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Trois histoires drôles d’Al-Qaeda

On peut avoir du mal à croire que l’histoire de l’organisation terroriste la plus connue au monde puisse contenir des anectodes drôles. Mais voici trois histoires drôles tirées du passé d’Al-Qaeda, garanties sans humour noir.

1: La bouteille ensorcelée

Bouteille de glucose
Les terroristes le savent bien : il n’y a rien de plus terrible qu’une bouteille de glucose.

Pendant la guerre en Afghanistan, Oussama Ben Laden et ses compagnons se battent contre les Soviétiques. Ce jour-là, Ben Laden est malade et se repose dans la galerie que ses hommes ont creusée. Son lieutenant, Ayman az-Zawahiry, qui est médecin, vient le voir pour lui administrer du glucose en intra-veineuse. Il installe un poteau en métal pour faire tenir la bouteille de glucose et insère un tube dans le récipient. Ben Laden retrousse sa manche pour que Zawahiry puisse le piquer. Juste à ce moment-là, un avion de chasse passe au-dessus. Plusieurs bombes tombent sur un sommet près de la tranchée. La bouteille chute sur le coup.

Patient, Zawahiry remet la bouteille, démêle le tube et y insère une autre aiguille. Ben Laden tend de nouveau son bras. C’est alors qu’une deuxième série de bombes s’abat juste au-dessus d’eux. Les morceaux de roche volent et les supports en bois de la galerie explosent. Le médecin part chercher la bouteille, qui a roulé à l’autre bout de l’endroit. Les jihadistes fixent la bouteille de glucose comme si elle était vivante. Un d’entre eux dit : “Tu ne vois pas ? À chaque fois que tu mets la bouteille sur le poteau, on nous bombarde !”

Zawahiry rit en répondant qu’il ne s’agit que d’une coïncidence. Il remet une aiguille stérile. Soudain, une troisième série de bombes fait exploser le plafond de la galerie, qui s’ouvre à l’air libre. Les jihadistes se cramponnent à ce qu’ils peuvent en hurlant. La galerie se remplit de gaz de combat et tout le monde se jette sur ses masques.

Zawahiry redresse tranquillement le poteau de métal et attrappe la bouteille. Les combattants terrifiés lui crient : “Jette la bouteille dehors ! Ne la touche pas !” Ben Laden leur dit que la superstition est interdite en Islam, mais ils ne l’écoutent pas. Alors que le médecin prend le tube pour l’insérer dans la maudite bouteille, un jihadiste la lui attrappe et la jette à l’extérieur.

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Source : “The Looming Tower – Al-Qaeda and the Road to 9/11”, par Lawrence Wright

p. 160-161

2 : La grande évasion

Plan de l'évasion
Plan de l’évasion

En ce 11 décembre 2005, les membres d’Al-Qaeda détenus dans une prison yéménite décident de s’évader. Ils sont regroupés dans deux cellules contigües : celle de devant, une pièce relativement grande qui donne sur le couloir, et celle de derrière, séparée de celle de devant par une porte et sans accès direct sur le couloir. Derrière, les hommes creusent le sol du matin au soir à l’aide de cuillères et de morceaux de métal. Devant, ceux qui ne travaillent pas se relayent pour réciter le Coran le plus fort possible afin de couvrir le bruit de ceux qui creusent. Leur but : percer un tunnel jusqu’à la mosquée addossée à la prison, 50 mètres plus loin.

Le principal problème est : que faire de la terre déblayée ? Les détenus s’en débarassent d’abord en la jetant dans les toilettes, ce qui marche jusqu’à ce que les toilettes se bouchent. Puis ils la cachent sous leurs matelas. Enfin, ils la mettent dans des sacs en plastique et la déposent dans un coin des salles d’eau où les gardes ne viennent jamais.

Un jour, un soldat arrive dans la cellule de devant pour réparer la porte. Malheureusement, le problème de la terre à cacher n’est pas tout à fait résolu, et il y en a un peu partout. Un détenu se dispute avec le garde pour faire diversion, parvient à le distraire et le fait partir. Sauf que, début février 2006, les responsables de la prison ordonnent ce coup-ci de réparer vraiment la porte. Les détenus doivent s’enfuir avant le début de la semaine (samedi au Yémen), sinon ils sont cuits. Jeudi, ils arrivent au niveau du sol de la mosquée et frappent sur le carrelage pour sortir. Un garde entend le bruit depuis le mirador, tire un coup de feu, et ne cherche pas plus à comprendre. Après quelques heures supplémentaires d’efforts, le tunnel perce. Au lieu de donner sur la morgue de la mosquée, comme prévu, il donne sur les toilettes des filles. Ce jour-là, il n’y a personne dedans, car c’est la salle la moins utilisée du bâtiment. Imaginez ce qui se serait passé si, pour une fois, une fidèle avait eu une envie pressante…

P.S. : en apprenant l’évasion, les Américains se disent que les détenus avaient forcément des complices parmi les gardes : pour eux, la probabilité d’arriver à creuser un tunnel de 50 m à l’aveugle jusqu’aux toilettes des filles de la mosquée est bien trop faible…

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Source : “The Last Refuge – Yemen, Al-Qaeda, and America’s War in Arabia”, par Gregory D. Johnsen

p. 191-194

3 : Madame la voisine

Madame la voisine
Madame la voisine faisant paniquer un jihadiste.

Une cellule d’Al-Qaeda veut s’implanter dans une nouvelle ville au Yémen. Quaity, le chef de la cellule, jette son dévolu sur Tarim, une bourgade dans le désert de l’Hadramout (désert dont le nom signifie d’ailleurs “la mort est venue”). Mais c’est une ville où tout le monde se connaît. Les gens auraient tôt fait de remarquer un groupe de nouveaux venus, barbus et célibataires. Ils décident donc de se déguiser en filles. Ils n’ont qu’à enfiler une abaya (robe noire) et un niqab et ils sont méconnaissables.

C’était sans compter sur Madame la voisine, qui est une femme observatrice et qui se tient au courant de tout ce qui se passe dans son quartier. Un jour, elle remarque que dans la maison d’à côté, il n’y a que des femmes qui entrent et qui sortent. Une maison où vivent plusieurs femmes sans hommes ? C’est suspect. Ne serait-ce pas des prostituées qui s’implantent en ville ? Elle en parle à ses amies.

Pour en avoir le coeur net, elle part frapper à la porte de la maison. À sa grande surprise, c’est un homme barbu qui ouvre. Il dit précipitemment que les femmes ne sont pas là, puis il claque la porte. La voisine ne sait plus quoi penser : des prostituées, un trafic de drogue ? En tout cas, c’est forcément quelque chose de mauvais. Une fois à la maison, elle téléphone à la police.

C’est ainsi que la cellule d’Al-Qaeda à Tarim fut démantelée grâce à Madame la voisine.

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Source : “The Last Refuge – Yemen, Al-Qaeda, and America’s War in Arabia”, par Gregory D. Johnsen

p. 226-227

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Dessins réalisés par moi-même (mon smartphone-lapin n’ayant pas encore tout à fait le niveau)

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L’histoire d’Abdalilah Shaya

Sanaa, Yemen's capital
Sanaa, la capitale yéménite. La vieille ville est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO.

English version: the story of Abdalilah Shaya

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Abdalilah Shaya est journaliste à Sanaa, la capitale du Yémen. Début janvier 2009, des membres de la branche locale d’Al-Qaeda sont venus le voir, comme ils l’avaient fait avec d’autres reporters auparavant. Les groupes d’Al-Qaeda au Yémen et en Arabie saoudite étaient affaiblis depuis plusieurs années. Leurs haut commandants étaient soit à Guantánamo soit dans les prisons yéménites. Mais depuis, ces leaders s’étaient enfuis ou avaient été libérés. Le Yéménite Nasir al-Wihayshi et le Saoudien Saïd al-Shihri avaient fusionné les mouvements des deux pays en une nouvelle entité : Al-Qaeda dans la Péninsule Arabique, ou AQPA. Ils voulaient donner une interview à la presse pour annoncer l’événement.

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Avant l’entrevue, Shaya a dû envoyer ses questions à Al-Qaeda. Quand tout fut prêt, on est venu le chercher, on lui a bandé les yeux et on l’a emmené jusqu’à un bâtiment occupé par l’organisation. Il a été accueilli par Shihri. Ce dernier lui a fait mettre une ceinture d’explosifs. Peu après, Shihri a repris la ceinture en lui disant que c’était juste une blague, même si la ceinture, elle, était bien une vraie. Ensuite, Wihayshi est arrivé avec de quoi boire et manger pour mettre le journaliste à l’aise avant le début de l’interview.

L’enregistrement de l’entrevue a été diffusé le lendemain par Al-Qaeda, ainsi qu’une vidéo montrant Wihayshi, Shihri et deux autres commandants d’AQPA, Qasim al-Raymi et Muhammad al-Awfi. Alors que le nouveau président Barack Obama s’apprêtait à fermer Guantánamo, des ex-détenus de la prison américaine étaient libres, et ils promettaient de tuer des Américains.

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Deux ans plus tard, en janvier 2011, Abdalilah Shaya a été condamné pour terrorisme par le tribunal yéménite à cause de cette interview. Des chefs de tribus ont fait pression sur le président Ali Abdullah Saleh pour que la sanction soit annulée. À la fin du mois, Saleh a déclaré qu’il était prêt à grâcier le journaliste.

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Quelques jours plus tard, le 2 février, le président Obama a téléphoné à Saleh pour discuter du Printemps arabe. En effet, deux semaines plus tôt, le président tunisien Zine-al-Abidine Ben Ali avait fui la révolte dans son pays pour se réfugier en Arabie saoudite. Des manifestations avaient également éclaté en Égypte la semaine précédente, et les soulèvements se propageaient rapidement à travers le monde arabe. Saleh avait promis des réformes au Yémen pour éviter une éventuelle révolution. Obama a dit au président de s’assurer que les forces de sécurité du pays “s’abstiennent de violence contre les manifestants yéménites, qui exercent leur droit à la liberté d’association et d’expression”. Ensuite, évoquant l’affaire d’Abdalilah Shaya, Barack Obama a “exprimé son inquiétude vis-à-vis de la libération” du journaliste.

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Le lendemain, Saleh est revenu sur sa décision de grâcier Shaya.

À l’heure actuelle, le journaliste reste en prison.

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Source: “The Last Refuge – Yemen, Al-Qaeda, and America’s war in Arabia” [le dernier refuge – le Yémen, Al-Qaeda et la guerre de l’Amérique en Arabie], par Gregory D. Johansen

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Selon l’indice de liberté de la presse de Reporters Sans Frontières, en 2011/2012:

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Le Yémen était 171è sur 179, avec un score de 101,00 (le plus faible étant le meilleur). Il était (et est encore) un des pire pays du monde pour la liberté de la presse, à l’époque au même niveau que le Soudan et la Birmanie et pire que Cuba. En 2011/2012, il est tombé plus bas qu’il ne l’avait jamais été auparavant, principalement suite aux manifestations contre Ali Abdullah Saleh.

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Les États-Unis étaient 47è sur 179, avec un score de 14,00. Le classement et le score sont corrects et n’indiquent aucune réelle inquiétude vis-à-vis de la liberté de la presse dans ce pays.

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Illustration: http://ko.fotopedia.com/items/flickr-350139897  par Eesti — Creative Commons

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