadîth pl. حوادث hawādith), c’est-à-dire des dires et actions du Prophète. Pratiquement tous les courants de l’islam se basent sur la sounna, qui est le supplément essentiel du Coran. C’est là, par exemple, que se trouve l’injonction du port du voile pour les femmes.

Les sunnites constituent environ 90% des musulmans. Ils sont divisés en quatre écoles de jurisprudence.

Le Coran (قرآن qur’ān “récitation, lecture) à lui seul ne suffit pas à légiférer sur tous les problèmes du quotidien. La loi islamique, ou sharia, est déterminée par les éléments suivants :

  • le Coran — et si ça ne suffit pas…
  • les hadiths/sounna – – et si ça ne suffit pas…
  • le qiyāsقياس, raisonnement par analogie (si c’est comme ça pour tel cas qui ressemble au mien alors ça doit être ça)
  • puis l’ijmāإجماع, consensus de la communauté (on a toujours fait comme ça donc on continuera a faire comme ça)
  • puis l’ijtihād اجتهاد, chacun réfléchit par soi-même pour établir une règle raisonnable (ce processus est individuel et ne rentre pas dans la jurisprudence)

Bien sûr, tout le monde a vite fait de créer chacun des règles différentes. Au bout d’un certain moment, quatre écoles de jurisprudence sunnite ont émergé. Les différences entre les écoles sont peu notables. Par ordre du nombre de fidèles :

  • hanafisme (Égypte, Proche-Orient, Balkans, Caucase et la plupart de l’Asie)
  • shafi’isme (Yémen, Afrique de l’Est, Malaisie et Indonésie)
  • malékisme (Afrique dont Maghreb, en excluant l’est du continent)
  • hanbalisme (pays du Golfe)

Le hanbalisme est l’école la plus rigoriste et la plus littéraliste.

Le chiisme

Les chiites sont les partisans (شيعة shî’a) d’Ali, gendre et cousin de Mahomet et mari de sa fille Fatima. Après la mort du Prophète, la plupart des musulmans ont préféré élire par consensus Aboubakeur au poste de caliphe, ou dirigeant de la communauté. Les chiites, eux, pensent que Mahomet avait déjà désigné son successeur, Ali. Ali et ses descendants sont devenus les imams, représentants de Dieu sur Terre. L’un des imams les plus importants est Hussein, petit-fils d’Ali et arrière petit-fils de Mahomet. Son martyre à Karbala (Iraq) est célébré tous les ans par l’Achoura, fête qui donne lieu à des spectacles de deuil et d’autoflagellation en public. Karbala est d’ailleurs l’une des villes les plus saintes du chiisme (voir d’ailleurs cet autre article, sur les raisons de l’intervention de l’Iran en Iraq).

Parenthèse : le mot “imam” n’a pas la même signification pour les sunnites et les chiites. Pour les sunnites, c’est l’homme de foi qui dirige la prière et donne le prêche. Pour les chiites, ce sont les représentants de Dieu sur Terre. Au maximum, il ne peut y avoir qu’un seul imam chiite en vie à un instant donné.

Les chiites se sont disputés, à la mort de certains imams, sur lequel de ses fils devrait lui succéder. En ont découlé ces branches majeures :

  • duodéciman (12 imams) : surtout en Iran, c’est la branche la plus développée
  • ismaélite nizarite (49 imams à ce jour, le dernier étant encore vivant) : un peu partout dans le monde
  • zaïdi (5 imams) : dans les montagnes du nord du Yémen

Pour les chiites non ismaélites, le dernier imam est l’imam caché, ou occulté : il ne serait pas mort, mais il se serait retiré dans une caverne où il attendrait jusqu’à la fin du monde. Peu avant le jour de la résurrection, il réapparaîtrait et serait alors surnommé le mahdi (مهدي mahdî « guide »).

Le kharijisme et l’ibadisme

Le kharijisme est le courant de l’islam qui s’est le plus tôt séparé des autres branches. Les kharijites (خارجي khārijiyy, pl. خوارج‎ khawārij) considèrent que seul un homme d’une parfaite rectitude morale peut devenir caliphe, et que s’il perd cette piété, il perd automatiquement son statut. Il y avait de nombreuses variations du kharijisme, toutes caractérisées par leur caractère puritain. Aucun kharijisme à proprement parler n’a survécu. Cependant, l’ibadisme (اباضية‎ ibâdiyya), un courant fortement apparenté au kharijisme, persiste de nos jours. C’est la religion majoritaire au sultanat d’Oman ainsi qu’à Zanzibar (Tanzanie), à Djerba (Tunisie), dans les montagnes de Nafûsa (Libye) et au M’zab (Algérie, région de Ghardaïa).

Tout le reste

Nous traiterons ici surtout des variantes régionales et syncrétiques que peuvent épouser les courants principaux expliqués ci-dessus. La liste est loin d’être exhaustive.

Soufisme

Les soufis aspirent à l’union mystique avec Dieu. Certains religieux soufis sont des ascètes qui s’habillent de laine grossière (ﺻﻮﻑ sûf), d’où leur nom. D’autres chantent et dansent comme des possédés. Il y a une infinité de variations au soufisme, mais globalement, les soufis rejettent l’interprétation littéraliste du Coran et opposent le sens littéral au véritable sens, caché. Par exemple, certains soufis affirment que le paradis et l’enfer n’ont pas d’existance tangible, mais qu’ils n’existent que dans le coeur des hommes : les gens de bien ont le paradis dans leur coeur et ceux qui commettent le mal portent l’enfer dans leur coeur de pierre. D’autres boivent du vin pendant les cérémonies religieuses. On note également une tendance au culte des saints dans les populations attachées au soufisme.

Alaouisme

Typique de Syrie mais également présent en Turquie et au Liban, l’alaouisme (علاوية ‘alâwiyya) est une école syncrétique mêlant le chiisme duodéciman au christianisme et à des croyances grecques anciennes. Comme son nom l’indique, il accorde une place particulièrement importante à Ali (علي ‘alî), gendre du Prophète et premier imam. Sa théologie est basée sur une trinité émanant de Dieu et est teintée de mysticisme, certains tenants de la foi n’étant connus que par les initiés. Les alaouites croient en des cycles de révélation. Selon l’alaouisme, les humains étaient des étoiles dans une vie antérieure, avant d’être chassés du ciel. Depuis, ils se réincarnent dans le but de redevenir un jour une étoile. Un certain nombre de sunnites pensent que les alaouites ne sont pas musulmans.

Wahhabisme, salafisme, déobandisme

Héritiers du sunnisme hanbali, ces courants prônent le retour au mode de vie des compagnons du Prophète et le rejet de toutes les “innovations” apportées à la religion avec le temps.

  • le wahhabisme est le courant originel, formé par le Saoudien Mohammed bin Abdul-Wahhab (محمد بن عبد الوهاب muhammad bin ‘abdu l-wahhâb) au XVIIIè siècle. Le terme “wahhabisme” est toujours accompagné d’une connotation “saoudienne” ou “de la péninsule arabique”.
  • le déobandisme est l’équivalent indo-pakistanais du wahhabisme.
  • le salafisme (السلفية as-salafiyya) est l’équivalent du wahhabisme mais sans la connotation saoudienne. Les mots “wahhabite” et “salafiste” sont parfois interchangeables. Le mot “salafiste” vient de salaf (سلف « ancêtres »), qui désigne les compagnons de Mahomet.

Toutes ces tendances sont forcément sunnites hanbalites. Cependant, on peut se demander si les “salafistes” des pays non hanbalites sont tous des hanbalites ou juste d’autres sunnites stricts.

Takfirisme

Le takfirisme (تكفير takfîr, “excommunication”) signifie que n’importe qui peut décréter que tel musulman ne s’est pas comporté correctement et l’excommunier. La personne visée devient alors un apostat et peut alors être tuée légitimement. Les jihadistes dans l’ensemble sont des takfiris.

Qutbisme et jihadisme

Sayyid Qutb était un sunnite Égyptien du XXè siècle qui divisait le monde entre dâr al-islâm (دار الإسلام “la maison de l’Islam”), les terres d’islam, et la jâhiliyya (جاهلية). Cette dernière désigne généralement la période d’ignorance précédent la révélation coranique mais Qutb l’emploie pour désigner les pays non-musulmans. Il prône le combat de dâr al-islâm contre la jâhiliyya pour faire triompher la religion. C’est lui qui a inspiré le jihadisme.

Les jihadistes (جهادي jihâdiyy pl. جهاديون jihâdiyyûn ou جهاديين jihâdiyyîn), dans la très grande majorité des sunnites, prônent la guerre active contre les infidèles. Cela concerne non seulement les non-musulmans, mais aussi tous les musulmans qu’ils auront excommunié par le takfirisme.

Si la plupart des jihadistes sont salafistes / wahhabites, certains sont juste des extrémistes provenant d’autres écoles de jurisprudence sunnite que le hanbalisme. Certaines fractions des Shebabs somaliens sont mêmes soufis.

Paradoxalement, les salafistes / wahhabites et les jihadistes se détestent souvent.

Annexes : précisions diverses

La sharia

La sharia (شريعة sharî’a “chemin”) n’est pas la “loi coranique” mais la “loi islamique”, car elle est très largement basée sur la sounna et la jurisprudence. Il y a autant de sharias différentes que de courants de l’islam.

L’islamisme

L’islamisme n’est pas un courant de l’islam, c’est un courant politique qui prône l’application de la sharia à l’échelle d’un pays.

Les fatwas et les muftis

Les muftis (مفتي muftî) sont des religieux, experts en loi islamique, qui édictent des fatwas (فتوى fatwâ pl. فتاوى fatâwâ). Les fatwas sont des conseils donnés par les érudits de l’islam ; on peut décider de les suivre ou non. Par exemple, si un mufti dit que voyager sur Mars est un péché car cela s’apparente à un suicide, on est libre d’être d’accord avec lui ou non. Si on n’est pas d’accord avec lui, on peut toujours décider voyager sur Mars.

Pour ces raisons, la personne qui édicte la fatwa est aussi importante que la fatwa elle-même (ce mufti est-il populaire ? Très suivi ? Où ?)

Le jihad

Jihadisme vient de jihâd (جهاد), terme arabe qui désigne un grand effort, un travail intense ou une lutte. Celui qui lutte ou fait un grand effort est un mujâhid (مجاهد), pluriel mujâhidûn (مجاهدون) ou mujâhidîn (مجاهدين).

On distingue quatre formes de jihad (جهاد في سبيل الله jihâd fî sabîli-llâh “effort sur le chemin de Dieu”) :

  • Jihad du coeur (جهاد بالقلب نفس jihâd bil-qalb/nafs) : le combat interne contre la tentation du mal. On l’appelle aussi “grand jihad” (الجهاد الأكبر al-jihâd al-akbar)
  • Jihad de la langue (جهاد باللسان jihâd bil-lisân) : dire la vérité et répandre de bonnes paroles
  • Jihad de la main (جهاد باليد jihâd bil-yad) : effectuer de bonnes actions, se battre contre l’injustice et pour la justice
  • Jihad de l’épée (جهاد بالسيف jihâd bis-sayf) : c’est ce qu’on appelle aussi qitâl fî sabîli-llâh (قتال في سبيل الله “combat armé sur le chemin de Dieu”), ou guerre sainte. On l’appelle encore “petit jihad” (الجهاد الأصغر al-jihâd al-asghar)

Selon un hadith abondamment cité par les manifestants du Printemps arabe de 2011, le prophète Mahomet aurait déclaré :

أَفْضَلُ الْجِهَادِ كَلِمَةُ عَدْلٍ عِنْدَ سُلْطَانٍ جَائِرٍ

afdalu l-jihâdi kalimatu ‘adlin ‘inda sultânin jâ’ir

“le meilleur jihad est la parole de justice face au dirigeant oppresseur”.

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Pourquoi l’Iran pourrait revenir se battre en Iraq

Entrée de la tombe du martyr Hussein.
Entrée de la tombe du martyr Hussein, à Karbala.

L’État Islamique en Iraq et au Levant (EIIL), marche sans difficulté sur l’Iraq et devrait, à ce rythme, prendre Baghdad dans peu de temps. Cette organisation est une ancienne branche d’Al-Qaéda et est donc sunnite. En tant que jihadistes sunnites, ils détestent les chiites et l’Iran, qu’ils considèrent comme des hérétiques vénérant des imams en plus de Dieu. Or, les chiites constituent plus de 60% de la population iraqienne et habitent principalement le tiers sud-est. De plus, les lieux de pélerinage de Karbala et Najaf, parmi les plus saints du chiisme, se trouvent respectivement à 100 km et 160 km au sud de Baghdad. Karbala est l’endroit où se trouve le mausolée de l’imam Hussein, petit-fils de Mahomet, dont le martyre est célébré tous les ans lors de la fête de l’Achoura. Najaf est là où est enterré l’imam Ali, le premier imam chiite.

L’Iran et l’Iraq étaient déjà entrés en guerre en septembre 1980, causant un million de morts au bout de sept ans de conflit. Aujourd’hui, l’Iran a plusieurs bonnes raisons de revenir en Iraq, mais cette fois-ci pour expulser l’EIIL du pouvoir.

Pour protéger le chiisme

C’est la raison la plus évidente. Les mausolées de Najaf et Karbala seront probablement considérés comme hérétiques par l’EIIL et dynamités, comme le furent les tombes des saints au Nord-Mali pendant l’occupation jihadiste. Ce serait une catastrophe pour les chiites, et les mollahs ne veulent sûrement pas qu’un tel acte se produise ou reste impuni.

Pour noyer le poisson des problèmes intérieurs

Le nouveau président iranien, Hassan Rouhani, a beau être un modéré, la situation des droits de l’homme s’est déteriorée et les tensions sociales ont augmenté depuis son arrivée. En lançant une guerre, Téhéran peut recourir au patriotisme pour distraire les Iraniens des problèmes nationaux.

Pour se réaffirmer en tant que puissance régionale…

Pour l’Iran, libérer l’Iraq des jihadistes est un coup de pub très conséquent. Même l’Arabie saoudite, le grand rival de Téhéran, ne pourrait qu’applaudir devant une telle victoire contre ses ennemis terroristes. Du côté des Iraqiens, une telle intervention pourrait effacer le souvenir amer de la précédente guerre entre les deux pays.

et comme puissance contre le terrorisme

Téhéran pourrait se défaire de son image de pays finançant le terrorisme. L’Iran redorerait son blason vis-à-vis de l’Europe et des États-Unis, dans une logique de réconciliation avec les Occidentaux. D’ailleurs, Washington serait mis dans une situation improbable : son nouveau meilleur allié contre Al-Qaéda serait le pays des mollahs, ni plus ni moins (même si une telle alliance est moins surprenante que l’amitié des États-Unis et de l’Arabie saoudite, le pays salafiste qui interdit aux femmes de conduire).

Argument contre : et l’économie ?

Le programme nucléaire iranien a, indirectement, beaucoup fragilisé l’économie nationale. Les sanctions occidentales, dont les embargos visant le pays, ont notamment fait plongé le cours du rial, la monnaie iranienne : alors qu’en 2004, un dollar valait 8 900 rials, à l’heure où j’écris cet article, un dollar vaut 25 628 rials. Actuellement, le rial iranien est la devise nationale la plus faible au monde. Vu l’état de l’économie, Téhéran n’a pas forcément les moyens de s’engager dans une guerre, surtout alors qu’ils s’apprêtent à s’ouvrir au marché mondial.

EDIT 12 juin 2014 (le lendemain de la première publication) : d’après le Wall Street Journal (cité dans cet article, en anglais), l’Iran a envoyé deux bataillons de forces spéciales à Tikrit (nord de Baghdad) et aurait ainsi aidé à reprendre 85% de la ville aux insurgés. Téhéran a affirmé avoir positionné ses troupes à la frontière avec l’Iraq et promet de bombarder l’EIIL s’il s’approche à moins de 100 km des territoires iraniens.

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