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« Noor » de Sorayya Khan, un roman pakistanais

Une fermière en pleine récolte à Khulna -- Yousuf Tushar, 17 avril 2014
Une fermière en pleine récolte à Khulna (Bangladesh) — Yousuf Tushar, 17 avril 2014

Ceci est une fiche de lecture réalisée dans le cadre du cours d’introduction aux littératures sudasiatiques de l’Inalco. J’ai eu 15/20 à ce cours mais ne connais pas la note de la fiche de lecture, qui comptait pour la moitié des points.

Noor

Sorayya Khan (Pakistan) – 2003 – anglais – 204 pages

Présentation de l’auteure

Sorayya Khan est née en Europe dans les années 60, d’un père pakistanais et d’une mère néerlandaise. Elle a grandi au Pakistan occidental, puis a étudié aux États-Unis où elle a décroché un doctorat en études internationales en 1987. En dehors de sa carrière littéraire, elle est chercheuse sur l’Asie du Sud et l’Indonésie. Elle vit actuellement à New York.

Elle a publié trois romans, tous en anglais : Noor (2003), Five Queen’s Road (2009) et City of Spies (2015). Elle parle ne parle pas parfaitement ourdou. Alors que la littérature anglophone pakistanaise traite généralement des sujets assez consensuels, Noor évoque la sécession du Bangladesh, un sujet très sensible dans le pays, peu traité même dans la littérature en langue vernaculaire. Ce roman a reçu de nombreuses critiques, largement positives, dans la presse du sous-continent.

Résumé

Une nuit après l’amour, Sajida a la vision d’une étrange petite fille qui l’appelle par le nom de « mère ». Neuf mois plus tard, Noor naît. Mais il apparaît vite qu’elle n’est pas normale, que ce soit au niveau physique ou comportemental. La famille est divisée entre tolérance et rejet de cette petite fille insensible à la douleur, à la fois prodigieuse et retardée. Le plus perturbant reste l’aptitude stupéfiante de Noor au dessin. Comment ses œuvres peuvent-elles à ce point refléter leur souvenirs familiaux du cyclone et de la guerre du Pakistan oriental ?

Cadre et personnages

L’action se déroule de 1988 à 2001 à Islamabad, dans une famille aisée ourdouphone et anglophone. Le roman se focalise presque exclusivement sur cinq personnages. Entre parenthèses sont leurs âges approximatifs au début du récit.

Sajida (23 ans) est l’héroïne. D’origine bengalie, sa famille a été emportée par le cyclone de 1970, alors qu’elle avait cinq ou six ans. Elle a ensuite été adoptée par Ali, un soldat ouest-pakistanais venu combattre au Pakistan oriental en 1971.

Noor (« Lumière » en ourdou) est la troisième enfant de Sajida, atteinte d’un trouble du développement, peut-être une trisomie 21. Elle manifeste un don singulier pour le dessin depuis qu’on lui ait offert des crayons de couleur à son premier anniversaire. Ses œuvres abstraites, au début des feuilles de couleur bleue unie, deviennent de plus en plus réalistes, jusqu’au jour où elle dessine une représentation « digne d’une photographie » de son grand-père en treillis.

Ali (41 ans) est un promoteur immobilier et fils cadet de Nanijaan, vétéran du Pakistan oriental. Il a évité un mariage arrangé avec sa cousine. Il n’a que Sajida comme fille (adoptive) et n’est pas marié. Il a de facto abandonné la religion après avoir fait la guerre au Pakistan oriental. Il a fait construire la maison familiale, un lieu à part surnommé le « Secteur d’Ali », dans lequel se déroule le récit.

Hussain est le mari de Sajida. Ils se sont rencontrés alors qu’elle avait 16 ans. Pendant des années, il ne parvient pas à tolérer la différence de Noor, avant de finir par l’accepter vers le milieu du récit.

Nanijaan (70 ans) est la mère d’Ali. Elle n’a eu que des fils, la plupart partis à l’étranger. Son mari, décédé, la battait régulièrement. Elle est très proche de Sajida.

Style et interprétation générale

Le roman est de langue anglaise, ponctué de quelques rares mots ourdous. Il est divisé en treize chapitres, sobrement intitulés one à thirteen. Les phrases sont courtes et simples, avec quelques envolées lyriques notamment dans les premières pages. Le récit est raconté par un narrateur omniscient. On alterne entre moments du présent, de la vie quotidienne, et description d’épisodes passés de la famille.

Un certain mystère enveloppe un roman qui aurait par ailleurs pu être réaliste. La petite Noor frôle le fantastique. Par exemple, il n’y a aucune explication rationnelle sur la vision qu’a Sajida de sa future fille au début de l’ouvrage. Sorayya Khan se défend néanmoins de tout « réalisme magique », qualificatif parfois attribué à son roman. Ainsi, les dessins de Noor sont suffisamment abstraits pour que chaque personnage puisse y voir des allusions à son passé.

Les souvenirs qu’a Ali de sa mission au Pakistan oriental sont à part. Ceux-ci sont écrits en italiques, à la première personne, dans un style parlé, avec des mots crus voire vulgaires pour décrire l’horreur de la guerre, des mutilations et des viols.

Thèmes du livre

Le cercle familial

Sorayya Khan pense que c’est dans le cercle familial que peuvent cicatriser les blessures occasionnées par l’Histoire. Initialement, la vie de la famille de Sajida est très tranquille. Il était communément admis qu’Ali avait adopté Sajida à sen rentrant de la guerre, et que celle-ci s’était très bien intégrée à la famille, malgré quelques incidents. Notamment, comme expliqué dans le premier chapitre, la mère de Sajida est un sujet tabou, tout comme le reste de sa famille biologique.

L’irruption de Noor brise cet équilibre. La fierté de Hussain est atteinte par cette fille handicapée. Il manquera à son devoir de père et de mari pendant plusieurs années, avant de se repentir. Nanijaan demande à son fils, presque bêtement, s’il a tué qui que ce soit au Pakistan oriental ; meurtres qu’il finit par devoir admettre à lui-même.

Peu à peu, alors que les souvenirs de la guerre émergent, il apparaît que la petite Sajida n’a pas été adoptée par Ali, mais plutôt enlevée, emmenée sans son accord dans une jeep onusienne alors qu’elle errait au bord de la route. Plus tôt, dans un charnier, Ali aurait même pu abattre Sajida par le hasard de la guerre, elle qui n’était qu’une petite Bengalie comme une autre. Pourtant, ces révélations ne déchireront pas le foyer. Tout comme Hussain finit par accepter sa fille, Sajida pardonne Ali pour tout ce qu’il lui a fait, ou aurait pu lui faire dans le feu du conflit.

Le cyclone de 1970 et la guerre de 1971

Dans ses souvenirs d’enfance, Sajida a du mal à différencier les événements du cyclone et de la guerre, malgré plusieurs mois d’intervalle entre les deux. Elle a généralement tendance à penser que toute mort et destruction vient du cyclone, en occulant la guerre. Cette ambiguïté s’estompe au fil de la trame.

Noor livre, à travers les souvenirs d’Ali, une vision sans tabous des atrocités du conflit. Au-delà des cadavres, des charniers boueux et des rivières de sang, l’accent est mis sur les violences à caractère sexuel : femmes et hommes mutilés, jeunes mères violées. Le paroxysme des mémoires d’Ali est quand celui-ci est incité à profiter de l’esclave sexuelle, impassible et neutre, avec laquelle son chef venait de coucher.

La perception des Bengalis par les Ouest-Pakistanais

Sajida fut longtemps traitée comme une bête de foire à cause de la noirceur de sa peau. Même son père adoptif ne peut s’empêcher de se demander de quelle couleur seraient les enfants de Sajida et du blanc Hussain. Nanijaan, pour soutenir sa petite-fille adoptive, teint ses cheveux pour qu’ils correspondent à la couleur de peau de Sajida.

Comme Ali le dit à Noor, les soldats pakistanais surnommaient les Bengalis les « Bingos ». Les militaires n’hésitaient pas à lancer des boutades racistes sur les Bengalis (« Pourquoi les Bengalis sont-ils si faibles ? […] Parce qu’ils n’arrivent pas à faire la différence entre du riz et de l’herbe », p. 118), comme se le remémore Ali quand Noor lui demande de lui raconter une blague.

Le président Muhammad Zia-ul-Haq

Dans le roman, il est simplement référencé sous le nom de « Général Z ». Serait-ce par antipathie ? Le général Zia, figure polarisante de l’histoire pakistanaise, dirigea le pays de 1978 à 1988, jusqu’à sa mort dans un accident d’avion suspect, événement d’ailleurs évoqué dans Noor. Le roman se concentre surtout sur sa fille, Zain Zia-ul-Haq (non nommée), atteinte d’un trouble du développement comme Noor, et décrite comme grosse, bête et malpolie. Bien que Sajida soit beaucoup plus compréhensive vis-à-vis de sa fille que ne l’est Hussain, elle ne peut s’empêcher, non sans gêne, de dresser un parallèle entre Noor et la fille du président.

La religion

La famille de Noor est religieuse sans être fondamentaliste, à l’exception notable d’Ali. Traumatisé par les horreurs de la guerre du Pakistan oriental, il a cessé de pratiquer, voire peut-être de croire en Dieu. Sa mère Nanijaan le déplore un peu, sans que ce soit un sujet de contentieux grave pour la famille.

Référence du livre

Sorayya Khan, Noor (2003), 204 p., Alhamra Publishing, Islamabad