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Vous reprendrez bien un peu de sanskrit ?

La bataille de Kurukshetra telle que racontée dans le Mahabharata, un des plus importants livres de l'hindouisme. Le sanskrit, et les textes sacrés indiens en général, n'ont été mis à l'écrit que très tardivement.
La bataille de Kurūkshetra (État de Haryana, nord de l’Inde) telle que racontée dans le Mahābhārata, une des plus importantes épopées de l’hindouisme, composé sur plusieurs siècles au cours de l’antiquité. Le sanskrit, et les textes sacrés indiens en général, n’ont été mis à l’écrit que très tardivement. C’est pour cette raison que le sanskrit est considéré comme n’ayant aucun alphabet propre. – manuscrit du XVIIIè siècle / domaine public

(si vous ne savez pas ce qu’est le sanskrit, c’est l’équivalent indien du latin.)

Cet article s’adresse à tous ceux qui ont du mal avec l’anglais, l’allemand ou une autre langue. C’est trop dur pour vous ? Une mini-cure de sanskrit de 5 min devrait résoudre le problème. On va faire quelques phrases très simples ensemble. Après, toutes les langues étrangères vous paraîtront faciles.

mama nāma Rāmaħ. (mon nom est Rama)

Le premier mot est aham (« je ») qui décliné au génitif donne mama. Le deuxième est le neutre nāman qui au nominatif devient nāma. Le troisième est le prénom Rāma qui devient Rāmas au nominatif, sauf qu’on est en fin de phrase, et donc ça devient Rāmaħ.

kutrāsti vo rājā ? (où est votre roi ?)

Le premier mot est kutra qui signifie « où ». Le second est asti qui est le verbe « être » à la troisième personne du singulier. Mais, pour faire joli, ils fusionnent en kutrāsti. Le troisième mot est yūyam qui signifie « vous », mais vu qu’il est au génitif il devient yușmākam, et vu que yușmākam est un peu lourd on préfère utiliser la version courte (enclitique), vas. Mais le mot d’après commence par un r, donc vas devient vo. Le quatrième mot est le masculin rājan (« roi »), et comme il est au nominatif il se décline en rājā.

kākaħ kutra vasati ? (où vit le corbeau ?)

Le premier mot est kāka, mot masculin signifiant « corbeau ». Au nominatif comme ici, il devient kākas, mais vu que le mot d’après commence par un k, il devient kākaħ. Kutra veut dire « où ». Vasati vient de la racine vas- (habiter) et le suffixe ati est celui de la troisième personne du singulier.

kāko grāmeșu vasati. (le corbeau vit dans les villages)

Le premier mot est toujours « corbeau » au nominatif, mais vu que le mot d’après commence par un g, il devient kāko au lieu de kākas. Le deuxième mot est le masculin grāma (village), qui devient grāmeșu au locatif pluriel.

bhayād gŗhān na nirgacchāmaħ. (de peur, nous ne sortons pas de la maison)

Le premier mot est bhaya (peur). À l’ablatif (« de qch. »), il devient bhayāt, mais vu que le mot d’après commence par un g, il devient bhayād. Le deuxième mot est gŗh (maison) ; il est aussi à l’ablatif et se transforme en gŗhāt, mais vu que le mot d’après commence par un n, il mute en gŗhān. Le troisième mot est juste la négation na. Le quatrième vient de la racine nirgama (sortir) accolé au suffixe de la première personne du pluriel, amas, ce qui fait nirgacchāmas (oui, le m est devenu ccha). Mais vu qu’on est en fin de phrase, ça devient nirgacchāmaħ.

Les exemples sont pris du cours d’initiation au sanskrit de l’Inalco, accessible aux étudiants en première année du département Asie du sud.

Liberté, égalité, fraternité… laïcité ? (contre-argument mathématique)

Porche de l'École Nationale d'Administration (ENA)
Porche de l’École Nationale d’Administration (ENA), dans le VIè arrondissement de Paris, juste au sud du jardin du Luxembourg. – LPLT

La devise de la République française est « Liberté – Égalité – Fraternité ». Elle est sensée représenter la République dans son ensemble. Certains voudraient y rajouter le terme « Laïcité ». J’y oppose un argument inspiré des mathématiques.

Vecteurs et famille libre

La liberté, l’égalité et la fraternité sont (sensés être) les trois vecteurs de la France. Ils sont (linéairement) indépendants : ces trois concepts ne se recouvrent pas entièrement, aucun des trois n’est un simple mélange des deux autres. Ils forment donc ce qu’on appelle une famille libre.

En mélangeant les vecteurs dans les bonnes proportions, on obtient les principes fondamentaux de la République. Normalement, on n’a pas besoin de rajouter quoi que ce soit d’autre. On pourrait en débattre et dire que certains principes républicains sont faits d’autre chose que de liberté, d’égalité et de fraternité. Mais ça ne changerait rien au raisonnement : il suffirait de ne se focaliser que sur les principes formés exclusivement sur les trois vecteurs.

Bref : tout point des fondements de la République peut être décrit comme une somme des trois vecteurs, avec les bons coefficients multiplicateurs. Vu que les vecteurs forment une famille libre (c’est une condition indispensable), et vu ce qu’on vient de dire, ils forment ce qu’on appelle une base de la République.

Mathématiquement, la devise « Liberté – Égalité – Fraternité » est une base de la République Française.

Bonus : si ces trois vecteurs ne se recoupent absolument pas (càd, si on peut imaginer un pays libre mais complètement inégalitaire et sans entraide, etc.), ils sont orthogonaux et constituent une base orthogonale. De là, on pourrait diviser chacun des vecteurs « Liberté – Égalité – Fraternité » par sa norme pour en faire une jolie base orthonormale (tous les vecteurs sont ajustés pour valoir 1). Mais je laisse ça aux juristes férus de maths.

Que se passe-t-il si on rajoute la laïcité ?

La laïcité, c’est tout simplement :

  • être libre de pratiquer ou non sa religion
  • être égal quelle que soit sa religion
  • le respect et la fraternité entre toutes les confessions

Le vecteur laïcité est une somme des trois vecteurs « Liberté – Égalité – Fraternité ». Il n’est pas indépendant de ces vecteurs. Si on forme une famille « Liberté – Égalité – Fraternité – Laïcité », on a ce qu’on appelle une famille liée. Par définition, une famille liée ne peut pas être une base de quoi que ce soit.

La devise « Liberté – Égalité – Fraternité – Laïcité » ne peut mathématiquement pas être une base de la République française.

Les 37 nouveaux amis d’Apple #AppleVsFBI

Le FBI devrait recevoir le prix Nobel de la Paix pour avoir amené Microsoft (entre autres) à soutenir Apple "de tout son cœur".
Grâce à ses efforts, le FBI a réalisé l’exploit d’unir le monde impitoyable de la Vallée de Silicium, et notamment d’avoir amené Microsoft à soutenir Apple « de tout son cœur ». Pour ce miracle surréaliste, le FBI mériterait le prix Nobel de la Paix.

Cela s’inscrit dans le cadre d’une énorme et rocambolesque histoire de cryptage, de vie privée, de surveillance et de sécurité. Elle a démarré quand le FBI a demandé à Apple de concevoir un système d’exploitation compromis (= avec une backdoor) pour accéder au téléphone de travail du terroriste de San Bernardino. Une telle chose exposerait non seulement tous les iPhones aux hackers, mais serait aussi un précédent permettant aux gouvernements du monde entier de fouiller dans les téléphones de n’importe qui.

Pour résumer la suite, un peu familièrement et en une seule ligne : Apple a dit au FBI d’aller se faire voir.


 

Source : Amicus Briefs in Support of Apple (www.apple.com)

Rendez-vous sur le précédent post à oreilles de lapin pour réaliser à quel point la marque à la pomme est énorme. Cela vous aidera à visualiser à quoi s’attaque le FBI — ou plutôt, s’attaquait, avant que tout ce beau monde (plus les Nations Unies) n’aille exprimer son amour récent pour la firme de Cupertino.

Comment prononcer correctement un nom turc

Livres de littérature turque au sous-sol de la Bulac (Inalco, 13è arrondissement, Paris) (11 février 2016, 10h05)
Livres de littérature turque au sous-sol de la Bulac (Inalco, 13è arrondissement, Paris) (11 février 2016, 10h05)

Le turc est facile à prononcer pour un français. Les seuls sons qui n’existent pas en français sont le r roulé, le h aspiré, le ı (le fameux i sans point) et le ğ (qui ne se prononce pas vraiment de toute façon). L’alphabet est latin, avec quelques lettres spéciales. Les voici.

Le c, ç et ş

Ils ont des équivalents français exacts.

  • c → dj
  • ç → tch
  • ş → sh

Par exemple :

  • Cumhuriyet (« république ») → djoum-hou-ri-yèt
  • Fenerbahçe (quartier d’Istanbul) → fé-nèr-bah-tché
  • Beşiktaş (autre quartier d’Istanbul)→ bé-chic-tache

Le ğ (yumuşak g)

Littéralement, cette lettre s’appelle « g mou ». Elle se prononce comme un très léger eu à la fin d’une syllabe, et ne s’entend pas vraiment au début d’une syllabe. Le symbole en alphabet phonétique international est [ɰ].

  • Davutoğlu (« fils de David » ; Premier ministre turc actuel) → da-vou-toeu-lou
  • Erdoğan (Président turc actuel) → èr-do-anne

Le ü et le ö

Ils ont leurs équivalents français exacts.

  • ü → u français normal, comme dans « union »
  • ö → œ ou eu

À noter que le u turc correspond au ou français.

Le ı sans point

C’est probablement le son le plus difficile du turc pour un francophone. Techniquement, le ı est au i ce que le ou est au u en français. Ce son, prononcé très en arrière de la bouche, est retranscrit en polonais et en russe par un y (ы en cyrillique) et en alphabet phonétique international par [ɯ]. La voyelle française qui lui ressemble le plus est le e muet (comme dans « je« ) et c’est comme ça qu’il vaut mieux le prononcer. Il ne faut surtout pas le prononcer comme un i avec point. Prenons une phrase complètement banale et très polie :

Seni sıkıyor muyum? (Est-ce je t’ennuie ?)

Si, par le plus grand des malheurs, vous mettez les points sur les i de sıkıyor (« ennuyer »), la phrase devient : « Est-ce que je te baise ? » (et pas au sens d’embrasser, bien sûr).

Le ı majuscule s’écrit I. Il est important de noter que le i majuscule s’écrit İ (avec un point).


Maintenant que vous avez tout ce qu’il vous faut, il ne reste plus qu’à vous souhaiter de bons succès en turc : başarılar!

« Noor » de Sorayya Khan, un roman pakistanais

Une fermière en pleine récolte à Khulna -- Yousuf Tushar, 17 avril 2014
Une fermière en pleine récolte à Khulna (Bangladesh) — Yousuf Tushar, 17 avril 2014

Ceci est une fiche de lecture réalisée dans le cadre du cours d’introduction aux littératures sudasiatiques de l’Inalco. J’ai eu 15/20 à ce cours mais ne connais pas la note de la fiche de lecture, qui comptait pour la moitié des points.

Noor

Sorayya Khan (Pakistan) – 2003 – anglais – 204 pages

Présentation de l’auteure

Sorayya Khan est née en Europe dans les années 60, d’un père pakistanais et d’une mère néerlandaise. Elle a grandi au Pakistan occidental, puis a étudié aux États-Unis où elle a décroché un doctorat en études internationales en 1987. En dehors de sa carrière littéraire, elle est chercheuse sur l’Asie du Sud et l’Indonésie. Elle vit actuellement à New York.

Elle a publié trois romans, tous en anglais : Noor (2003), Five Queen’s Road (2009) et City of Spies (2015). Elle parle ne parle pas parfaitement ourdou. Alors que la littérature anglophone pakistanaise traite généralement des sujets assez consensuels, Noor évoque la sécession du Bangladesh, un sujet très sensible dans le pays, peu traité même dans la littérature en langue vernaculaire. Ce roman a reçu de nombreuses critiques, largement positives, dans la presse du sous-continent.

Résumé

Une nuit après l’amour, Sajida a la vision d’une étrange petite fille qui l’appelle par le nom de « mère ». Neuf mois plus tard, Noor naît. Mais il apparaît vite qu’elle n’est pas normale, que ce soit au niveau physique ou comportemental. La famille est divisée entre tolérance et rejet de cette petite fille insensible à la douleur, à la fois prodigieuse et retardée. Le plus perturbant reste l’aptitude stupéfiante de Noor au dessin. Comment ses œuvres peuvent-elles à ce point refléter leur souvenirs familiaux du cyclone et de la guerre du Pakistan oriental ?

Cadre et personnages

L’action se déroule de 1988 à 2001 à Islamabad, dans une famille aisée ourdouphone et anglophone. Le roman se focalise presque exclusivement sur cinq personnages. Entre parenthèses sont leurs âges approximatifs au début du récit.

Sajida (23 ans) est l’héroïne. D’origine bengalie, sa famille a été emportée par le cyclone de 1970, alors qu’elle avait cinq ou six ans. Elle a ensuite été adoptée par Ali, un soldat ouest-pakistanais venu combattre au Pakistan oriental en 1971.

Noor (« Lumière » en ourdou) est la troisième enfant de Sajida, atteinte d’un trouble du développement, peut-être une trisomie 21. Elle manifeste un don singulier pour le dessin depuis qu’on lui ait offert des crayons de couleur à son premier anniversaire. Ses œuvres abstraites, au début des feuilles de couleur bleue unie, deviennent de plus en plus réalistes, jusqu’au jour où elle dessine une représentation « digne d’une photographie » de son grand-père en treillis.

Ali (41 ans) est un promoteur immobilier et fils cadet de Nanijaan, vétéran du Pakistan oriental. Il a évité un mariage arrangé avec sa cousine. Il n’a que Sajida comme fille (adoptive) et n’est pas marié. Il a de facto abandonné la religion après avoir fait la guerre au Pakistan oriental. Il a fait construire la maison familiale, un lieu à part surnommé le « Secteur d’Ali », dans lequel se déroule le récit.

Hussain est le mari de Sajida. Ils se sont rencontrés alors qu’elle avait 16 ans. Pendant des années, il ne parvient pas à tolérer la différence de Noor, avant de finir par l’accepter vers le milieu du récit.

Nanijaan (70 ans) est la mère d’Ali. Elle n’a eu que des fils, la plupart partis à l’étranger. Son mari, décédé, la battait régulièrement. Elle est très proche de Sajida.

Style et interprétation générale

Le roman est de langue anglaise, ponctué de quelques rares mots ourdous. Il est divisé en treize chapitres, sobrement intitulés one à thirteen. Les phrases sont courtes et simples, avec quelques envolées lyriques notamment dans les premières pages. Le récit est raconté par un narrateur omniscient. On alterne entre moments du présent, de la vie quotidienne, et description d’épisodes passés de la famille.

Un certain mystère enveloppe un roman qui aurait par ailleurs pu être réaliste. La petite Noor frôle le fantastique. Par exemple, il n’y a aucune explication rationnelle sur la vision qu’a Sajida de sa future fille au début de l’ouvrage. Sorayya Khan se défend néanmoins de tout « réalisme magique », qualificatif parfois attribué à son roman. Ainsi, les dessins de Noor sont suffisamment abstraits pour que chaque personnage puisse y voir des allusions à son passé.

Les souvenirs qu’a Ali de sa mission au Pakistan oriental sont à part. Ceux-ci sont écrits en italiques, à la première personne, dans un style parlé, avec des mots crus voire vulgaires pour décrire l’horreur de la guerre, des mutilations et des viols.

Thèmes du livre

Le cercle familial

Sorayya Khan pense que c’est dans le cercle familial que peuvent cicatriser les blessures occasionnées par l’Histoire. Initialement, la vie de la famille de Sajida est très tranquille. Il était communément admis qu’Ali avait adopté Sajida à sen rentrant de la guerre, et que celle-ci s’était très bien intégrée à la famille, malgré quelques incidents. Notamment, comme expliqué dans le premier chapitre, la mère de Sajida est un sujet tabou, tout comme le reste de sa famille biologique.

L’irruption de Noor brise cet équilibre. La fierté de Hussain est atteinte par cette fille handicapée. Il manquera à son devoir de père et de mari pendant plusieurs années, avant de se repentir. Nanijaan demande à son fils, presque bêtement, s’il a tué qui que ce soit au Pakistan oriental ; meurtres qu’il finit par devoir admettre à lui-même.

Peu à peu, alors que les souvenirs de la guerre émergent, il apparaît que la petite Sajida n’a pas été adoptée par Ali, mais plutôt enlevée, emmenée sans son accord dans une jeep onusienne alors qu’elle errait au bord de la route. Plus tôt, dans un charnier, Ali aurait même pu abattre Sajida par le hasard de la guerre, elle qui n’était qu’une petite Bengalie comme une autre. Pourtant, ces révélations ne déchireront pas le foyer. Tout comme Hussain finit par accepter sa fille, Sajida pardonne Ali pour tout ce qu’il lui a fait, ou aurait pu lui faire dans le feu du conflit.

Le cyclone de 1970 et la guerre de 1971

Dans ses souvenirs d’enfance, Sajida a du mal à différencier les événements du cyclone et de la guerre, malgré plusieurs mois d’intervalle entre les deux. Elle a généralement tendance à penser que toute mort et destruction vient du cyclone, en occulant la guerre. Cette ambiguïté s’estompe au fil de la trame.

Noor livre, à travers les souvenirs d’Ali, une vision sans tabous des atrocités du conflit. Au-delà des cadavres, des charniers boueux et des rivières de sang, l’accent est mis sur les violences à caractère sexuel : femmes et hommes mutilés, jeunes mères violées. Le paroxysme des mémoires d’Ali est quand celui-ci est incité à profiter de l’esclave sexuelle, impassible et neutre, avec laquelle son chef venait de coucher.

La perception des Bengalis par les Ouest-Pakistanais

Sajida fut longtemps traitée comme une bête de foire à cause de la noirceur de sa peau. Même son père adoptif ne peut s’empêcher de se demander de quelle couleur seraient les enfants de Sajida et du blanc Hussain. Nanijaan, pour soutenir sa petite-fille adoptive, teint ses cheveux pour qu’ils correspondent à la couleur de peau de Sajida.

Comme Ali le dit à Noor, les soldats pakistanais surnommaient les Bengalis les « Bingos ». Les militaires n’hésitaient pas à lancer des boutades racistes sur les Bengalis (« Pourquoi les Bengalis sont-ils si faibles ? […] Parce qu’ils n’arrivent pas à faire la différence entre du riz et de l’herbe », p. 118), comme se le remémore Ali quand Noor lui demande de lui raconter une blague.

Le président Muhammad Zia-ul-Haq

Dans le roman, il est simplement référencé sous le nom de « Général Z ». Serait-ce par antipathie ? Le général Zia, figure polarisante de l’histoire pakistanaise, dirigea le pays de 1978 à 1988, jusqu’à sa mort dans un accident d’avion suspect, événement d’ailleurs évoqué dans Noor. Le roman se concentre surtout sur sa fille, Zain Zia-ul-Haq (non nommée), atteinte d’un trouble du développement comme Noor, et décrite comme grosse, bête et malpolie. Bien que Sajida soit beaucoup plus compréhensive vis-à-vis de sa fille que ne l’est Hussain, elle ne peut s’empêcher, non sans gêne, de dresser un parallèle entre Noor et la fille du président.

La religion

La famille de Noor est religieuse sans être fondamentaliste, à l’exception notable d’Ali. Traumatisé par les horreurs de la guerre du Pakistan oriental, il a cessé de pratiquer, voire peut-être de croire en Dieu. Sa mère Nanijaan le déplore un peu, sans que ce soit un sujet de contentieux grave pour la famille.

Référence du livre

Sorayya Khan, Noor (2003), 204 p., Alhamra Publishing, Islamabad

Scoop : un musulman a fondé la plus grosse capitalisation boursière du monde !

Miniature indienne moghole illustrant le Baburnama.
Miniature illustrant le Baburnama بابرنامه, autobiographie du roi Babur (1493-1530), fondateur ouzbek de l’Empire moghol d’Inde. Elle représente un jardin où poussent des grenadiers. J’aurais préféré qu’il s’agisse de pommiers, mais on ne peut pas tout avoir :-)

Non, je ne parle pas de Saudi Aramco. Ils ne sont pas encore côtés en bourse, et puis c’est une compagnie pétrolière, ils trichent un peu, quoi. Moi, je parle d’une petite start-up qu’un musulman a fondée dans un garage et qu’il a transformée en une énoooorme boîte ! Énoooooorme !

Cette « grosse blague » est facile à monter. Il suffit de lire la charia (loi islamique) de près. Notez que toutes les conclusions ci-dessous sont obtenues selon une certaine lecture de l’islam.

Mariage selon la religion du conjoint

Dans la loi islamique classique, un homme musulman peut se marier avec une ou plusieurs femmes musulmanes, ou appartenant aux gens du Livre (chrétiennes, juives et éventuellement zoroastriennes).

Une femme musulmane ne peut se marier qu’avec un musulman. Elle ne peut pas épouser un chrétien, par exemple. Si elle essaye de le faire, le mariage est considéré comme nul selon la charia. Si elle consomme quand même le mariage, elle passe pour une fornicatrice (100 coups de fouet s’il y a quatre témoins visuels indépendants ayant chacun un casier judiciaire vierge et une réputation d’honnêteté, etc.). Je ne suis pas sûre de la religion de l’enfant d’une musulmane et d’un chrétien ; je crois qu’il est musulman, mais ce n’est pas important pour la suite de l’histoire.

En tout cas, l’enfant d’un père musulman est nécessairement musulman. Cet argument suffirait pour conclure sur cette malicieuse blague. Mais ce serait bien trop facile ! On va donc se compliquer les choses.

Et si l’enfant d’un musulman est élevé par des chrétiens ?

Supposons que l’enfant d’un père musulman soit adopté à la naissance dans une famille chrétienne, qu’il ait une éducation chrétienne, qu’adulte il aille à la messe, etc.. Est-il encore musulman aux yeux de la charia ?

La réponse est plutôt « non » : il a abandonné l’islam, c’est un apostat. C’est très embêtant pour notre blague, car elle tient sur le fait que l’enfant d’un musulman reste musulman quoi qu’il arrive. Mais on va trouver un moyen de s’en sortir.

Jurisprudence

Prenons l’exemple de Meriam Yahia Ibrahim Is’hag (مريم يحيى إبراهيم إسحق), née en 1987 d’un musulman et d’une chrétienne au Soudan, un pays extrêmement conservateur. Elle fut élevée dans le christianisme car son père l’avait abandonnée très jeune. De facto, elle embrassa complètement la foi chrétienne. Elle se maria avec un chrétien, mais catastrophe, un proche se souvint qu’elle était techniquement musulmane, et ne pouvait donc épouser un chrétien. Elle fut dénoncée à la justice au printemps 2014, pendant sa deuxième grossesse. Le mariage fut donc déclaré nul, mais vu qu’il avait déjà été consommé depuis longtemps, elle fut condamnée à 100 coups de fouet pour fornication. La cour rajouta une peine de mort pour apostasie (abandon de l’islam), car Meriam refusait de se convertir à l’islam malgré les injonctions de la justice. Un tollé international s’ensuivit. Meriam fut libérée en appel. Après s’être réfugiée dans l’ambassade américaine à Khartoum, elle prit un avion pour Rome en juillet 2014.

On en déduit que l’enfant d’un musulman, élevé dans le christianisme, est considéré comme apostat mais est toujours musulman.

Tout ça pour dire : selon une certaine vision de la charia, un type avec un père musulman est techniquement musulman, même s’il a adopté un style de vie chrétien dès l’enfance. On peut maintenant vous révéler la blague !

La blague ! La blague !

  • Steve Jobs, le fondateur d’Apple, adopté à la naissance, a un père syrien.
  • Son père est musulman.
  • Donc Steve Jobs est musulman.
  • Donc Apple a été fondée et dirigée par un musulman (un peu apostat quand même).

Pensez-y la prochaine fois que vous consulterez votre iPhone ;-)

Pourquoi le vote électronique est démocratiquement discutable

Machine à voter de Smartmatic utiliser lors des élections régionales belges.
Machine à voter de Smartmatic utilisée lors des élections régionales belges. – Ciudadana Digital (25 mai 2014)

Vote classique

Vous prenez des bouts de papiers avec le nom du candidat / liste dessus (ou les logos des partis si le taux d’alphabétisation est faible là où vous êtes). Vous prenez aussi une enveloppe. Vous allez dans un isoloir où vous êtes seul. Vous mettez le bout de papier choisi dans l’enveloppe. Vous vous débarrassez des autres bouts de papier. Vous sortez de l’isoloir et vous allez jusqu’à l’urne (transparente, si tout va bien). Vous montrez votre carte d’électeur, vos documents d’identité. Vous mettez le bulletin dans l’urne. Vous signez à côté de votre nom. Vous mettez votre doigt dans de l’encre qui ne partira pas avant un certain temps.

Un enfant serait capable de vérifier si le vote se déroule correctement, c’est-à-dire :

  • si un électeur ne vote pas sous le regard des autres (isoloir) ;
  • si un électeur ne proclame pas son choix devant tout le monde ;
  • si l’urne n’est pas bourrée (c’est pour cela qu’elle doit être transparente) ;
  • si un électeur ne vote pas plusieurs fois ;
  • etc.

Vote électronique

Ni isoloir, ni urne, ni bulletin : vous votez sur une machine. L’informatique se charge du reste. Les informaticiens / cryptographes vous assurent que c’est sûr et honnête, qu’il n’y a pas de backdoor, pas de faille, pas de bug, etc.

Le problème, c’est que, à moins d’être un informaticien bien calé en cryptographie, vous n’avez aucun moyen de vérifier si le vote se déroule correctement : ce serait largement au-delà de vos compétences. (Et même si vous en étiez un, rien ne vous assure qu’une équipe de petits malins ne  découvrira jamais comment truquer le scrutin en exploitant une faille que vous n’auriez pas vu, mais c’est une autre histoire.)

Est-ce démocratique d’organiser un scrutin dont seule un infime portion de la population est capable de vérifier l’honnêteté ?

Les alévis ruraux de Turquie

La fontaine des Trois Saints (Üçler Çeşmesi), dans le mausolée de Hacı Bektaş Veli (Nevşehir, Anatolie centrale, Turquie)
La fontaine des Trois Saints (Üçler Çeşmesi), dans le mausolée de Hacı Bektaş Veli, une figure sainte de l’alévisme et du bektaşisme (Nevşehir, Anatolie centrale, Turquie)

Ceci est une fiche de lecture réalisée dans le cadre de mes études de turc (L2, premier semestre). Je l’ai rendue il y a plusieurs mois mais ne connais pas encore la note. J’espère qu’elle sera bonne.

The Alevis in Turkey

The Emergence of a Secular Islamic Tradition

Introduction

À l’aube de la République, les alévis étaient ruraux, traditionnels et installés dans le sud-est du pays. Aujourd’hui, ils sont principalement urbains et laïques. Mais qu’en est-il des alévis actuels des campagnes turques ?

David Shankland, professeur d’anthropologie sociale à Bristol (Royaume-Uni), a habité entre 1988 et 1990 à Susesi, un village alévi. La région est composée de hameaux sunnites et alévis où les deux communautés se mélangent peu. Les Turcs sont pratiquement la seule ethnie de la région.

Résumé

Les alévis forment 15-20 % de la population turque. La foi alévie incorpore des éléments d’islam, notamment chiite, et de soufisme. Dans l’alévisme, les quatre portes (dört kapış) vers la connaissance sont Şeriat (la loi sunnite orthodoxe), Tarikat (le niveau de connaissance des Alévis), Marifet (une connaissance plus profonde) et Hakikat (l’union mystique avec Dieu). Le principal texte de l’alévisme est le Buyruk (décret), écrit par l’imam chiite Cafer Sadık. La plus grande figure alévie est Hacı Bektaş ; ses descendants sont les efendi. Les alévis ne vont pas à la mosquée, ne jeûnent pas pendant le Ramadan et ne pratiquent pas le pélerinage à la Mecque.

Les villages de la région sont découpés en quartiers (mahalle) assez indépendants et distants les uns des autres. Les hameaux alévis ont moins de quartiers que les sunnites. Susesi en compte huit.

Une méfiance historique règne entre sunnites et alévis. Les sunnites considèrent les alévis comme étant chiites (ou « Kızılbaş »), pas vraiment musulmans, et ayant des mœurs légères. Inversement, les alévis perçoivent les sunnites comme des fanatiques. Longtemps persécutés, certains villages alévis ont fini par adopter les coutumes sunnites jusqu’à devenir de facto sunnites ; ceux-là sont qualifiés de döndük. Les alévis sont réputés pour leur pratique des instruments de musique et sont pour ces raisons invités aux festivités des villages sunnites.

Les hameaux sunnites comportent à peu près 20 % de croyants durs, 10 % de gens à tendance antireligieuse et 70 % de croyants modérés. Les plus rigoristes refusent par exemple la venue de musiciens alévis, considérant la musique comme source de péché. Au contraire, les moins pratiquants n’hésitent pas à se rendre en période de ramadan dans des restaurants alévis aux fenêtres obstruées de papier journal. Politiquement, les sunnites sont plutôt de droite quand les alévis votent plus à gauche.

Les villages, qu’ils soient sunnites ou alévis, sont régis par une société patriarcale. Contrairement au sunnisme, l’alévisme prône une égalité théorique des sexes. Cependant, on ne peut pas affirmer de manière tranchée que les femmes alévies rurales soient beaucoup plus émancipées que leurs consœurs sunnites. Si la mixité est plus présente dans les villages alévis, les mouvements et les activités des femmes y sont restreintes par l’honneur, là où les sunnites auraient invoqué des raisons religieuses.

Alors que tous les hommes sunnites sont égaux, les alévis peuvent appartenir ou non à une lignée de dede (guides spirituels). Chaque alévi est le talip (subordonné) d’une lignée particulière de dede. Le village est dirigé par un muhter. À Susesi, l’autorité du muhter laïque prend le pas sur celle des dede. Cette hiérarchie traditionnelle, ainsi que l’importance des cérémonies dans la résolution des conflits, freine les alévis dans leur intégration à la hiérarchie étatique, qui préfèrent souvent déménager en ville plutôt que de devoir réviser l’organisation sociale du village.

Les deux grandes cérémonies religieuses alévies sont le görgü, qui se tient annuellement en automne, et le cem, une grande prière collective qui peut durer quatre à cinq heures et qui peut avoir lieu plusieurs fois entre le görgü et le Hıdrellez (6 mai). Les mariages sont l’occasion du muhabbet, une cérémonie profane ponctuée de chants religieux et caractérisée par une grande consommation d’alcool comme le rakı.

Alévis et sunnites sont de fervents admirateurs de Mustafa Kemal Atatürk. Mais là où les sunnites réprouveraient l’attitude kémaliste envers la religion, les alévis embrassent cette laïcité tout en gardant une grande ambivalence vis-à-vis du pouvoir central.

Alors que les villages sunnites maintiennent une population stable, les hameaux alévis s’amenuisent avec le temps, l’exode rural et l’émigration y étant plus importants. Parallèlement, du moins jusque dans les années 90, l’autorité des dede était de plus en plus contestée, les cérémonies religieuses comme le cem moins fréquentées au profit des rassemblements profanes tels que le muhabbet, et l’alévité (Alevilik) devenait plus une affaire de culture que de foi. Des groupes alévis très divers, installés en particulier à İstanbul, promeuvent un renouveau alévi. On peut citer le Cem vakfı d’İzettin Doğan, qui travaille à l’ouverture de “maisons de cem” (cem evleri) un peu partout en Turquie.

Commentaires et questions ouvertes

Le séjour de Shankland à Susesi date de 1988-1990. Depuis, l’Ak Parti est arrivé au pouvoir ; la société est passée à l’ère du numérique ; et le conflit syrien a modifié la géopolitique régionale tout en entraînant un regain de visibilité du nationalisme kurde. On peut supposer que ces événements aient altéré la situation des alévis ruraux.

Révolution numérique

Le smartphone est devenu un outil indispensable, y compris dans les milieux ruraux. Comment les cultures et les communautés alévies se sont-elles installées sur Internet ? Quel y est leur rapport avec les autres communautés, qu’elles soient turques ou étrangères ?

Arrivée de l’Ak Parti (AKP) (anciennement Adalet ve Kalkınma Partisi)

Parti de droite, l’AKP mit l’emphase sur l’identité musulmane des Turcs. Le pouvoir central se place donc à l’opposé des tendances kémalistes des alévis. En mai 2013 fut inauguré le pont Yavuz Sultan Selim au-dessus du Bosphore, déclenchant la colère des alévis qui furent durement persécutés par le sultan Selim Ier.

Guerre syrienne

La révolte syrienne de 2011 créa l’afflux de 2 millions de réfugiés en Turquie, notamment près des zones de population rurale alévie. De même, cette modification du contexte géopolitique a entraîné des regains de troubles et de nationalisme dans les zones de peuplement kurde, qui coïncident avec celles de la ruralité alévie.

Regain de nationalisme kurde

Les séparatistes kurdes du PKK signèrent un cessez-le-feu dans les années 90. Mais les violences ont récemment flambé entre Ankara et les Kurdes, avec intervention de l’armée, attentats et lynchages populaires, notamment de la main d’extrémistes de droite. Comment les alévis, kurdes à 20 %, réagissent-ils ?

Référence du livre

David Shankland – The Alevis in Turkey – RoutledgeCurzon, 2003, Londres

Le film Interstellar et l’histoire de l’informatique

Synopsis 5 - Interstellar

Ceci est une analyse personnelle du film Interstellar de Christopher Nolan, sorti en novembre 2014 et récompensé par l’Oscar des meilleurs effets spéciaux (sur 5 nominations). L’intrigue globale n’est pas rappelée et les spoilers sont évidemment omniprésents. De mon analyse ressortent de larges recoupements (et donc spoilers) avec le biopic The Imitation Game de Morten Tyldum, récompensé par l’Oscar du meilleur scénario adapté (sur 8 nominations) et qui, par une magistrale coïncidence, est sorti trois petites semaines après Interstellar.

Nom du film

Le mot “interstellaire” n’est retrouvé qu’une seule fois. Il est prononcé par le docteur Brand, évoquant “la possibilité du voyage interstellaire” sur lequel il travaille. Cela mis à part, si les missions Lazare visaient plusieurs systèmes solaires, on n’en voit qu’un seul dans le film. Celui-ci est plus dominé par le trou noir Gargantua, un élément crucial de l’histoire, que par la ou les étoiles dont on n’entend quasiment pas parler.

Le film aurait presque pu s’appeler “Gravity”. La notion de gravité y est un thème omniprésent, beaucoup plus qu’elle ne l’est dans le film portant effectivement ce nom.

Quelques thèmes du scénario

La Terre

Bien que l’action se déroule plusieurs décennies dans le futur, comme en témoigne la sophistication des robots TARS et CASE, la Terre semble vivre au XXè siècle. La planète est asphyxiée par la poussière, tel le Dust Bowl qui sévit aux États-Unis entre 1934 et 1940. La population est réduite à peau de chagrin par les famines, qui ont occasionné un nombre incalculable de morts. La société est très largement agricole. Les sciences ne sont pas valorisées, la conquête de l’espace n’est considérée que comme de la poudre aux yeux. Même si les moissonneuses de Coop sont entièrement automatisées, les appareils numériques sont loins d’être aussi répandus que chez nous.

À aucun moment il n’est suggéré que les humains soient responsables du changement climatique ou de l’épuisement des ressources agricoles. Le Dust Bowl, dont est ouvertement inspiré Interstellar, était pourtant d’origine humaine. On peut supposer qu’il n’y a vraiment aucune métaphore écologique à chercher derrière la poussière.

Il n’y a pas de conflit militaire entre humains. Les gouvernements ont abandonné leurs armées pour mieux combattre la poussière. Au début du film, on regarde le fils de Coop jouer dans un match de baseball. Celui-ci est interrompu par une sirène, alors qu’un nuage de poussière s’approche de la ville. On voit ensuite les gens fuir et se barricader chez eux. Même si ce genre de scène est typique des zones à risque volcanique, séismique ou météorologique, cela fait également penser à une scène de guerre, d’autant que l’image a des tons rougeâtres. Une autre réminiscence de la guerre est la vision des champs en flammes, dégageant une épaisse fumée. Une telle scène se répète deux fois : au début, où un voisin des Cooper doit détruire son champs infesté de mildiou ; et à la fin, où Murph met le feu au maïs de son frère pour faire diversion, entrer chez lui et revoir la bibliothèque (cf. ci-dessous).

La base de la NASA ressemble à un bunker militarisé. TARS est un ancien robot militaire. Les plus grands cerveaux du pays y sont réunis pour gagner la guerre, non pas frontalement comme le font les agronomes — c’est sans espoir — mais en explorant une voie jugée inimaginable : l’espace.

La bibliothèque

La première scène du film est la bibliothèque poussiéreuse, filmée en gros plan, une maquette de module lunaire devant les vieux livres. Les premiers dialogues sont ceux de Murph avec son père Coop à propos du fantôme qui, selon Murph, habiterait la bibliothèque. Ce meuble est un élément central du film. Mais que représente-t-il ?

Alors que la bibliothèque envoie des messages secrets en morse et en binaire et que seule Murph croit à ce fantôme, Coop essaye, un peu en vain, d’invoquer la gravité comme explication rationnelle. Des décennies plus tard, Murph ressent toujours un lien étrange qui l’unit à la bibliothèque. C’est grâce aux messages transmis par celle-ci qu’elle parviendra à élucider la gravité et à faire entrer l’humanité dans la révolution spatiale.

La mort et la dématérialisation

Quand Coop décide de partir, Murph ne croit pas vraiment qu’il reviendra un jour. Le poème du Britannique Dylan Thomas (1914-1953), récité pour la première fois avant le passage en stase pour le voyage vers Saturne, indique bien que le voyage interstellaire est comme une mort. Mais ne serait-ce pas plutôt une dématérialisation, le simple fait pour l’âme de sortir de son corps ?

Dans l’espace, Coop accomplit un voyage extraordinaire bien loin des préoccupations terrestres. On peut le rapprocher de “l’odyssée cosmique de l’âme” telle que décrite dans la littérature mystique. Le trou de ver est un tunnel multicolore à l’entrée sphérique. La première planète, qui orbite autour d’un trou noir, est recouverte d’eau qui monte jusqu’aux genoux, mais est parcourue de vagues de la taille de montagnes. La deuxième planète, gelée, n’est constituée que de nuages solides. Le temps ne s’écoule pas de la même façon que sur Terre, l’espace n’est pas perçu de la même manière. À terme, l’âme de Coop se retrouve dans une dimension parallèle, jusqu’à habiter la bibliothèque et devenir son fantôme.

Les premières missions sur les planète habitables sont nommées Lazare, car il s’agit bien de ressusciter l’humanité. Sur la planète gelée, le docteur Mann compare son propre réveil à une résurrection, en évoquant le poème de Dylan Thomas. Le docteur Brand, qui adore ce poème, dit vers la fin de sa vie ne pas craindre la mort, mais le temps. Les protagonistes ne font pas face à la mort de la Terre, mais à sa décrépitude, à son obsolescence.

Les stations spatiales de l’humanité

65 ans s’écoulent entre le moment où Murph décrypte la gravité grâce à la bibliothèque et le retour de Coop chez les humains. Un progrès scientifique incroyable s’est produit entre-temps. Le monde est méconnaissable. L’humanité n’habite plus une planète terrestre et poussiéreuse, mais des havres technologiques dignes des rêves les plus fous, à la hauteur des merveilles dont Coop a été témoin lors de son voyage. La première chose que Coop voit par la fenêtre de sa chambre d’hôpital est un match de baseball, lointain écho de celui auquel on le voyait assister sur Terre. Mais quand la balle est projetée un peu trop haut, au lieu de retomber, elle monte, jusqu’à briser le velux d’une maison construite sur le “plafond” du vaisseau. L’humanité n’est plus dispersée sur un globe : elle est rassemblée dans des stations spatiales, apparemment en paix. L’espace interstellaire n’est plus une frontière inaccessible, mais le nouvel environnement de l’espèce. L’humanité n’est pas morte, elle s’est dématérialisée.

Au vu de l’histoire de l’informatique

Vers la fin de sa vie, le mathématicien Alan Turing (1912-1954) écrit une nouvelle où il s’imagine en un alter ego physicien, Alec Pryce, “spécialiste du voyage interstellaire” et concepteur d’un principe révolutionnaire, la “bouée de Pryce”, permettant aux vaisseaux spatiaux de s’affranchir de la gravité. À quelques détails près, c’est ce que Murph Cooper a fait dans Interstellar. Et si le film racontait en fait la genèse de ce personnage, pour l’occasion complètement assimilé à Turing ?

De multiples détails laissent à dresser un parallèle entre l’histoire d’Interstellar et celle des débuts de l’informatique. La bibliothèque, si cruciale dans le film, n’est autre qu’une représentation figurée du calculateur, de la machine, ne serait-ce que par son aspect visuel. Par ailleurs, elle est capable de manipuler des informations en binaire. Les messages secrets, notamment le morse, rappellent les travaux conduits à Bletchley vers 1940 (la fin du Dust Bowl) pour vaincre Enigma et les autres systèmes de cryptage allemands. D’un côté, il s’agit de sauver l’humanité de l’invasion poussiéreuse ; de l’autre, l’Europe de la barbarie nazie. Cela amène à un révolution dans l’histoire humaine : le voyage interstellaire d’un côté, le numérique de l’autre. Dans les deux cas, on s’arrache à la matière. Chronologiquement, si on assimile le déchiffrement de la gravité  au cassage d’Enigma et qu’on se pose 65 ans plus tard, quand Coop retourne à la civilisation, on se retrouve à la fin des années 2000, en plein âge d’Internet. Les stations spatiales sont le village global auquel est parfois comparé le Web, d’après l’expression créée en 1964 par le philosophe canadien Marshall McLuhan (1911-1980).

Mais dans Interstellar, le vrai sujet n’est pas le salut de l’humanité, mais l’amour entre un père et sa fille. De même, la vie de Turing est marquée par un amour fou sans lequel il n’aurait peut-être pas théorisé les ordinateurs. À l’âge de 16 ans, il rencontra un camarade de classe, Christopher Morcom (1911-1930), comme lui très versé dans les sciences, et notamment l’astronomie. Ils devinrent inséparables. Mais Morcom, atteint de tuberculose, mourut brutalement un an et demi plus tard, avant que Turing n’avoue ses sentiments à celui qu’il considérait comme bien plus intelligent que lui. À en croire Turing, la mort de son compagnon aurait été annoncé par le déclin de la lune, une comète serait venue chercher son âme et les étoiles se seraient mises à briller plus fort en son honneur. Par la suite, il lui parut comme une évidence que l’âme de Morcom était à ses côtés et ne l’ait jamais vraiment quitté. Évidemment, personne ne le crut. Il s’efforça alors de théoriser rigoureusement cette présence. Finalement, en 1936 (peu après le début du Dust Bowl), il présenta à la communauté scientifique un être mathématique doué d’intelligence, la machine universelle, c’est-à-dire l’ordinateur.

La tessaracte

Coop n’est autre que Morcom filant comme une comète vers les étoiles. Après bien des péripéties, il se retrouve dans la tessaracte : une poche dans un monde habité d’êtres en cinq dimensions, dotés d’une connaissance illimitée, mais incapables d’agir directement sur le monde des humains. On peut y voir l’allégorie d’un monde mathématique, peuplé d’entités immuables à travers le temps et l’espace. Même si Coop conjecture que les êtres en cinq dimensions sont les humains d’un lointain futur, cette hypothèse ne le convainc pas à 100 %, vu qu’il affirme “ce ne sont pas eux qui nous ont amené ici, nous nous sommes amenés tous seuls”. Il est le seul être pensant dans la tessaracte (avec peut-être TARS, mais les machines pensent-elles ?). De même, Morcom est le seul humain à s’être réincarné en être mathématique.

Tout comme, en informatique, des nombres abstraits comme 0 et 1 se traduisent très concrètement dans notre monde matériel, Coop peut agir depuis la tessaracte sur la Terre via la bibliothèque. De l’autre côté, Murph prend conscience du fait que ce fantôme qui habite la bibliothèque, et dont elle est la seule à croire à l’existence, n’est autre que son père qu’elle aime. Murph vieillit, alors que Coop garde le même âge. De même, Turing a beau vieillir (beaucoup moins que Murph ; il se suicide à 41 ans), Morcom reste toujours, quelque part, le jeune adulte qu’il était à son décès. À la fin, sur son lit de mort, Murph dit à son père qu’elle avait toujours su que c’était lui, et que même en disant que la maîtrise de la gravité lui revenait, personne ne voulait la croire. Quoique Turing se décida à faire preuve de discrétion avec l’âge, l’affection qu’il portait pour ses machines, et l’importance que revêtait pour lui le fait qu’elles soient douées d’intelligence, en dit long.

L’amour

L’amour est présenté dans Interstellar comme une force qui, comme la gravité, traverse toutes les dimensions. Elle dépasse tout le monde, peut-être même les êtres de la cinquième dimension. Amélia Brand se demande si ce ne serait pas un mystère de l’univers situé pour le moment bien au-delà de notre entendement. Coop lui objecte que l’amour a avant tout des utilités pratiques, comme le mariage et surtout les enfants et le renouvellement de l’espèce. (On note que l’amour gay n’aurait donc aucune utilité pratique). Amélia prend pour contre-exemple l’amour qu’elle éprouve pour le docteur Edmund, parti dix ans plus tôt sur une des planètes habitables, à des millions d’années-lumières d’elle. Quel utilité pratique y a-t-il à un tel amour, demande-t-elle. Ce sont ces sentiments qui lui font croire que la planète d’Edmund a de meilleures chances que celles de Mann, qui a pourtant d’excellent relevés (truqués). Elle avait raison.

Vous ne devinerez jamais d’où venaient les bruits bizarres dans la mosquée

31 juillet 18h45 - mosquée de Kashan
La mosquée Âqâ Bozorg à Kashan. (31 juillet 2015, 18h45)

Le 31 juillet 2015, nous visitions cette magnifique mosquée à Kashan, la capitale iranienne de l’eau de rose, entre Téhéran et Ispahan. Les mosquées iraniennes sont souvent vides. Une fois, nous étions rentrés dans une grande mosquée sur la place de l’émir Tchakhmâq, en plein cœur de la « très conservatrice » ville de Yazd, à l’heure de la prière du soir. Il n’y avait qu’une trentaine d’hommes (aucune femme n’ayant jugé intéressant d’aller prier), dont un nombre conséquent d’immigrés pakistanais ou afghans. Plus généralement, la principale fonction pratique de la mosquée est de servir de toilettes publiques. Le mausolée de l’ayatollah Ruhollah Khomeini, sur l’autoroute allant de Téhéran vers les villes du sud, est réputé pour son nombre considérable de lieux d’aisance. Bref, retournons à Kashan.

"Ceci est une mosquée"... placardé partout, et en persan ?!
« Ceci est une mosquée »… placardé partout, et en persan ?! (18h45)

C’est bizarre, il y a des pancartes des deux côtés de l’entrée indiquant en persan (!) « این محل مسجد است (in mahall masjed ast)« , « ceci est une mosquée ». Ces messages sont forcément destinés aux Iraniens, vu que les touristes ne peuvent pas les lire ! Mais ça se voit que c’est une mosquée ! Et pourtant, nous allions bientôt constater, à notre grande étonnement, l’utilité de ces affiches.

31 juillet 18h46 - cour de la mosquée
Une belle cour. Quelques personnes. Et toujours l’affiche « ceci est une mosquée » dans le fond. (18h46)
31 juillet 18h49
Vue depuis le fond de la cour, en regardant vers l’entrée. (18h49)

C’est là qu’on commence à entendre des bruits bizarres venant du fond de la mosquée… Seraient-ce des gamins qui jouent au foot à côté du lieu de culte ?

"Ceci. Est. Une. Mosquée." (fond de la mosquée, après la cour)
« Ceci. Est. Une. Mosquée. » (fond de la mosquée, après la cour) (18h48)
À l'intérieur, après la cour.
À l’intérieur, après la cour, en regardant vers le fond de la mosquée. (18h50)

Il y a une mini-cour tout au fond. Va-t-on se risquer à découvrir ce qui s’y cache et d’où vient ce tapage étrange ?

Surprise !!!
Surprise !!! (18h51)

Ils jouent au voleyball dans la mosquée ! (et ne sont pas du tout dérangés par le fait qu’on les prenne en photo)

31 juillet 18h52 - joueurs de volley dans la mosquée de Kashan
Remarquez la moto garée. Oui, on l’a garée dans la mosquée. (18h52)