Cartes aux pommes (dossier économie)

Voici les cartes et diapositives d’un projet que j’ai mené au printemps 2016 consistant à comparer les PIB des pays du monde avec les bénéfices d’Apple. L’ensemble des cartes (y compris la deuxième partie) sont publiées à la demande d’étudiants de l’Inalco ayant assisté aux présentations que j’en ai faites en cours d’économie.

Partie 1 : PIB nominaux

L’article de Numérama a été publié le vendredi 26 février 2016. Il a été repris sur ce site à oreilles de lapin une semaine plus tard et présenté mercredi 9 mars 2016 au début du cours d’économie d’Assen Slim à l’Inalco, devant les étudiants de L2 HEI et CPEI. Je ne reprendrai pas ces cartes ici pour plus de concision, la plupart d’entre elles étant reprises dans la partie 2 (toutes sauf celles régionales de la France, des États-Unis, de la Chine et de l’Inde).

Partie 2 : PIB par habitant

Cette partie a été réalisée sur suggestion d’Assen Slim et présentée le mercredi 4 mai 2016 au début de son cours d’économie à l’Inalco, devant les étudiants de L2 HEI et CPEI. Veuillez m’excuser s’il y a des imprécisions sur les cartes que je me suis contentée de corriger à l’oral. Notamment, sur les cartes par habitant, l’unité de l’échelle de couleur est bien le millième de bénéfice d’Apple par employé. En italique se trouve une transcription de mémoire d’une partie de ce que j’ai dit en présentation.

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Bonjour, si vous assistez à tous les cours vous m’avez déjà vue présenter des cartes de PIB. Sur suggestion du prof j’ai décidé de remettre le couvert en cette fin d’année. Promis, je vais essayer de ne pas trop me répéter.

Donc, la dernière fois, je posais la question : le PIB d’un pays, c’est quelque chose de tellement énorme, comparé aux bénéfices même d’une très grosse entreprise ça donne quoi ? J’ai donc pris l’entreprise réputée être la plus prospère de tous les temps — Apple — et ai comparé ses profits aux PIB mondiaux. Résultat des courses, la majorité des pays rêveraient d’un PIB aussi élevé que les bénéfices de cette boîte. J’ai pris ici la Slovénie et le Liban, deux pays dont le PIB est légèrement inférieur aux profits d’Apple.

Mais le prof m’a demandé de refaire des cartes, non pas de PIB, mais de PIB par habitant pour constater la richesse réelle des gens et la comparer à celle moyenne des employés d’Apple.

Tout d’abord, quelques rappels sur la firme à la pomme :

Apple a enregistré en 2015 les plus hauts profits jamais engrangés par une boîte privée (dans les 53 milliards $), elle a eu la 2è plus haute capitalisation boursière de tous les temps en 2015 (le record est détenu par Microsoft vers l’an 2000 il me semble) et c’est actuellement la plus grosse capitalisation au monde, devant Google. Bon, si vous avez suivi l’actu éco, vous avez vu qu’elle a eu le malheur de publier ses résultats trimestriels, en baisse pour la première fois depuis une décennie. Les investisseurs ont trouvé qu’elle ne faisait plus assez de profits — la plupart des pays du monde rêvent toujours d’avoir un PIB aussi élevés que ses bénéfices, mais ça on s’en fout — et ils ont vendu leurs actions. -12% sur une semaine, 50 milliards de dollars qui s’évanouissent de Wall Street — c’est comme si une entreprise comme Airbus était rayée de l’existence, normal quoi — et Apple est donc réduite à l’état de compote.

De quoi j’ai pas parlé ? Ah, de sa trésorerie ! Apple a la plus grosse trésorerie au monde. Non seulement on pourrait boucher le trou de la Sécu avec, mais ils n’auraient pas à se plaindre vu qu’il leur resterait encore 60 milliards de $ dans leurs caisses. Ça fait donc plus de 200 milliards qui dorment dans une dimension parallèle, hors de portée du fisc.
Plus modestement, Bercy réclame à Apple une cinquantaine de millions d’euros. 9h de bénéfices, vous vous rendez compte !

Bien, passons aux choses sérieuses.

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Vous avez déjà vu cette carte de PIB total la dernière fois. Pour chaque région du monde, j’afficherai cette carte avant de passer à celle en PIB/hab.

Monsieur Slim m’avait demandé de faire les cartes en PPA (parité pouvoir d’achat). Mais je ne les ai pas faites car elles sont très similaires à celles en nominal, à ceci près que les inégalités sont moins marquées. diapo 2 PIBhab_seeb Moyen-Orient

Pour les pays, c’est vraiment pas glorieux. Non seulement aucun PIB/hab ne dépasse la production de richesse d’un salarié d’Apple, mais même les Qataris, qui sont à peu près les plus riches au monde, ne font même pas 1/5 d’un employé à la pomme. Au lieu de compter les PIB/hab par millième de production de richesse du salarié d’Apple, on peut l’évaluer en temps de travail. Un Qatari met une année à produire ce que fait un type d’Apple en 2 mois ; un Émirati, 1 mois ; un Saoudien, 17 jours ; un Libanais, 8 jours ; un Indien, 1 jour ; un Afghan, 11h…

Et là, normalement, vous me dites : non là arrête, ta comparaison est complètement abusée. Et vous aurez parfaitement raison. Quand on calcule un PIB par habitant, on prend le PIB du pays et on le divise par la population entière, dans laquelle il y aura des enfants, des retraités, étudiants et autres inactifs, sans compter les chômeurs dans la population active. Au contraire, un employé d’une entreprise est par définition employé. La comparaison est donc injuste et manque de sens physique. Donc oublions les chiffres exacts et concentrons-nous sur les couleurs.

diapo 3 PIBnom_seeb Afrique diapo 4 PIBhab_seeb_Afrique

Il faut faire attention avec le PIB/hab : il ne prend pas en compte les inégalités, ce n’est pas l’indice de Gini. Les Gabonais ont un PIB/hab deux fois plus élevé que celui des Algériens, mais ça ne veut pas dire que le Gabonais que vous croiserez dans la rue sera deux fois plus riche que l’Algérien que vous verrez dans la rue.diapo 5 PIBnom_seeb Asie Pacifique diapo 6 PIBhab_seeb Asie Pacifique diapo 7 PIBnom_seeb Europe diapo 8 PIBhab_seeb Europe

On ne voit pas beaucoup de différences en Europe, un continent globalement riche. Je noterai juste la Moldavie, où les gens sont à peu près aussi riches qu’au Soudan.

diapo 9 PIBnom_seeb Amériques diapo 10 PIBhab_seeb_Amériques

Pour finir, on peut se poser une question. Une entreprise plus riche que la plupart des pays du globe, qu’est-ce qui la différencie d’un État ? La convention de Montevideo donne la définition d’un État, et on s’aperçoit que — ce que je dis marche aussi pour Google, Facebook et d’autres entreprises tech — on voit qu’Apple rentre dans chacun des quatre critères. Il a un territoire (formé de ses téléphones et ordinateurs) peuplé (de clients ayant un identifiant, une carte d’identité, et payant des impôts, la somme qu’ils donnent pour acheter les appareils), gouverné et entretenant des relations avec d’autres États/entreprises. Il ne manque plus qu’un cinquième critère, plus informel : la reconnaissance internationale. Et vous savez quoi ? Eh bien Washington la lui a (presque) accordée !

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(un résumé du contexte Apple vs. FBI est accessible ici, dans un article originellement écrit pour Zaman France)

Voilà, il ne leur manque plus qu’un siège aux Nations Unies.

Après avoir été « comme vous tous je pense, troublé par cette définition de ce qu’est un État », le professeur Slim a fait un lien avec la théorie marxiste de l’impérialisme capitaliste, selon laquelle les entreprises finissent par se substituer aux États et grossissent jusqu’à dominer le monde, avant que le système ne s’effondre sous son propre poids. Il a également évoqué les thèses de Schumpeter sur les monopoles.

Un étudiant derrière son Mac faisait remarquer que d’autres entreprises arrivaient, à leur manière, à une mainmise sur le marché telle que leur puissance s’approchait de celle d’un État. Il a cité notamment Microsoft (qui contrôle les systèmes d’exploitation de 90% des ordinateurs) et Walt Disney, dont l’empire culturel a racheté Pixar.

Je n’ai pas pensé à le dire à la présentation, mais il ne faut pas oublier que malgré sa force de frappe économique, Apple n’a jamais eu de parts de marché importantes (il ne contrôle aujourd’hui que 15% du marché du smartphone et 10% de celui de l’ordinateur) et fait sur ce point pâle figure face à bien d’autres géants technologiques.

Le professeur Slim m’a enfin demandé de réanalyser la situation en prenant non pas le PIB divisé sur toute la population, mais sur la seule population active. De fait, étant donné qu’il me semble improbable que moins de 20% de la population d’un pays soit active, même une population comme les Qataris n’atteindraient pas le « PIB/hab » d’un employé d’Apple. Pour beaucoup de pays, le décalage est même de l’ordre d’un rapport x100, complètement irrattrapable.


Je remercie mon professeur Assen Slim pour m’avoir dédié deux débuts de cours, Numérama pour s’être intéressé à ces cartes, et @pascal_castro pour avoir eu l’idée du calembour qui sert de titre à la présentation.

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