Archives du mot-clé Al Jazeera

La plus grosse boulette de sa vie

Une antenne satellite, photographiée en juillet 2005 par Jan Tik.
Une antenne satellite, photographiée en juillet 2005 par Jan Tik.

Nous sommes en 1996. Un employé anonyme de France Télécom vaque tranquillement à ses occupations. Et là, il fait une boulette. Bon, ça arrive à tout le monde. Sauf que là, c’est une boulette digne du Guisness des records.

À l’époque, le groupe Canal France International diffusait des programmes éducatifs à destination du monde arabe. Pour ce faire, ils disposaient d’une bonne bande sur un satellite saoudien. Le marché des chaînes satellitaires arabes étant très concurrentiel, il était très difficile de se nicher sur une bonne bande — une bande saoudienne généralement. Les émissions de CFI étaient très suivies par beaucoup de petits Arabes.

Notre employé anonyme devait donc envoyer l’émission éducative sur les ondes. Après avoir appuyé sur le bouton, personne n’allait vérifier que c’était bien le bon programme qu’on venait d’envoyer. C’est bête, parce qu’il s’est trompé de bouton et a envoyé un film porno hardcore à la place. On estime que un quart des téléspectateurs potentiels du monde arabe ont zappé dessus à un moment ou à un autre.

L’Arabie saoudite, qui possède le satellite retransmettant CFI, est outrée. Elle expulse sans ménagement la chaîne française de sa bande.

Et c’est pas fini ! (1)

C’est donc une bande satellite très convoitée qui se libère, donnant ainsi une chance de gloire et de succès pour une petite chaîne que le hasard allait choisir. En l’occurrence, la bande est acquise en 1997 par une toute jeune chaîne d’information née l’année précédente. Pour les Saoudiens, cette chaîne, venue d’un pays dont personne n’avait jamais entendu parler avant, a l’air parfaitement inoffensive. En tout cas, il est sûr qu’elle fera moins de dégâts que les films pornos de CFI. (Les Saoudiens n’ont peut-être pas remarqué qu’il s’agissait de la réincarnation d’une télévision d’information qu’ils avaient eux-même créée, et qu’ils avaient fermé par la suite parce qu’elle leur causait trop d’ennuis).

Et c’est pas fini ! (2)

Sitôt installée sur son bout de satellite, la petite chaîne d’info met les pieds dans le plat en critiquant tous les dictateurs qui passent. Mais elle se fait vraiment remarquer par sa couverture de la seconde intifada, en 1999. On peut raisonnablement dire que si les Saoudiens n’avaient pas jeté CFI, notre petite chaîne n’aurait pas pu trouver de bande satellite décente avant l’intifada, aurait végété quelques années et aurait fermé. Devenue aussi influente que sulfureuse, c’est vers elle que se tourne Ben Laden pour diffuser les vidéos d’Al-Qaïda après le 11-Septembre. Ses reporters de guerre sont tels qu’ils mettent carrément fin à l’ère CNN lors de la guerre d’Iraq de 2003. Sa ligne éditoriale acérée cause d’innombrables incidents diplomatiques. Un de ses journalistes passe plusieurs années à Guantanamo, un autre est assigné à résidence en Espagne pour 7 ans, deux de ses bureaux sont bombardés par les Américains et George W. Bush suggère de détruire son quartier général. Les Saoudiens se sentent contraints de créer une autre chaîne d’info libre, Al Arabiya, pour la contrer.

Et c’est pas fini ! (3)

En 2006, notre petite chaîne d’info insolente lance une version anglophone qui a pour ambition de donner un poids équivalent à toutes les régions du monde, sans se centrer sur l’Occident. Celle-ci devient une des chaînes les plus influentes de la planète, très regardée en Afrique de l’est et en Asie du sud-est, et affirme son indépendance éditoriale vis-à-vis de la rédaction arabe et même de ses chefs qataris.

Et c’est pas fini ! (4)

Les discours d’un leader révolutionnaire ne durent jamais des heures, et ne se répètent pas en permanence. Les Arabes, eux, ont vécu 14 ans avec, dans leur salon, une chaîne de télé qui leur répète qu’il n’est pas normal de vivre sous le joug de la dictature, et qu’il est possible de se battre pour la liberté. Forcément, les Arabes ont fini par se dire qu’ils pouvaient changer le monde.

Il y a eu la révolution tunisienne… puis les Égyptiens massés sur la place Tahrir, les yeux rivés non pas sur un héros révolutionnaire faisant un discours, mais sur un écran géant retransmettant les infos… révoltes au Bahreïn, au Yémen, en Libye et dans d’autres pays… guerre civile en Libye… guerre civile en Syrie… guerre au Mali… État Islamique en Iraq et en Syrie, puis dans le Sinaï et en Libye… nettoyage ethnique des yézidis et des chrétiens en Iraq… qu’est-ce que j’ai encore oublié ?

Tout ça parce qu’un employé de France Télécoms s’est trompé de bouton.


Source : Al Jazeera — How Arab TV News Challenged the World, Hugh Miles
(parce que la petite chaîne d’info de tout à l’heure s’appelle Al Jazeera)

Le journaliste que l’Espagne a emprisonné 7 ans

Taysir Alouni
Taysir Allouni en 2004. Photo : Antonio Casas

Hors d’Espagne, peu d’Européens le connaissent. Taysir Allouni, un Espagnol né en Syrie, était un des journalistes phares d’Al Jazeera. Il dirigea le bureau de la chaîne à Kaboul (Afghanistan) de 2000 à 2001. Certains de ses amis en Espagne connaissaient des gens là-bas et on lui demanda de leur amener de l’argent. L’Espagnol transporta en tout 3 200 € pour cinq ou six personnes différentes.

Le 11 septembre 2001, Allouni était le seul reporter étranger sur le sol afghan. Il réalisa la première interview d’Oussama ben Laden après les attentats, mais elle était de piètre qualité au yeux d’Al Jazeera. C’est finalement CNN qui la diffusa. La police espagnole se demanda alors comment Allouni avait pu rencontrer Ben Laden sans faire partie d’Al-Qaïda.

En été 2003, après avoir couvert la guerre d’Iraq, Allouni voyagea en Espagne où il interviewa plusieurs figures politiques, dont le premier ministre José Maria Aznar. En septembre, le juge Baltasar Garzón, célèbre entre autres pour avoir amené le général Pinochet devant la justice, ordonna l’arrestation du journaliste. Allouni était sous écoute depuis des années dans le cadre d’une enquête visant des sympathisants du Hamas palestinien. La police lui avait découvert des contacts avec des membres d’Al-Qaïda. La justice était persuadée qu’Allouni appartenait à la nébuleuse terroriste, mais malgré plusieurs années de surveillance, les éléments collectés ne constituaient initialement aucune preuve. Il fallut six jours d’interrogatoire et des « documents d’information » américains et israéliens pour solidifier le dossier.

Après deux années en détention provisoire, le reporter fut condamné à sept ans de prison pour avoir convoyé 3 200 € d’Espagne à un agent d’Al-Qaïda en Afghanistan. Durant le procès, il fut aussi accusé d’appartenir aux Frères musulmans et d’être proche des Talibans. Ces deux mouvances sont très différentes et leurs rapports avec Oussama ben Laden sont loin d’être chaleureux.

En janvier 2012, la Cour Européenne des Droits de l’Homme déclara qu’Allouni n’avait pas eu droit à un tribunal impartial. Elle exigea des autorités espagnoles qu’elles lui versent 16 000 € en compensation ; son avocat en voulait 362 000 €. Madrid refusa de payer, ce qu’elle a de facto le droit de faire.

Allouni retrouva la liberté le 25 février 2012. Son passeport lui fut alors confisqué pendant plusieurs jours sans explication. Le 11 mars, il put décoller pour Doha (Qatar) où il retrouva sa famille et sa rédaction.

A birthday gift from 2005 to Al Jazeera America

If they have the equivalent of what is on Al-Jazeera now, in English, in the United States, I would mobilize the American government to destroy Al-Jazeera.

2005 — Molly McKew, fellow at the American Entreprise Institute for Public Policy Research, one of America’s most influential think tanks. He was quoted in Hugh Miles’s book « Al-Jazeera — How Arab TV News Challenged the World » as representing « a point of view [not] uncommon in Washington » (p. 438).

It’s been a long way since then…

Pourquoi le Qatar cesse-t-il d’être diplomate ?

Khalid bin Mohammad Al Attiyah, the Qatari foreign minister.
Khalid ben Mohammed Al Attiyah, le ministre qatari des affaires étrangères — Creative Commons, Marc Müller

Le Qatar est historiquement placé entre quatre puissances à chacun de ses côtés : le Bahreïn au nord, Oman au sud, l’Arabie saoudite à l’ouest et l’Iran à l’est. Le pays lui-même est trop petit pour se défendre militairement face à ses voisins. De plus, il est assez sensible aux coups d’État, y compris ceux induits par des puissances étrangères. Pour survivre, il doit exceller en diplomatie et se faire bien voir de tout le monde. Il doit également ne pas se polariser en soutenant fortement une partie, car il se ferait alors des ennemis. Les Qataris ont longtemps été très forts en diplomatie, mais maintenant, des éléments intrigants font tache.

Si la diplomatie est vitale pour la survie nationale, alors pourquoi avoir créé et soutenu Al Jazeera ? En tant que groupe de télévision, cette entreprise possède une force médiatique colossale. De plus, elle est très associée au Qatar et vice-versa, de sorte qu’elle influe largement sur l’image du pays. Via ses reportages critiques des pouvoirs, Al Jazeera a toujours porté atteinte aux efforts diplomatiques de Doha. À cause de cela, la terre oubliée de Dieu a enduré des multitudes d’incidents diplomatiques. Les derniers en date impliquent par exemple l’Égypte, où trois journalistes d’Al Jazeera English ont été condamnées à 7 à 10 ans de prison pour terrorisme et soutien aux Frères musulmans. Au printemps, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Bahreïn ont rappelés leurs ambassadeurs de Doha et exigé la fermeture d’Al Jazeera et l’arrêt du soutien aux Frères musulmans. En 2004, les États-Unis ont même voulu bombarder leur allié qatari pour se débarrasser de la chaîne d’information. La branche la plus influente du groupe, Al Jazeera English, critique régulièrement les liens de ses chaînes sœurs arabophones avec Doha (je ferai bientôt une vidéo à ce sujet).

Si l’absence de polarisation est vitale pour la sécurité nationale, pourquoi soutenir les Frères musulmans et se faire ainsi des ennemis ? Ce soutien est l’autre raison des tempêtes diplomatiques mentionnées précédemment avec le Caire, Riyad, Abou Dhabi et Manama, quatre gouvernements qui n’aiment pas la confrérie. Récemment, le député koweïtien Nabil Al-Fadl a accusé le Qatar et les Frères musulmans de soutenir l’opposition koweïtienne.

À de son soutien aux Frères musulmans et de la ligne éditoriale d’Al Jazeera, le Qatar s’est mis en porte-à-faux avec l’Arabie saoudite. C’est le seul pays de la région qui a une bonne raison d’envahir la petite péninsule, pour mettre la main sur les gisements de gaz qui sauveraient son économie pétrolière. C’est donc le pays de la région avec lequel il fallait le moins se fâcher.

Source (sur la nécessité historique de la diplomatie qatarie) : « Qatar – a modern history », par Allan Fromhertz.
Plus d’information sur les incidents entre Al Jazeera et les États-Unis : The 9/11 decade — The Image War (3ème partie — l’épisode est dédié aux médias en général et à la propagande dans la guerre contre le terrorisme, mais une partie importante est consacrée au cas précis d’Al Jazeera).

Why has Qatar stopped being diplomatic?

Khalid bin Mohammad Al Attiyah, the Qatari foreign minister.
Khalid bin Mohammed Al Attiyah, the Qatari foreign minister — Creative Commons, Marc Müller

Qatar is historically stuck between four powers from all four sides: Bahrain north, Oman south, Saudi Arabia west and Iran east. The country itself is too small to fend off a military assault from its neighbours. It is also prone to coups, including foreign-induced. To survive, it must thrive in diplomacy and keep good relationships with everybody. In the same way, it musn’t support a specific group or power to the point of polarising itself, because that would create enemies. Qataris have long been excellent diplomats, but now, they stand in the shade of troubling elements.

If diplomacy is vital for the survival of the nation, so why having created and supported Al Jazeera? As a television news network, this company holds a tremendous mediatic power. It is also widely associated with Qatar’s image and the other way round, and can thus heavily influence the country’s image. By its critical coverage of the powerful, Al Jazeera has always harmed Doha’s diplomatic efforts. Because of that, the Forgotten land of God has faced numerous diplomatic incidents. The latests include a diplomatic row with Egypt, which has jailed three Al Jazeera English journalists for 7 to 10 years on terrorism charges; and this spring’s showdown with Saudi Arabia, the United Arab Emirates and Bahrain, who withdrew their ambassadors from Doha and called on the country to shut down Al Jazeera and to stop supporting the Muslim Brotherhood. In 2004, Washington even intended to bomb their Qatari ally to get rid of the satellite channel. The network’s most influential branch, Al Jazeera English, regularly criticises the relationships of its sister Arabic-language channels with Doha (I’ll soon upload a video about that).

If the absence of polarisation is vital for national security, why support the Muslim Brotherhood and thus get enemies? This support is the other reason for the aforsaid diplomatic upheavals with Cairo, Riyad, Abu Dhabi and Manama, four governments that do not like the Brotherhood. Recently, the Kuwaiti MP Nabil Al-Fadl accused Qatar and the Muslim Brotherhood of supporting the Kuwaiti opposition.

Because of its support for the Brotherhood and of Al Jazeera’s editorial policies, Qatar became at odds with Saudi Arabia. It is the only country in the region with goods reasons to invade the small peninsula: to take hold of the gas fields that could save its oil-dependent economy. So it is the country in the region it was most important to keep good relationships with.

Source (about the historical Qatari need for diplomacy): « Qatar – a modern history » by Allan Fromhertz.
Further information about the incidents between Al Jazeera and the United States: The 9/11 decade — The Image War (part 3 — the episode deals with the media and propaganda in the war on terror in general, but most of it is devoted to Al Jazeera’s specific case)

Un îlot de liberté (BBC Arabic, 1994)

Route du roi Fahd à Riyad, Arabie saoudite
Route du roi Fahd à Riyad, Arabie saoudite

Aujourd’hui j’ai été consternée d’apprendre la sentence infligée en Égypte aux trois journalistes d’Al Jazeera English coupables d’avoir fait leur métier : 7 à 10 ans de prison ferme (voir d’ailleurs le dessin que j’avais fait pour soutenir la campagne #FreeAJStaff). Ça m’a donné envie de vous raconter une histoire qui s’est passée il y a une vingtaine d’années.

À lire en écoutant ceci : « Apotheosis » par Austin Wintory (BO de Journey). La musique est calée avec le texte si on ne le lit pas trop vite.

Nous sommes dans le monde arabe en début 1994. Dix-huit pays arabes, dix-huit dictatures. Aucune presse libre ni aucun média libre n’existe. Un média libre en langue arabe semble inimaginable. Déplaçons-nous loin du monde arabe, du soleil, de la chaleur et de la tyrannie, et volons vers une île pluvieuse, froide et libre. La Grande-Bretagne, le Royaume-Uni et sa capitale, Londres. C’est là qu’est basée la très respectable British Broadcasting Corporation, la BBC, l’entreprise qui a eu la folie de rêver d’une chaîne d’information arabophone libre.

Je vais vous raconter l’histoire de la BBC Arabic. Pas celle qu’on peut encore regarder de nos jours — celle-là est la deuxième BBC Arabic. Il y en a eu une autre avant, un projet déraisonnable, insensé, dirigé par l’optimisme désespéré des Britanniques.

À mi-chemin entre la froide île libre et les chaudes terres opprimées se trouve la péninsule italique. Rome. C’est ici qu’est implantée une société saoudienne, Orbit. L’entreprise est dirigée par des proches de la famille royale des Al Saoud, la tribu des déserts brûlants du Najd, au coeur de l’Arabie saoudite. Orbit propose un contrat incroyable à la BBC. Ils souhaitent organiser un partenariat avec elle pour créer la première chaîne d’info arabophone libre. Un rêve. Un rêve dont beaucoup font remarquer qu’il ne peut que tomber à l’eau.

Pourtant, les Britanniques y croient. Le 24 mars 1994, un contrat de dix ans est signé. La BBC insiste pour que la nouvelle chaîne porte les mêmes valeurs de neutralité et d’indépendances que celles qu’elle chérit. Seulement, Orbit veut en plus que la “sensibilité culturelle” soit respectée.

La BBC Arabic s’installe dans ses locaux à Londres, sur l’île grise et libre de Grande-Bretagne. Nombre de journalistes arabes sont recrutés et reçoivent une formation britannique. La chaîne ne sera pas pour tous les Arabes. Elle sera parmi le bouquet payant d’Orbit. Elle ne diffusera pas plus de huit heures par jour. C’est peu. Mais ce petit îlot de liberté est quelque chose d’énorme, de précieux, d’incroyable.

La chaîne commence à diffuser.
La première chaîne d’information arabophone libre.

Un média portant un journalisme aux antipodes de la propagande et de la médiocrité des chaînes étatiques arabes. Ce n’est certes pas une chaîne d’info arabe libre. Une chaîne arabophone libre tutoie déjà l’impossible ; alors une chaîne d’information par les Arabes, pour les Arabes, diffusant d’une capitale arabe, cela franchit les frontières de l’imaginable. Mais cette chaîne est là, pas tout à fait occidentale, pas tout à fait arabe, transmettant l’information en arabe aux Arabes. Sans interférence saoudienne.

Presque sans interférence. Le vent tourne. Le royaume wahhabite et la BBC n’ont pas la même définition de la “sensibilité culturelle”. Pour Riyad, cela signifie ne pas attaquer les intérêts des Al Saoud. La BBC Arabic vogue vers la tourmente. Coups de fils énervés. Tensions. Les nuages s’amoncellent.

En janvier 1996, la chaîne diffuse l’interview d’un opposant au gouvernement saoudien. Une coupure de courant survient à ce moment-là. Qui aurait pu couper l’électricité ? Si ce n’est pas la BBC, cela ne peut être qu’Orbit. Ces derniers démentent. Cela ressemble à de la censure. La BBC accuse Orbit de rompre le contrat. Le gouvernement de Riyad ne supporte même pas d’avoir vu l’opposant sur une chaîne d’information en arabe. Le royaume s’en prend à Orbit et demande aux hôtels saoudiens de ne plus diffuser ses chaînes. Puis c’est Londres qui est visé. Une tempête diplomatique éclate. L’Arabie saoudite veut que l’opposant soit extradé du Royaume-Uni, sous peine d’annuler tous les contrats bilatéraux d’armement. Sous les huées de la presse britannique, Londres accepte d’extrader la personne. Mais cette dernière fait appel avec succès de la décision de justice.

La BBC Arabic est dans le maelstrom. Elle doit choisir : sortir du contrat ou changer de cap et de ligne éditoriale. Elle choisit la deuxième solution pour rester à flot.

L’oeil du cyclone approche. Quelques mois plus tard, une émission de la BBC, très critique des droits de l’homme en Arabie saoudite, est diffusée sur la chaîne arabophone. Elle montre un condamné sur le point d’être décapité au sabre. Filmer une telle séquence est interdit par la loi saoudienne. Orbit ne supporte pas de telles images. En ce soir de samedi 20 avril 1996, la nuit tombe sur la BBC Arabic. Mais le lendemain matin, dimanche 21 avril, il fait toujours aussi sombre. Orbit a tout débranché et la chaîne a cessé de diffuser.

La BBC Arabic a pris l’eau mais ce n’est pas un naufrage. On pourrait trouver un autre sponsor en scrutant l’horizon. Malheureusement, la rancune des princes du Najd est tenace. Les businessmen font tout pour que chaque tentative soit un coup d’épée dans l’eau. Orbit possédait tout l’équipement des studios, soi-disant pour des raisons de taxes. Le gouvernement du Royaume-Uni, échaudé par la crise de janvier, n’a aucune envie d’aider la chaîne d’information. Enfin, aucun sponsor ne semble mieux qu’Orbit. C’est un rêve qui sombre, un rêve qui aurait pu changer la face du monde arabe. Même les plus optimistes doivent se résoudre au fait que depuis le début, la BBC Arabic était destinée à couler.

Tant de personnes ont quitté leurs emplois en 1994 pour la promesse incertaine d’un coin de rêve. Des familles arabes ayant du déménager loin, à Londres, se réadapter, trouver un logement, mettre les enfants à l’école. On avait promis dix ans. Tout ça pour 18 mois, pour huit heures par jour dans un bouquet payant, huit heures par jour de semi-liberté. Quelque chose d’infime et pourtant, quelque part, si immense.

Ce sont 250 employés qui reçoivent des propositions d’embauche en masse de la part d’un minuscule émirat adossé à l’Arabie saoudite. Comme Orbit, ces nouveaux autocrates affirment ne pas vouloir interférer sur la ligne éditoriale. C’est la famille d’Al Thani qui fait cette proposition. Elle dirige le Qatar, une petite péninsule perdue dans l’azur du Golfe persique. Cet infime bout de désert fut longtemps surnommé “la terre oubliée de Dieu” tellement il était insignifiant. La moitié des personnes contactées prennent des contrats chez cette nouvelle chaîne d’information, dans une nouvelle monarchie absolue.

Plus d’une centaine de journalistes arabes de formation britannique, frustrés, désabusés, affluent chez un monarque excentrique. Déjà en août 1994, avant d’être émir, quelques mois après le début de la BBC Arabic, il rêvait de transformer Qatar TV en chaîne satellitaire. Alors que Londres et Riyad se battaient autour d’une interview d’opposant sur la BBC Arabic, il déclenchait une crise diplomatique entre le Qatar et l’île du Bahreïn en invitant des opposants bahreïniens sur la chaîne étatique.
Les journalistes de la BBC formeront le corps et l’âme de la nouvelle chaîne d’information. Parmi eux, probablement, des gens frustrés par le flegme de la BBC, des gens de ceux dont l’encrier est un brasier et qui portent la plume dans la plaie.

Cette infime chaîne d’info sur cette infime presqu’île du Qatar aurait été sans doute emportée par le vent, sans l’infime îlot de rêve de la BBC Arabic. Les anciens employés du projet fou des Britanniques ne pouvaient pas l’imaginer un seul instant, mais parfois, il y a des miracles.

Le 1er novembre 1996 commence la diffusion de cette chaîne satellitaire au sang britannique, dont le nom signifie en français “l’île”, et dont le nom arabe est Al Jazeera.

La première chaîne d’information arabe libre.


Pour citer les toutes dernières phrases du livre de Hugh Miles : “Al-Jazeera a inversé le flux de l’information et maintenant, pour la première fois depuis plusieurs siècles, l’information passe de l’orient à l’occident. […] Les choses ne seront plus jamais comme avant. ‘La liberté, c’est comme la mort’, m’a dit un jour Yosri Fouda. ‘On ne peut pas visiter la mort et en retourner’. C’est ce qui s’est passé dans le cas d’Al-Jazeera. La porte est ouverte, et maintenant plus personne ne peut la fermer.” (pp. 438-439)
[Yosri Fouda est un journaliste d’investigation égyptien ayant travaillé pour la BBC Arabic, puis pour Al Jazeera Arabic pendant une douzaine d’années.]

Al Jazeera fut saluée pour son rôle considérable dans les révoltes arabes de 2011. Aujourd’hui, Al Jazeera Media Network compte 7 chaînes d’information dans 4 langues différentes (arabe, anglais, serbo-croate, turc). Al Jazeera English est l’une des chaînes les plus regardées et les plus influentes au monde. Elle a largement remplacé la BBC World comme chaîne de référence en Afrique de l’est et en Asie du sud-est.


Sources
Livre : “Al-Jazeera – How Arab TV News Challenged the World” par Hugh Miles – 2005
Article : “The Failed Dream that Led to Al-Jazeera” par Ian Richardson – 11 avril 2003

Image d’illustration par KhanSaqib — Creative Commons

.

A free man (short story dedicated to Abdullah Elshamy)

cc by-nc-nd Bruno Monginoux www.photo-paysage.com & www.landscape-photo.net

.

This story is fictional and I hope it’ll remain so.

.

A frail prisoner is lying against the wall of his cell, like a fragile wisp of straw standing in equilibrium. He has not eaten since the last time they managed to force-feed him; that is, what seems  to be an eternity ago. He has been on a hunger strike since several months. A felony had led him to prison. That was during the last eon. Instead of lying, he told the truth, and the sound of truth is unpleasant to the government’s ears. Since then, no prosecution, no trial, no charges, no justice and no real food in the stomach.

.

They open the door of the cell and handcuff and blindfold the prisoner of conscience.

– “Where are you taking me?”

– “You’ll know when you’ll be there.”

The man is carried to a car. The engine starts. He falls asleep at the back of the vehicle.

.

He is woken up by those carrying him out of the car. They enter a building in an undisclosed location. When they remove the blindfold, the prisoner is sitting in a dark room. A door lies open a few meters in front of him. His gaze crosses the corridor that stretches behind the door, up to a staircase in the bottom. The steps of it are sparkling with daylight. The sun must be shining outside. That beautiful, magnificent sun.

.

– “You have been on hunger strike for several months now. We have done everything possible to prevent you from pursuing it. Threats, force-feeding, torture, and so on. But you have resisted, and you should be happy to have done so. Your strike has bore its fruit.”

The prisoner waits to hear what they will say next. He does not yet realise what is happening.

– “You are free now. You’re not in jail anymore. You’ll never set foot in that prison again.”

– “Really?”

– “Step through the door and walk up the stairs. Your freedom awaits outside.”

– “I’m too weak to walk. I’ll never make it up the stairs.”

– “Sure you can.”

.

One of them takes him by the arm and helps him to stand up. Much to his surprise, he can stand on his feet. He can even walk, forwards, towards the sunlit steps. As he steps into the corridor, they close the door behind him. This is a strange way to release prisoners indeed. His eyes are fixed on the golden twinkling stairs. He cannot walk up them on his two feet, so he climbs them with the help of his hands. It is very difficult. These stairs probably aren’t very long, but they feel so for him. Up there, there is an old door. Light is beaming from above and under it. With a bit of apprehension, and longing to see the sky, he pushes the handle. What he sees beyond takes his breath away.

.

He falls to his knees on the grass, not knowing if he could rise again. He stares in ecstasy at the sky, bewildered by the colour of it. He had never realised before the magnificence of a clear blue sky. A few clouds are being pushed by a gentle breeze. They look like distant cities floating in the air. The sun – this incredible sun – and the moon are shining side by side. He stays kneeling for a moment, looking skywards.

Birds are singing in the trees, and he realises it never occurred to him how melodious a bird’s song could be. The air feels extremely fresh and pure compared to the one he used to breathe in those damp underground cells. Beneath the scent of freedom, he can smell the perfume of plants and flowers. Eventually he lowers his gaze. A mind-blowing setting, trees with dense foliage and bark convoluted like smoke, wild plants flowering all around, large blades of grass. It strikes him that he never realised how green vegetation seemed to be carved out of emerald. He had never admired the beauty of grass. He remembers how he used to view all those wild plants as ugly weed, while in fact they are splendid. Beyond the trees, a dozen meters away, he sees a brooklet running among pebbles.

Then he notices something wonderful in the tree before him. Reinvigorated by the extraordinary beauty he perceives in this place, he stands up and blissfully rushes to the tree. Its branches are carrying dozens of ripe oranges. Immediately, everything else ceases to exist: the sky, the daylight, the birds, the grass, the plants and the stream. Without any further thought, he picks one of the fruits, peels its skin away and eats it. He hasn’t eaten any real food since months. It was as if this orange was the most delicious thing he had ever eaten in his whole life. Then he picks another, then another.

Before the time he spent in prison, he would have thought such oranges to be too small, too damaged or too dirty compared to what one could find at the supermarket. In the same fashion, if he had visited this place before, he would probably have seen it as dull. Now, he would only see the beauty of things. Maybe the difference between something normal and something remarkable, between a usual place and utter paradise, lies in the mind of who sees it. Prison has taught him that freedom is remarkable, and that so are the sky, the sun, the lullabies of the birds, the blades of grass, the weed, the brooklet and the oranges. That was probably why they had set him free to such a surprising place. Then, for a nanosecond, he regrets having spent his life blind to those wonders. It does not last. He tells himself that he is going to live every remaining second of his life to its fullest. As he looks again at this paradise on Earth, as he listens to the pleasant sound of wind rocking the foliage and of water running down the stream, smelling the scent of freedom and with the taste of an orange in his mouth, he feels that those euphoric feelings are just too much for his frail mind to bear and for his feeble body to endure. He swallows the fruit, lies on the grass and closes his eyes.

.

After a short nap, he eats another few oranges and removes his shoes. He jumps into the stream, barefoot, water up to his ankles. Sparing no thought for the bilharziosis he could catch by bathing in freshwater, he washes his arms and face. Now he is thinking about his family. He dearly wants to come back home, to hug his children and to kiss his wife. Where is he? In which direction is the city? He had been taken here by a car, where is the road?

He puts his shoes back on and walks down the stream. His hunger strike has been successful. He had won a victory over the regime and won a battle for freedom of speech. He walks as a free man with a full stomach. He had not given up his dignity, and nothing had broken his will.

.

Soon, he sees a man wandering by the brook. He walks towards him, greets him and asks him where he is. The wanderer looks very surprised. The astonished and confused former prisoner realises his interlocutor has suddenly grown wings, like an angel. The winged man tells him:

– “You still don’t realise what happened? You didn’t listen to what they told you? Your hunger strike has bore its fruit: you starved to death! This place is called heaven. They would never have let you out of that prison alive…”

.

This short story is dedicated to Abdullah Elshamy, a reporter for Al Jazeera Arabic who is being detained since August 2013 by the Egyptian government. He has been on hunger strike for 4 months. His latest blood analyses show that his organs are failing and that he could die within a few days. Several hours after the announcement, he was taken to an “undisclosed location”, which today was revealed to be solitary confinement in Tora prison’s maximum-security Scorpion unit. He could have been taken to heaven.

.

(photo taken in Plitvice national park, Croatia, by B. Monginoux / Landscape-Photo.net (cc by-nc-nd))

.

.

Al Araby can’t be here to rebuild Qatar’s reputation

Tamim bin Hamad Al Thani
Tamim bin Hamad Al Thani, emir of Qatar

The emir of Qatar, Tamim bin Hamad Al Thani, wants to set up an Arabic-language news channel named Al Araby, as did his father Hamad bin Khalifa Al Thani with Al Jazeera in 1996. Many have been speculating on Twitter that it would be to repair the damage Al Jazeera Arabic has done to Qatar’s reputation, by criticising Gulf states and by overtly supporting the Muslim Brotherhood. This is not a logical explanation.

If Al Jazeera Arabic damaged Qatar’s reputation by supporting the Muslim Brotherhood and by criticising other Gulf States – why not just tone it down? The network’s chairman, Hamad bin Thamer Al Thani, is a member of the royal family.

Moreover, the Arabic language channel may not quite be the Al Jazeera outlet that most damages Doha’s image abroad. Al Jazeera Arabic is a panregional outfit mired in trouble and which editorial line follows Qatar’s foreign policy. To the contrary, Al Jazeera English is a soaring channel with an expanding global audience, increasing credibility and more awards each year. But it does not stand in line with Doha – at all. It openly criticises its sister channels for their support for the Muslim Brotherhood, blames Qatar for its treatment of foreign workers, and overtly says it is an extension of Doha’s foreign policy and that it should not be trusted for those reasons (I will publish a video explaining all this). If there is a part of Al Jazeera Qatari policymakers should worry about, it is certainly not the Arabic language channel.

.

Even though Sheykh Tamim is on the throne since last June, it is widely belived that his father Hamad is still pulling the strings. Tamim may want to create Al Araby in order to display his independence from his father’s influence: by setting up his own Al Jazeera.

.

Both channels emphasize their independence regarding the government and both were created by a Qatari emir. Still, whereas Al Jazeera was made out of the ashes of the first BBC Arabic (1994-1996), Al Araby has no such unusual background, even though they are trying to recruit staff from the current (second) BBC Arabic. The media landscape is also different: in 1996, no free Arab media existed. Al Jazeera’s arrival induced a wave of new satellite channels. Nowadays, the market is much more competitive. Whatever happens, Al Araby is certainly not going to be a copycat of Al Jazeera Arabic.

.

Bonus: rant about the “Al Araby” name

.

“Al Araby” (the Arab one, masculine) sounds dangerously similar to “Al Arabiya” (the Arab one, feminine), the name of the Saudi news channel and Al Jazeera Arabic’s main competitor. Why this name, and not another? The creators of both Al Jazeera and Al Arabiya were not really creative, as if you glue together both names you get al-jazîra l-arabiya – that is, “the Arabian Peninsula” in Arabic. So, calling a channel “Al Araby” is lazy, if not laughable. Moreover, there are plenty of nice names out there, my favorite being “Al Lulua”. It means “the Pearl”, referring to Qatar’s former pearl industry, and it sounds so cute.

.

.