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Le Rubicon de l’enfer

Pamir panj
L’Amou Darya vu de l’autre côté de la frontière. Le Pamir est à droite de l’image. – Romin Fararoon

Ce fleuve prend sa source au Pamir, le toit du monde. Il débouche dans le vide, dans la république autonome du Karakalpakistan. Ce territoire n’a aucun rapport avec le Pakistan et ses seuls éléments notables sont des champs de coton et une mer qui s’évapore.

En remontant ce fleuve – l’Amou Darya – on arrive à Khorugh, capitale de la province tadjike autonome de Gorno-Badakhshan, dans le Pamir. C’est parmi ces montagnes que se sont réfugiés les ismaéliens, des chiites qui furent persécutés pour leurs croyances. Alors que les chiites iraniens croient en 12 imams, les ismaéliens en ont à l’heure actuelle 49 – le dernier, l’Aga Khan, étant toujours en vie.

Le Pamir est la zone la plus enclavée du Tadjikistan, du fait de son altitude. Mais c’est aussi une zone développée, grâce à la générosité de l’Aga Khan. Entourés par des sommets à 7 000 mètres d’altitude, les ismaéliens sont loin de presque tout, et donc de presque tous les ennuis venus de l’extérieur. Le problème tient dans le « presque ».

Khorugh se tient sur une frontière marquée par l’Amou Darya. Quelques kilomètres plus loin se tient le pont entre le nord-est – le Tadjikistan – et tout ce qu’il y a au sud-ouest du fleuve. Mais la frontière est poreuse.

Les trafiquants de drogues venus du sud traversent le fleuve sans effort. Ils vont vers le nord. Passées les montagnes, il y a la steppe. Passé le vide de la steppe, il y a la Russie et l’Europe. Mais la drogue n’est que le révélateur d’un problème beaucoup plus grave.

Les ismaéliens de Khorugh se souviennent encore de leur persécution par les sunnites de la région. C’est pour cela qu’ils se sont installés loin de tout. Mais le pont de Khorugh est la preuve qu’on est jamais assez loin.

N’importe qui peut passer l’Amou Darya et atteindre la capitale ismaélienne. Les gens de Khorugh pouvaient s’estimer heureux du fait que seuls les trafiquants traversaient le pont. Parce qu’au sud, il y a bien pire.

Les montagnes du Pamir pourraient se croire épargnées par le spectre des massacres et du génocide. Mais il suffirait que les insurgés du sud, les guerriers du Royaume de l’Insolence, aient l’idée de passer le pont de Khorugh.

L’année dernière, les gardes-frontières tadjiks ont repoussé une offensive talibane au niveau du pont de Khorugh. Tel est le pont jeté entre le sanctuaire ismaélien et l’enfer afghan. Depuis le départ de la coalition internationale stationnée en Afghanistan, les talibans remontent vers le nord.

Face à leur fanatisme, les ismaéliens peuvent craindre un cauchemar.

Amou Darya
Vue de la frontière depuis le Tadjikistan. On n’imagine pas être aux portes d’un pays dans la tourmente. – Arky Che

Le journaliste que l’Espagne a emprisonné 7 ans

Taysir Alouni
Taysir Allouni en 2004. Photo : Antonio Casas

Hors d’Espagne, peu d’Européens le connaissent. Taysir Allouni, un Espagnol né en Syrie, était un des journalistes phares d’Al Jazeera. Il dirigea le bureau de la chaîne à Kaboul (Afghanistan) de 2000 à 2001. Certains de ses amis en Espagne connaissaient des gens là-bas et on lui demanda de leur amener de l’argent. L’Espagnol transporta en tout 3 200 € pour cinq ou six personnes différentes.

Le 11 septembre 2001, Allouni était le seul reporter étranger sur le sol afghan. Il réalisa la première interview d’Oussama ben Laden après les attentats, mais elle était de piètre qualité au yeux d’Al Jazeera. C’est finalement CNN qui la diffusa. La police espagnole se demanda alors comment Allouni avait pu rencontrer Ben Laden sans faire partie d’Al-Qaïda.

En été 2003, après avoir couvert la guerre d’Iraq, Allouni voyagea en Espagne où il interviewa plusieurs figures politiques, dont le premier ministre José Maria Aznar. En septembre, le juge Baltasar Garzón, célèbre entre autres pour avoir amené le général Pinochet devant la justice, ordonna l’arrestation du journaliste. Allouni était sous écoute depuis des années dans le cadre d’une enquête visant des sympathisants du Hamas palestinien. La police lui avait découvert des contacts avec des membres d’Al-Qaïda. La justice était persuadée qu’Allouni appartenait à la nébuleuse terroriste, mais malgré plusieurs années de surveillance, les éléments collectés ne constituaient initialement aucune preuve. Il fallut six jours d’interrogatoire et des « documents d’information » américains et israéliens pour solidifier le dossier.

Après deux années en détention provisoire, le reporter fut condamné à sept ans de prison pour avoir convoyé 3 200 € d’Espagne à un agent d’Al-Qaïda en Afghanistan. Durant le procès, il fut aussi accusé d’appartenir aux Frères musulmans et d’être proche des Talibans. Ces deux mouvances sont très différentes et leurs rapports avec Oussama ben Laden sont loin d’être chaleureux.

En janvier 2012, la Cour Européenne des Droits de l’Homme déclara qu’Allouni n’avait pas eu droit à un tribunal impartial. Elle exigea des autorités espagnoles qu’elles lui versent 16 000 € en compensation ; son avocat en voulait 362 000 €. Madrid refusa de payer, ce qu’elle a de facto le droit de faire.

Allouni retrouva la liberté le 25 février 2012. Son passeport lui fut alors confisqué pendant plusieurs jours sans explication. Le 11 mars, il put décoller pour Doha (Qatar) où il retrouva sa famille et sa rédaction.

143Band, les fiancés de la chanson et du rap afghan

143 Band at Jawanan studio mod
143Band en featuring de la chanson « Bad Treatment » de Dehli Sultanate & Begum X (studios de la radio afghane Jawanan)

Lui s’appelle Diverse, de son vrai nom Ahmad. Elle s’appelle Paradise, de son vrai nom… Paradise, même si “sur ma carte d’identité et mon passeport il y a un autre nom, parce qu’en Iran à l’époque les noms anglais n’étaient pas acceptés”. Tous les deux sont des Afghans nés en Iran, où ils ont grandi. Leur amour pour la musique s’est manifesté dès l’enfance : “nous chantions à l’école, ainsi que pour les amis et la famille”. Ils ne se connaissaient pas encore quand ils ont déménagé à Herat, une grande ville conservatrice de l’ouest afghan, d’où leurs familles sont originaires. C’est là qu’ils se sont rencontrés, en 2008, et qu’ils ont décidé de former le groupe. Ils sont alors tombés amoureux et se sont fiancés en 2010. Des raisons de sécurité les ont ensuite poussé à quitter Herat pour le Tadjikistan voisin, un pays de langue persane tout comme l’Afghanistan. Ils résident aujourd’hui à Kaboul, la capitale afghane.

Alors que Paradise travaille comme mannequin et actrice dans des courts-métrages, Diverse est ingénieur en télécommunications. Il est diplômé d’informatique de l’université d’Herat, où il a enseigné pendant deux ans.

Le nom du groupe ? “On s’ADORE l’un l’autre !!! Donc c’est 1 ou I, 4 pour LOVE, et 3 pour YOU !!! Et on veut que tous ceux qui écoutent nos chansons et nous soutiennent sachent qu’on aime nos fans !!! C’est pour ça qu’on est 143Band.”

Les styles de 143Band sont très divers, « la pop, le hip-hop et le R&B » étant les principaux. « Nous aimons tous les styles de musique […] et nous voulons aussi nous démarquer des autres musiciens afghans ». Mais leurs chansons peuvent aussi se classer selon deux autres catégories : les morceaux qui décrivent les difficultés des Afghans et ceux qui parlent d’amour et de choses de la vie quotidienne.

Paradise est probablement la première rappeuse femme du pays et elle reconnaît que c’est un statut dangereux. “Pour être honnête je joue avec ma vie, mais c’est ce que j’ai choisi et j’aime ma carrière. Je fais de mon mieux pour que le monde entier entende mon cri, en allant sur scène dans plusieurs pays. En chantant je raconte l’histoire des autres Afghanes, les problèmes sociaux et ceux des enfants et des jeunes”. Pour les deux fiancés, la vie à Kaboul est très difficile : tous deux ont subi menaces et agressions. “Je reste tout le temps à la maison, soupire Paradise. S’il faut sortir, je mets des lunettes de soleil et je prends le taxi, comme ça personne ne me reconnaît. Les gens n’acceptent pas que je sois une femme qui chante”.

Nalestan نالستان (Terre de lamentations) — sous-titres français/dari — rap féminin afghan from Victoria Castro on Vimeo.

« Nalestan a été enregistré et tourné en Afghanistan. Je voulais prouver à tous que je vis dans ce pays, et que malgré cela je n’ai pas peur de lever ma voix pour dire au monde entier qu’il y a une femme afghane qui souffre, mais qui se bat pour nos droits. »

« Range Eshgh a été enregistré au Tadjikistan. Nous avons beaucoup d’idées de clips. Mais nous vivons dans un pays où tourner des vidéos n’est ni autorisé ni sûr, surtout pour les femmes. C’est pour ça que nous avons arrêté de faire des clips, bien qu’on continue à chanter. Peut-être qu’un jour on ira tourner des vidéos hors d’Afghanistan, avant de rentrer. »

On a quelques nouveaux morceaux mais malheureusement personne ne nous aide financièrement. On fait tout ça tout seuls.

Les fiancés sont “fiers de présenter au monde la musique afghane et en particulier le hip-hop afghan.Ils ont déjà donné des concerts au Tadjikistan, où ils ont habité, mais aussi au Brésil à l’occasion du festival FLUPP. Le groupe aussi travaillé avec le couple indien Dehli Sultanate & Begum X ainsi qu’avec de célèbres artistes afghans comme Aryana Sayeed ou Shafiq Mureed. 143Band cherche maintenant une nouvelle opportunité de se produire à l’étranger. C’est notre plus grand rêve, et, on l’espère, il se réalisera”.

Des recettes pour le succès, Paradise en connaît une : “je chante avec mon fiancé. En couple on a bien plus d’énergie pour chanter”.

YouTube : https://www.youtube.com/user/143BandMusic/videos
Soundcloud : https://soundcloud.com/143bandmusic
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Trois histoires drôles d’Al-Qaeda

On peut avoir du mal à croire que l’histoire de l’organisation terroriste la plus connue au monde puisse contenir des anectodes drôles. Mais voici trois histoires drôles tirées du passé d’Al-Qaeda, garanties sans humour noir.

1: La bouteille ensorcelée

Bouteille de glucose
Les terroristes le savent bien : il n’y a rien de plus terrible qu’une bouteille de glucose.

Pendant la guerre en Afghanistan, Oussama Ben Laden et ses compagnons se battent contre les Soviétiques. Ce jour-là, Ben Laden est malade et se repose dans la galerie que ses hommes ont creusée. Son lieutenant, Ayman az-Zawahiry, qui est médecin, vient le voir pour lui administrer du glucose en intra-veineuse. Il installe un poteau en métal pour faire tenir la bouteille de glucose et insère un tube dans le récipient. Ben Laden retrousse sa manche pour que Zawahiry puisse le piquer. Juste à ce moment-là, un avion de chasse passe au-dessus. Plusieurs bombes tombent sur un sommet près de la tranchée. La bouteille chute sur le coup.

Patient, Zawahiry remet la bouteille, démêle le tube et y insère une autre aiguille. Ben Laden tend de nouveau son bras. C’est alors qu’une deuxième série de bombes s’abat juste au-dessus d’eux. Les morceaux de roche volent et les supports en bois de la galerie explosent. Le médecin part chercher la bouteille, qui a roulé à l’autre bout de l’endroit. Les jihadistes fixent la bouteille de glucose comme si elle était vivante. Un d’entre eux dit : “Tu ne vois pas ? À chaque fois que tu mets la bouteille sur le poteau, on nous bombarde !”

Zawahiry rit en répondant qu’il ne s’agit que d’une coïncidence. Il remet une aiguille stérile. Soudain, une troisième série de bombes fait exploser le plafond de la galerie, qui s’ouvre à l’air libre. Les jihadistes se cramponnent à ce qu’ils peuvent en hurlant. La galerie se remplit de gaz de combat et tout le monde se jette sur ses masques.

Zawahiry redresse tranquillement le poteau de métal et attrappe la bouteille. Les combattants terrifiés lui crient : “Jette la bouteille dehors ! Ne la touche pas !” Ben Laden leur dit que la superstition est interdite en Islam, mais ils ne l’écoutent pas. Alors que le médecin prend le tube pour l’insérer dans la maudite bouteille, un jihadiste la lui attrappe et la jette à l’extérieur.

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Source : “The Looming Tower – Al-Qaeda and the Road to 9/11”, par Lawrence Wright

p. 160-161

2 : La grande évasion

Plan de l'évasion
Plan de l’évasion

En ce 11 décembre 2005, les membres d’Al-Qaeda détenus dans une prison yéménite décident de s’évader. Ils sont regroupés dans deux cellules contigües : celle de devant, une pièce relativement grande qui donne sur le couloir, et celle de derrière, séparée de celle de devant par une porte et sans accès direct sur le couloir. Derrière, les hommes creusent le sol du matin au soir à l’aide de cuillères et de morceaux de métal. Devant, ceux qui ne travaillent pas se relayent pour réciter le Coran le plus fort possible afin de couvrir le bruit de ceux qui creusent. Leur but : percer un tunnel jusqu’à la mosquée addossée à la prison, 50 mètres plus loin.

Le principal problème est : que faire de la terre déblayée ? Les détenus s’en débarassent d’abord en la jetant dans les toilettes, ce qui marche jusqu’à ce que les toilettes se bouchent. Puis ils la cachent sous leurs matelas. Enfin, ils la mettent dans des sacs en plastique et la déposent dans un coin des salles d’eau où les gardes ne viennent jamais.

Un jour, un soldat arrive dans la cellule de devant pour réparer la porte. Malheureusement, le problème de la terre à cacher n’est pas tout à fait résolu, et il y en a un peu partout. Un détenu se dispute avec le garde pour faire diversion, parvient à le distraire et le fait partir. Sauf que, début février 2006, les responsables de la prison ordonnent ce coup-ci de réparer vraiment la porte. Les détenus doivent s’enfuir avant le début de la semaine (samedi au Yémen), sinon ils sont cuits. Jeudi, ils arrivent au niveau du sol de la mosquée et frappent sur le carrelage pour sortir. Un garde entend le bruit depuis le mirador, tire un coup de feu, et ne cherche pas plus à comprendre. Après quelques heures supplémentaires d’efforts, le tunnel perce. Au lieu de donner sur la morgue de la mosquée, comme prévu, il donne sur les toilettes des filles. Ce jour-là, il n’y a personne dedans, car c’est la salle la moins utilisée du bâtiment. Imaginez ce qui se serait passé si, pour une fois, une fidèle avait eu une envie pressante…

P.S. : en apprenant l’évasion, les Américains se disent que les détenus avaient forcément des complices parmi les gardes : pour eux, la probabilité d’arriver à creuser un tunnel de 50 m à l’aveugle jusqu’aux toilettes des filles de la mosquée est bien trop faible…

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Source : “The Last Refuge – Yemen, Al-Qaeda, and America’s War in Arabia”, par Gregory D. Johnsen

p. 191-194

3 : Madame la voisine

Madame la voisine
Madame la voisine faisant paniquer un jihadiste.

Une cellule d’Al-Qaeda veut s’implanter dans une nouvelle ville au Yémen. Quaity, le chef de la cellule, jette son dévolu sur Tarim, une bourgade dans le désert de l’Hadramout (désert dont le nom signifie d’ailleurs “la mort est venue”). Mais c’est une ville où tout le monde se connaît. Les gens auraient tôt fait de remarquer un groupe de nouveaux venus, barbus et célibataires. Ils décident donc de se déguiser en filles. Ils n’ont qu’à enfiler une abaya (robe noire) et un niqab et ils sont méconnaissables.

C’était sans compter sur Madame la voisine, qui est une femme observatrice et qui se tient au courant de tout ce qui se passe dans son quartier. Un jour, elle remarque que dans la maison d’à côté, il n’y a que des femmes qui entrent et qui sortent. Une maison où vivent plusieurs femmes sans hommes ? C’est suspect. Ne serait-ce pas des prostituées qui s’implantent en ville ? Elle en parle à ses amies.

Pour en avoir le coeur net, elle part frapper à la porte de la maison. À sa grande surprise, c’est un homme barbu qui ouvre. Il dit précipitemment que les femmes ne sont pas là, puis il claque la porte. La voisine ne sait plus quoi penser : des prostituées, un trafic de drogue ? En tout cas, c’est forcément quelque chose de mauvais. Une fois à la maison, elle téléphone à la police.

C’est ainsi que la cellule d’Al-Qaeda à Tarim fut démantelée grâce à Madame la voisine.

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Source : “The Last Refuge – Yemen, Al-Qaeda, and America’s War in Arabia”, par Gregory D. Johnsen

p. 226-227

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Dessins réalisés par moi-même (mon smartphone-lapin n’ayant pas encore tout à fait le niveau)

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