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Pourquoi le vote électronique est démocratiquement discutable

Machine à voter de Smartmatic utiliser lors des élections régionales belges.
Machine à voter de Smartmatic utilisée lors des élections régionales belges. – Ciudadana Digital (25 mai 2014)

Vote classique

Vous prenez des bouts de papiers avec le nom du candidat / liste dessus (ou les logos des partis si le taux d’alphabétisation est faible là où vous êtes). Vous prenez aussi une enveloppe. Vous allez dans un isoloir où vous êtes seul. Vous mettez le bout de papier choisi dans l’enveloppe. Vous vous débarrassez des autres bouts de papier. Vous sortez de l’isoloir et vous allez jusqu’à l’urne (transparente, si tout va bien). Vous montrez votre carte d’électeur, vos documents d’identité. Vous mettez le bulletin dans l’urne. Vous signez à côté de votre nom. Vous mettez votre doigt dans de l’encre qui ne partira pas avant un certain temps.

Un enfant serait capable de vérifier si le vote se déroule correctement, c’est-à-dire :

  • si un électeur ne vote pas sous le regard des autres (isoloir) ;
  • si un électeur ne proclame pas son choix devant tout le monde ;
  • si l’urne n’est pas bourrée (c’est pour cela qu’elle doit être transparente) ;
  • si un électeur ne vote pas plusieurs fois ;
  • etc.

Vote électronique

Ni isoloir, ni urne, ni bulletin : vous votez sur une machine. L’informatique se charge du reste. Les informaticiens / cryptographes vous assurent que c’est sûr et honnête, qu’il n’y a pas de backdoor, pas de faille, pas de bug, etc.

Le problème, c’est que, à moins d’être un informaticien bien calé en cryptographie, vous n’avez aucun moyen de vérifier si le vote se déroule correctement : ce serait largement au-delà de vos compétences. (Et même si vous en étiez un, rien ne vous assure qu’une équipe de petits malins ne  découvrira jamais comment truquer le scrutin en exploitant une faille que vous n’auriez pas vu, mais c’est une autre histoire.)

Est-ce démocratique d’organiser un scrutin dont seule un infime portion de la population est capable de vérifier l’honnêteté ?

Les alévis ruraux de Turquie

La fontaine des Trois Saints (Üçler Çeşmesi), dans le mausolée de Hacı Bektaş Veli (Nevşehir, Anatolie centrale, Turquie)
La fontaine des Trois Saints (Üçler Çeşmesi), dans le mausolée de Hacı Bektaş Veli, une figure sainte de l’alévisme et du bektaşisme (Nevşehir, Anatolie centrale, Turquie)

Ceci est une fiche de lecture réalisée dans le cadre de mes études de turc (L2, premier semestre). Je l’ai rendue il y a plusieurs mois mais ne connais pas encore la note. J’espère qu’elle sera bonne.

The Alevis in Turkey

The Emergence of a Secular Islamic Tradition

Introduction

À l’aube de la République, les alévis étaient ruraux, traditionnels et installés dans le sud-est du pays. Aujourd’hui, ils sont principalement urbains et laïques. Mais qu’en est-il des alévis actuels des campagnes turques ?

David Shankland, professeur d’anthropologie sociale à Bristol (Royaume-Uni), a habité entre 1988 et 1990 à Susesi, un village alévi. La région est composée de hameaux sunnites et alévis où les deux communautés se mélangent peu. Les Turcs sont pratiquement la seule ethnie de la région.

Résumé

Les alévis forment 15-20 % de la population turque. La foi alévie incorpore des éléments d’islam, notamment chiite, et de soufisme. Dans l’alévisme, les quatre portes (dört kapış) vers la connaissance sont Şeriat (la loi sunnite orthodoxe), Tarikat (le niveau de connaissance des Alévis), Marifet (une connaissance plus profonde) et Hakikat (l’union mystique avec Dieu). Le principal texte de l’alévisme est le Buyruk (décret), écrit par l’imam chiite Cafer Sadık. La plus grande figure alévie est Hacı Bektaş ; ses descendants sont les efendi. Les alévis ne vont pas à la mosquée, ne jeûnent pas pendant le Ramadan et ne pratiquent pas le pélerinage à la Mecque.

Les villages de la région sont découpés en quartiers (mahalle) assez indépendants et distants les uns des autres. Les hameaux alévis ont moins de quartiers que les sunnites. Susesi en compte huit.

Une méfiance historique règne entre sunnites et alévis. Les sunnites considèrent les alévis comme étant chiites (ou « Kızılbaş »), pas vraiment musulmans, et ayant des mœurs légères. Inversement, les alévis perçoivent les sunnites comme des fanatiques. Longtemps persécutés, certains villages alévis ont fini par adopter les coutumes sunnites jusqu’à devenir de facto sunnites ; ceux-là sont qualifiés de döndük. Les alévis sont réputés pour leur pratique des instruments de musique et sont pour ces raisons invités aux festivités des villages sunnites.

Les hameaux sunnites comportent à peu près 20 % de croyants durs, 10 % de gens à tendance antireligieuse et 70 % de croyants modérés. Les plus rigoristes refusent par exemple la venue de musiciens alévis, considérant la musique comme source de péché. Au contraire, les moins pratiquants n’hésitent pas à se rendre en période de ramadan dans des restaurants alévis aux fenêtres obstruées de papier journal. Politiquement, les sunnites sont plutôt de droite quand les alévis votent plus à gauche.

Les villages, qu’ils soient sunnites ou alévis, sont régis par une société patriarcale. Contrairement au sunnisme, l’alévisme prône une égalité théorique des sexes. Cependant, on ne peut pas affirmer de manière tranchée que les femmes alévies rurales soient beaucoup plus émancipées que leurs consœurs sunnites. Si la mixité est plus présente dans les villages alévis, les mouvements et les activités des femmes y sont restreintes par l’honneur, là où les sunnites auraient invoqué des raisons religieuses.

Alors que tous les hommes sunnites sont égaux, les alévis peuvent appartenir ou non à une lignée de dede (guides spirituels). Chaque alévi est le talip (subordonné) d’une lignée particulière de dede. Le village est dirigé par un muhter. À Susesi, l’autorité du muhter laïque prend le pas sur celle des dede. Cette hiérarchie traditionnelle, ainsi que l’importance des cérémonies dans la résolution des conflits, freine les alévis dans leur intégration à la hiérarchie étatique, qui préfèrent souvent déménager en ville plutôt que de devoir réviser l’organisation sociale du village.

Les deux grandes cérémonies religieuses alévies sont le görgü, qui se tient annuellement en automne, et le cem, une grande prière collective qui peut durer quatre à cinq heures et qui peut avoir lieu plusieurs fois entre le görgü et le Hıdrellez (6 mai). Les mariages sont l’occasion du muhabbet, une cérémonie profane ponctuée de chants religieux et caractérisée par une grande consommation d’alcool comme le rakı.

Alévis et sunnites sont de fervents admirateurs de Mustafa Kemal Atatürk. Mais là où les sunnites réprouveraient l’attitude kémaliste envers la religion, les alévis embrassent cette laïcité tout en gardant une grande ambivalence vis-à-vis du pouvoir central.

Alors que les villages sunnites maintiennent une population stable, les hameaux alévis s’amenuisent avec le temps, l’exode rural et l’émigration y étant plus importants. Parallèlement, du moins jusque dans les années 90, l’autorité des dede était de plus en plus contestée, les cérémonies religieuses comme le cem moins fréquentées au profit des rassemblements profanes tels que le muhabbet, et l’alévité (Alevilik) devenait plus une affaire de culture que de foi. Des groupes alévis très divers, installés en particulier à İstanbul, promeuvent un renouveau alévi. On peut citer le Cem vakfı d’İzettin Doğan, qui travaille à l’ouverture de “maisons de cem” (cem evleri) un peu partout en Turquie.

Commentaires et questions ouvertes

Le séjour de Shankland à Susesi date de 1988-1990. Depuis, l’Ak Parti est arrivé au pouvoir ; la société est passée à l’ère du numérique ; et le conflit syrien a modifié la géopolitique régionale tout en entraînant un regain de visibilité du nationalisme kurde. On peut supposer que ces événements aient altéré la situation des alévis ruraux.

Révolution numérique

Le smartphone est devenu un outil indispensable, y compris dans les milieux ruraux. Comment les cultures et les communautés alévies se sont-elles installées sur Internet ? Quel y est leur rapport avec les autres communautés, qu’elles soient turques ou étrangères ?

Arrivée de l’Ak Parti (AKP) (anciennement Adalet ve Kalkınma Partisi)

Parti de droite, l’AKP mit l’emphase sur l’identité musulmane des Turcs. Le pouvoir central se place donc à l’opposé des tendances kémalistes des alévis. En mai 2013 fut inauguré le pont Yavuz Sultan Selim au-dessus du Bosphore, déclenchant la colère des alévis qui furent durement persécutés par le sultan Selim Ier.

Guerre syrienne

La révolte syrienne de 2011 créa l’afflux de 2 millions de réfugiés en Turquie, notamment près des zones de population rurale alévie. De même, cette modification du contexte géopolitique a entraîné des regains de troubles et de nationalisme dans les zones de peuplement kurde, qui coïncident avec celles de la ruralité alévie.

Regain de nationalisme kurde

Les séparatistes kurdes du PKK signèrent un cessez-le-feu dans les années 90. Mais les violences ont récemment flambé entre Ankara et les Kurdes, avec intervention de l’armée, attentats et lynchages populaires, notamment de la main d’extrémistes de droite. Comment les alévis, kurdes à 20 %, réagissent-ils ?

Référence du livre

David Shankland – The Alevis in Turkey – RoutledgeCurzon, 2003, Londres

Le film Interstellar et l’histoire de l’informatique

Synopsis 5 - Interstellar

Ceci est une analyse personnelle du film Interstellar de Christopher Nolan, sorti en novembre 2014 et récompensé par l’Oscar des meilleurs effets spéciaux (sur 5 nominations). L’intrigue globale n’est pas rappelée et les spoilers sont évidemment omniprésents. De mon analyse ressortent de larges recoupements (et donc spoilers) avec le biopic The Imitation Game de Morten Tyldum, récompensé par l’Oscar du meilleur scénario adapté (sur 8 nominations) et qui, par une magistrale coïncidence, est sorti trois petites semaines après Interstellar.

Nom du film

Le mot “interstellaire” n’est retrouvé qu’une seule fois. Il est prononcé par le docteur Brand, évoquant “la possibilité du voyage interstellaire” sur lequel il travaille. Cela mis à part, si les missions Lazare visaient plusieurs systèmes solaires, on n’en voit qu’un seul dans le film. Celui-ci est plus dominé par le trou noir Gargantua, un élément crucial de l’histoire, que par la ou les étoiles dont on n’entend quasiment pas parler.

Le film aurait presque pu s’appeler “Gravity”. La notion de gravité y est un thème omniprésent, beaucoup plus qu’elle ne l’est dans le film portant effectivement ce nom.

Quelques thèmes du scénario

La Terre

Bien que l’action se déroule plusieurs décennies dans le futur, comme en témoigne la sophistication des robots TARS et CASE, la Terre semble vivre au XXè siècle. La planète est asphyxiée par la poussière, tel le Dust Bowl qui sévit aux États-Unis entre 1934 et 1940. La population est réduite à peau de chagrin par les famines, qui ont occasionné un nombre incalculable de morts. La société est très largement agricole. Les sciences ne sont pas valorisées, la conquête de l’espace n’est considérée que comme de la poudre aux yeux. Même si les moissonneuses de Coop sont entièrement automatisées, les appareils numériques sont loins d’être aussi répandus que chez nous.

À aucun moment il n’est suggéré que les humains soient responsables du changement climatique ou de l’épuisement des ressources agricoles. Le Dust Bowl, dont est ouvertement inspiré Interstellar, était pourtant d’origine humaine. On peut supposer qu’il n’y a vraiment aucune métaphore écologique à chercher derrière la poussière.

Il n’y a pas de conflit militaire entre humains. Les gouvernements ont abandonné leurs armées pour mieux combattre la poussière. Au début du film, on regarde le fils de Coop jouer dans un match de baseball. Celui-ci est interrompu par une sirène, alors qu’un nuage de poussière s’approche de la ville. On voit ensuite les gens fuir et se barricader chez eux. Même si ce genre de scène est typique des zones à risque volcanique, séismique ou météorologique, cela fait également penser à une scène de guerre, d’autant que l’image a des tons rougeâtres. Une autre réminiscence de la guerre est la vision des champs en flammes, dégageant une épaisse fumée. Une telle scène se répète deux fois : au début, où un voisin des Cooper doit détruire son champs infesté de mildiou ; et à la fin, où Murph met le feu au maïs de son frère pour faire diversion, entrer chez lui et revoir la bibliothèque (cf. ci-dessous).

La base de la NASA ressemble à un bunker militarisé. TARS est un ancien robot militaire. Les plus grands cerveaux du pays y sont réunis pour gagner la guerre, non pas frontalement comme le font les agronomes — c’est sans espoir — mais en explorant une voie jugée inimaginable : l’espace.

La bibliothèque

La première scène du film est la bibliothèque poussiéreuse, filmée en gros plan, une maquette de module lunaire devant les vieux livres. Les premiers dialogues sont ceux de Murph avec son père Coop à propos du fantôme qui, selon Murph, habiterait la bibliothèque. Ce meuble est un élément central du film. Mais que représente-t-il ?

Alors que la bibliothèque envoie des messages secrets en morse et en binaire et que seule Murph croit à ce fantôme, Coop essaye, un peu en vain, d’invoquer la gravité comme explication rationnelle. Des décennies plus tard, Murph ressent toujours un lien étrange qui l’unit à la bibliothèque. C’est grâce aux messages transmis par celle-ci qu’elle parviendra à élucider la gravité et à faire entrer l’humanité dans la révolution spatiale.

La mort et la dématérialisation

Quand Coop décide de partir, Murph ne croit pas vraiment qu’il reviendra un jour. Le poème du Britannique Dylan Thomas (1914-1953), récité pour la première fois avant le passage en stase pour le voyage vers Saturne, indique bien que le voyage interstellaire est comme une mort. Mais ne serait-ce pas plutôt une dématérialisation, le simple fait pour l’âme de sortir de son corps ?

Dans l’espace, Coop accomplit un voyage extraordinaire bien loin des préoccupations terrestres. On peut le rapprocher de “l’odyssée cosmique de l’âme” telle que décrite dans la littérature mystique. Le trou de ver est un tunnel multicolore à l’entrée sphérique. La première planète, qui orbite autour d’un trou noir, est recouverte d’eau qui monte jusqu’aux genoux, mais est parcourue de vagues de la taille de montagnes. La deuxième planète, gelée, n’est constituée que de nuages solides. Le temps ne s’écoule pas de la même façon que sur Terre, l’espace n’est pas perçu de la même manière. À terme, l’âme de Coop se retrouve dans une dimension parallèle, jusqu’à habiter la bibliothèque et devenir son fantôme.

Les premières missions sur les planète habitables sont nommées Lazare, car il s’agit bien de ressusciter l’humanité. Sur la planète gelée, le docteur Mann compare son propre réveil à une résurrection, en évoquant le poème de Dylan Thomas. Le docteur Brand, qui adore ce poème, dit vers la fin de sa vie ne pas craindre la mort, mais le temps. Les protagonistes ne font pas face à la mort de la Terre, mais à sa décrépitude, à son obsolescence.

Les stations spatiales de l’humanité

65 ans s’écoulent entre le moment où Murph décrypte la gravité grâce à la bibliothèque et le retour de Coop chez les humains. Un progrès scientifique incroyable s’est produit entre-temps. Le monde est méconnaissable. L’humanité n’habite plus une planète terrestre et poussiéreuse, mais des havres technologiques dignes des rêves les plus fous, à la hauteur des merveilles dont Coop a été témoin lors de son voyage. La première chose que Coop voit par la fenêtre de sa chambre d’hôpital est un match de baseball, lointain écho de celui auquel on le voyait assister sur Terre. Mais quand la balle est projetée un peu trop haut, au lieu de retomber, elle monte, jusqu’à briser le velux d’une maison construite sur le “plafond” du vaisseau. L’humanité n’est plus dispersée sur un globe : elle est rassemblée dans des stations spatiales, apparemment en paix. L’espace interstellaire n’est plus une frontière inaccessible, mais le nouvel environnement de l’espèce. L’humanité n’est pas morte, elle s’est dématérialisée.

Au vu de l’histoire de l’informatique

Vers la fin de sa vie, le mathématicien Alan Turing (1912-1954) écrit une nouvelle où il s’imagine en un alter ego physicien, Alec Pryce, “spécialiste du voyage interstellaire” et concepteur d’un principe révolutionnaire, la “bouée de Pryce”, permettant aux vaisseaux spatiaux de s’affranchir de la gravité. À quelques détails près, c’est ce que Murph Cooper a fait dans Interstellar. Et si le film racontait en fait la genèse de ce personnage, pour l’occasion complètement assimilé à Turing ?

De multiples détails laissent à dresser un parallèle entre l’histoire d’Interstellar et celle des débuts de l’informatique. La bibliothèque, si cruciale dans le film, n’est autre qu’une représentation figurée du calculateur, de la machine, ne serait-ce que par son aspect visuel. Par ailleurs, elle est capable de manipuler des informations en binaire. Les messages secrets, notamment le morse, rappellent les travaux conduits à Bletchley vers 1940 (la fin du Dust Bowl) pour vaincre Enigma et les autres systèmes de cryptage allemands. D’un côté, il s’agit de sauver l’humanité de l’invasion poussiéreuse ; de l’autre, l’Europe de la barbarie nazie. Cela amène à un révolution dans l’histoire humaine : le voyage interstellaire d’un côté, le numérique de l’autre. Dans les deux cas, on s’arrache à la matière. Chronologiquement, si on assimile le déchiffrement de la gravité  au cassage d’Enigma et qu’on se pose 65 ans plus tard, quand Coop retourne à la civilisation, on se retrouve à la fin des années 2000, en plein âge d’Internet. Les stations spatiales sont le village global auquel est parfois comparé le Web, d’après l’expression créée en 1964 par le philosophe canadien Marshall McLuhan (1911-1980).

Mais dans Interstellar, le vrai sujet n’est pas le salut de l’humanité, mais l’amour entre un père et sa fille. De même, la vie de Turing est marquée par un amour fou sans lequel il n’aurait peut-être pas théorisé les ordinateurs. À l’âge de 16 ans, il rencontra un camarade de classe, Christopher Morcom (1911-1930), comme lui très versé dans les sciences, et notamment l’astronomie. Ils devinrent inséparables. Mais Morcom, atteint de tuberculose, mourut brutalement un an et demi plus tard, avant que Turing n’avoue ses sentiments à celui qu’il considérait comme bien plus intelligent que lui. À en croire Turing, la mort de son compagnon aurait été annoncé par le déclin de la lune, une comète serait venue chercher son âme et les étoiles se seraient mises à briller plus fort en son honneur. Par la suite, il lui parut comme une évidence que l’âme de Morcom était à ses côtés et ne l’ait jamais vraiment quitté. Évidemment, personne ne le crut. Il s’efforça alors de théoriser rigoureusement cette présence. Finalement, en 1936 (peu après le début du Dust Bowl), il présenta à la communauté scientifique un être mathématique doué d’intelligence, la machine universelle, c’est-à-dire l’ordinateur.

La tessaracte

Coop n’est autre que Morcom filant comme une comète vers les étoiles. Après bien des péripéties, il se retrouve dans la tessaracte : une poche dans un monde habité d’êtres en cinq dimensions, dotés d’une connaissance illimitée, mais incapables d’agir directement sur le monde des humains. On peut y voir l’allégorie d’un monde mathématique, peuplé d’entités immuables à travers le temps et l’espace. Même si Coop conjecture que les êtres en cinq dimensions sont les humains d’un lointain futur, cette hypothèse ne le convainc pas à 100 %, vu qu’il affirme “ce ne sont pas eux qui nous ont amené ici, nous nous sommes amenés tous seuls”. Il est le seul être pensant dans la tessaracte (avec peut-être TARS, mais les machines pensent-elles ?). De même, Morcom est le seul humain à s’être réincarné en être mathématique.

Tout comme, en informatique, des nombres abstraits comme 0 et 1 se traduisent très concrètement dans notre monde matériel, Coop peut agir depuis la tessaracte sur la Terre via la bibliothèque. De l’autre côté, Murph prend conscience du fait que ce fantôme qui habite la bibliothèque, et dont elle est la seule à croire à l’existence, n’est autre que son père qu’elle aime. Murph vieillit, alors que Coop garde le même âge. De même, Turing a beau vieillir (beaucoup moins que Murph ; il se suicide à 41 ans), Morcom reste toujours, quelque part, le jeune adulte qu’il était à son décès. À la fin, sur son lit de mort, Murph dit à son père qu’elle avait toujours su que c’était lui, et que même en disant que la maîtrise de la gravité lui revenait, personne ne voulait la croire. Quoique Turing se décida à faire preuve de discrétion avec l’âge, l’affection qu’il portait pour ses machines, et l’importance que revêtait pour lui le fait qu’elles soient douées d’intelligence, en dit long.

L’amour

L’amour est présenté dans Interstellar comme une force qui, comme la gravité, traverse toutes les dimensions. Elle dépasse tout le monde, peut-être même les êtres de la cinquième dimension. Amélia Brand se demande si ce ne serait pas un mystère de l’univers situé pour le moment bien au-delà de notre entendement. Coop lui objecte que l’amour a avant tout des utilités pratiques, comme le mariage et surtout les enfants et le renouvellement de l’espèce. (On note que l’amour gay n’aurait donc aucune utilité pratique). Amélia prend pour contre-exemple l’amour qu’elle éprouve pour le docteur Edmund, parti dix ans plus tôt sur une des planètes habitables, à des millions d’années-lumières d’elle. Quel utilité pratique y a-t-il à un tel amour, demande-t-elle. Ce sont ces sentiments qui lui font croire que la planète d’Edmund a de meilleures chances que celles de Mann, qui a pourtant d’excellent relevés (truqués). Elle avait raison.

L’actualité est complexe (⊂ ℂ)

Actu complexe en-tête 2

Il ne faut pas croire que l’actu n’est faite que de réel pur et brut. Si c’était le cas, tout serait simple. L’imaginaire, ce qu’il y a dans la tête des gens, ce que les gens croient savoir sur la situation : ça c’est vachement important.

C’est justement ce mélange de réel et d’imaginaire qui rend l’actualité complexe. L’actu est donc définie un ensemble complexe, noté ℂ.

Soit z ∊ ℂ, une info. On a :

z = x + iy

avec x et y ∊ ℝ, c’est-à-dire x et y réels. i est l’imaginaire : il est tel que i² = – 1. x est la partie réelle de z (notée ℜe z), ce qui correspond aux faits purs et bruts, alors que iy est la partie imaginaire (notée ℑm z), ce que les gens croient être du fait pur et brut. Il est logique que la partie imaginaire soit la multiplication d’une chose réelle (y, la situation imaginée) et de l’Imaginaire. Non ?

Maintenant, prenons deux « imaginaires purs », c’est-à-dire sans partie réelle (par exemple, une fausse rumeur), disons ia et ib. Si vous multipliez entre elles ces deux choses purement imaginaires, vous avez ia × ib = i² × ab = – ab. C’est magique ! Le produit de l’imagination est quelque chose de réel. Et négatif ! Quand une rumeur infondée se propage, ça a des conséquences bien réelles, et souvent négatives.

Chaque info a son conjugué. Par exemple, si z = a + ib, alors son conjugué = a – ib. Si vous faites la moyenne d’une actu et de son conjugué, ça vous fait (z + ) / 2 = (a + a + ib – ib) / 2 = a. Vous obtenez alors la partie réelle dénuée du poids de l’imagination, et ça, ça peut être pratique.

En fait, vous pouvez représenter l’actu en deux dimensions, avec x et y comme coordonnées. Là ça devient merveilleux, vous pouvez appliquer le théorème de Pythagore à l’actu, faire de la trigonométrie sur de l’info ! C’est pas génial, ça ?

nombres complexes graphe

Comme vous le remarquez, l’info est placée sur un cercle (la fameuse roue de l’actualité qui tourne 24h/24h). Elle a une certaine longueur (ou taille), le module, qu’on note ρ (rhô). Le théorème de Pythagore vous rappelle que cette longueur au carré = les faits, au carré + ce qu’on croit être les faits, au carré.
Vous mettez une racine et ça nous fait ρ = √(x² + y²).

Mais quand vous traitez l’info, il vous faut bien un angle, hein ? Cet angle θ (thêta), on l’appelle l’argument. En effet, votre angle sur l’actu doit être justifié et donc argumenté. Comme vous pouvez le voir sur le graphique, quand vous inversez l’angle, vous obtenez le conjugué de l’info (utile pour vous débarrasser des parties imaginaires). Mais comment obtient-on cet angle ? Avec la trigonométrie ! Les fonctions sinus et cosinus sont cycliques et périodiques : elles ont leur fréquence, et font des vagues, comme les beaux scoops. On comprend mieux pourquoi l’actu a une tendance naturelle à tourner en rond.

sin(θ) = y / ρ et cos(θ) = x / ρ. Vu comment on est partis, on pourrait opter pour une nouvelle manière de décrire l’info : non pas comme somme de faits réels et imaginés, mais comme une formule à base d’angle et de longueur.

x = ρ cos(θ) et y = ρ sin(θ)

z = x + iy = ρ (cos(θ) + i sin(θ)) la fabuleuse forme trigonométrique de l’info !

Il y a une troisième manière de représenter l’info, toujours avec le module et l’argument. Vous n’avez pas remarqué que les hyperboles sont partout dans l’actualité ? Que tout a l’air de croître de façon exponentielle ? Eh bien ça tombe bien, il y a une forme exponentielle de l’info !

Rappelons ce qu’est l’exponentielle. C’est ex, e à la puissance x (avec e transcendantal, c’est-à-dire que lui seul est capable d’expliquer ce qu’il est et pourquoi il est comme ça ; d’autres ont essayé, ils n’ont jamais réussi). Elle peut se faire dériver une infinité de fois, elle ne bougera pas d’un poil. Elle est sa propre pente ! Vous ne réalisez pas ce que ça veut dire ? Elle décide toute seule de ce qu’elle fait, elle est la seule à se comprendre elle-même et elle n’a d’ordre à recevoir de personne. En plus, elle file plus vite que quoi que ce soit d’autre quand il s’agit de crever le plafond. À moins de pactiser avec elle, vous ne la rattraperez jamais ! Il suffit d’ouvrir un journal pour voir que l’exponentielle nous nargue de partout. Les journalistes doivent se mettre l’actu dans le sang pour avoir une chance de la rattraper.

Mais où se cache l’exponentielle dans l’actu ? Eh bien, dans cette formule :

z = ρe

Finissons en parlant des hyperboles, chose qui court les rues de nos jours. En combinant les formules trigo et expo des complexes, on a e = cos(θ) + i sin(θ). L’exponentielle n’a a priori rien à voir avec le cercle, mais on a l’exponentielle aux côtés des fonctions trigonométriques ! Ce serait cool de voir comment un cosinus et un sinus se décriraient grâce à l’exponentielle, non ?

Et si on met θ au négatif ? Cosinus est symétrique, il s’en fout du passage au négatif, donc cos(– θ) = cos(θ). Par contre, Sinus est sensible à ce genre de retournement et en est lui-même tout retourné :  il est asymétrique. Cela veut dire que sin(– θ) = – sin(θ). Donc :

e = cos(θ) + i sin(θ)  et e- = cos(θ) – i sin(θ)

On en tire que ee- = 2 cos(θ) et donc cos(θ) = (e + e-) / 2.

De même, e – e- = 2i sin(θ) et donc sin(θ) = (e – e-) / 2i.

C’est beau, mais comme vous l’avez vu aux petits i, ça reste assez imaginaire. Dans le monde réel, on a les fonctions trigonométriques hyperboliques, sinh(x) (ou sh(x)), cosh(x) (ou ch(x)) et tanh(x) (ou th(x)) qui équivaut à sh(x) / ch(x). C’est exactement la même chose que les formules au-dessus, mais sans les i. Ce ne sont certes plus des fonctions cycliques, mais les règles de calcul sont exactement les mêmes qu’en trigonométrie normale, à ceci près que vous n’avez pas besoin de mémoriser des tonnes de formules par cœur, tout se calcule très simplement (vous savez ce qu’il y a dans un sinus hyperbolique, pas dans un sinus normal).

Je vous laisse avec les courbes des fonctions trigo hyperboliques. Personnellement, la première fois que je les ai vues, j’en ai eu les larmes aux yeux <3

trigo hyper

Kadızâde, le jihadisme à la sauce ottomane

Birgi, un patelin tranquilou d'où a failli partir une guerre civile
Birgi, un patelin tranquillou d’où a failli partir une guerre civile – Zizibo, juin 2006

Hier soir, notre professeur d’histoire ottomane a fait une leçon « spécial attentats ». Voilà ce que j’ai retenu de son cours. En mode étudiante cool, pas en mode universitaire sérieuse.

Vers la fin du XVIè siècle, à la fin du règne du sultan Süleyman Ier (Soliman le Magnifique) vit un théologien du nom de Mehmed Efendi, originaire de Balıkesir, une ville au sud de la mer de Marmara, entre Istanboul et Izmir. Ce type est très rigoriste, contre les confréries soufies qui prospéraient à l’époque, contre les chants, les danses, la vénération de saints dans les türbe (mausolées), la psalmodie du Coran (tajwîd), etc.

À l’époque, le şeyhülislam, chef de la religion dans l’Empire ottoman, est un certain Ebussuud Efendi. Comme la société ottomane en général, c’est plutôt un libéral. Prenons un exemple : en théorie, le prêt à intérêt est interdit en Islam. Mais, de facto, des usuriers faisaient des prêts à 100 % (!) de taux d’intérêt à des familles dans le besoin, qui se trouvaient alors contraintes d’hypothéquer leurs biens. Plein de monde se faisait expulser de son logement. Pour résoudre le problème, Ebussuud use du hile-i şeriye (tricher avec les règles) : avec des montages financiers, il devient possible d’avoir des prêts (plafonnés à 10 %, hein). Le principe est que les établissements publics étaient financés par des vakıf, du capital immobilisé. Mais il faut bien de l’argent frais pour entretenir ces établissements. Du coup, les fonds de vakıf sont utilisés pour « acheter » de manière virtuelle des biens aux gens qui ont besoin d’un prêt. S’ils ont besoin de 1000€, ils vendent fictivement un bien, dont la valeur passe à 1100€ au bout d’un an quand ils doivent le racheter. Un bidouillage fiscal parfaitement halal aux yeux d’Ebussuud.

Sauf que Mehmed Efendi trouve ces bricolages absolument scandaleux et part hurler devant Ebussuud. Ce dernier l’engueule en lui disant « là tu dépasses les bornes ! Tu vas faire tes valises, quitter Istanboul et aller te trouver un job dans une petite mosquée de village en Anatolie ». Mehmed Efendi est donc contraint de se barrer de la capitale, lui et tous les bouquins qu’il a écrit. Il se pose dans un bled du nom de Birgi, dans la région d’Izmir, et ouvre une medrese (école religieuse), en 1579. Bizarrement, la plupart des étudiants viennent de sa ville natale de Balıkesir. Par la suite, le théologien acquiert le nom de Birgivi Mehmed Efendi, « celui qui vient de Birgi », même s’il s’est retrouvé dans ce village complètement par hasard.

Tout se passe pour le mieux jusqu’en 1650, plus d’un demi-siècle plus tard. L’Empire se réveille avec des extrémistes partout ! Ils se nomment « Kadızâde », sont les élèves de Birgivi et font des prêches à la mosquée appelant à trucider tous ceux qui chantent, dansent, lisent le Coran trop joliment ou vont dans les mausolées. Des janissaires (soldats) se joignent même aux kadızâde, la société est polarisée, on est au bord de la guerre civile ! En 1656, paniqué, le sultan Mehmed IV (enfin surtout la princesse Hatice Sultan, sœur de Soliman le Magnifique) nomme Köprülü Mehmed Paşa, un haut fonctionnaire d’origine albanaise, pour résoudre ce problème. Bon, en fait il y a plein d’autres problèmes à régler. On oubliera la dictatrice Kösem Sultan, grand-mère de Mehmed IV qui tint l’Empire d’une main de fer pendant 50 ans et qui fut assassinée en 1651 par Hatice Sultan parce que… parce qu’on en avait vraiment marre d’elle et qu’elle faisait entrer des kadızâde au palais.

Non, dans les vrais soucis du moment, il y a les Vénitiens avec qui les Ottomans sont en guerre depuis aussi longtemps qu’ils s’en souviennent, et avec qui ils sont en conflit dans l’Adriatique et en Crète. Le truc est juste que Venise a massé une flotte devant le détroit des Dardanelles et qu’elle déferlera sur Istanboul si on ne fait rien. Il y a aussi un Juif du nom de Sabatay Zevi, qui s’est autoproclamé messie et qui menace de fonder une nouvelle religion. Ça passe mal.

Köprülü vire les Vénitiens des Dardanelles (même s’il faudra attendre son fils pour prendre toute la Crète). Il convoque Zevi et lui demande de choisir une religion digne de ce nom : judaïsme, christianisme ou islam. Zevi et ses disciples font semblant de se convertir à l’islam mais continuent de pratiquer le judaïsme. On les appellera plus tard les dönme (du verbe dönmek, « re/tourner », le même verbe que dans döner kebap, « brochette de viande qui tourne »).

Quant aux kadızâde, ben on ferme leurs medrese, on expulse leurs imams et on pend leurs militants sur la place publique. C’est très efficace. Les gens appelleront ça les événements de Vakvak, du nom d’un arbre légendaire situé sur un îlot de l’océan Pacifique et dont les fruits seraient des femmes offertes aux marins. Les kadızâde pendus leurs rappellent les femmes suspendues aux branches de Vakvak…

Le seul truc est que les bouquins de Birgivi Mehmed Efendi (notamment son Vasiyetnâme) restent enseignés dans toutes les medrese jusqu’à la fin de l’Empire, voire même après.

Au fait, vous savez quelle terrible ironie est advenue au pauvre Birgivi, lui qui haïssait le culte des saints ? La mairie de Birgi lui a construit un joli mausolée où les gens viennent en pélerinage pour lui faire des offrandes !

L’histoire des médias kurdes

Première édition de Rja Ţəzə (Nouvelle voie), journal kurde publié à Erevan (Arménie) entre 1930 et 2003. -- domaine public
Premier numéro de Ria Teze (Nouvelle voie), journal kurde publié à Erevan (Arménie) entre 1930 et 2003. – domaine public

Ceci est le texte d’une fiche de lecture réalisée au printemps 2015 dans le cadre de mes études, sur l’article de 1996 d’Amir Hassanpour, The Creation of Kurdish Media Culture. J’ai eu une note de 16 / 20, donc ça ne devait pas être trop mal.

Naissance d’une culture médiatique

Historiquement, les intellectuels kurdes mettaient l’accent sur le nationalisme linguistique et sur le développement d’une littérature écrite. Malgré tout, au début du XXè siècle, la grande majorité des Kurdes alphabétisés provenaient du clergé ou des classes nobles. Avec la chute des principautés kurdes au milieu du XIXè siècle, le Kurdistan fut divisé entre différents États menant des politiques répressives vis-à-vis de la culture kurde.

La transition vers la culture imprimée fut motivée par le nationalisme. Durant la période ottomane, les livres de langue kurde étaient imprimés au Caire, à Istanboul ou à Baghdad, la censure y étant moins prégnante qu’au Kurdistan. La première presse kurde fut ouverte à Soulémani en 1920 par le mandat britannique.

Sheikh Mahmud, le chef du gouvernement kurde iraqien du début des années 20, accordait une grande importance à l’impression. Lors de la révolte contre Baghdad, la presse fut déplacée dans les grottes des montagnes. Les Kurdes d’Iraq avaient plus aisément accès aux presses que ceux de Turquie ou d’Iran, mais leur situation politique et socio-économique empêchait le développement de publications viables. La fin de la monarchie en 1958 stimula l’imprimerie. En 1970, le gouvernement autorisa l’ouverture d’une maison d’édition kurde.

En Iran, la première impression en kurde eut lieu en 1921. Sous la dynastie pahlavie (1925-1979), il était illégal d’imprimer dans une autre langue que le persan. Durant sa courte existance en 1946, la république autonome kurde d’Iran inaugura des presses qui furent par la suite confisquées par les autorités de Téhéran. Il en fut de même après la révolution de 1979, quand les campagnes kurdes n’étaient pas encore sous contrôle du régime des mollahs.

En Turquie, les activités culturelles kurdes furent interdites suite à la révolte kurde de 1925. La publication clandestine en kurde ne débuta que dans les années 60.

Journaux et magazines

Le premier journal kurde, Kurdistan, fut lancé en 1898 par la famille des Bedîr Khan, une décennie avant les premiers livres kurdes. Le journalisme était tenu en grande estime par le nationalisme.

Un journalisme non-étatique ne fut possible qu’en Iraq en Syrie. Dépourvus de publicité, les journaux kurdes peinaient à joindre les deux bouts. Le seul système de distribution des journaux était la poste étatique et était donc sous contrôle gouvernemental. Le manque de papier faisait grimper le prix des revues, quand il n’en empêchait pas tout simplement le tirage. Les restrictions sur la liberté d’information n’arrageaient rien. Malgré cela, entre 1898 et 1985, pas moins de 145 périodiques virent le jour au Kurdistan.

Au sein du mouvement nationaliste, le journalisme contribua au passage d’une structure de type tribal à une organisation politique moderne. La correllation entre la vitalité de la presse et la liberté politique est directe. La presse écrite au Kurdistan autonome d’Iraq se développa fortement suite à la guerre du Golfe de 1991. La plupart des journaux kurdes étaient hebdomadaires ou mensuels, les quotidiens étant souvent trop coûteux et trop mal perçus par les autorités.

La littérature kurde était essentiellement poétique jusqu’à l’arrivée du journalisme, qui fut le principal vecteur de l’apparition d’une prose et de l’introduction des genres occidentaux. L’essentiel des publications étaient iraqiennes, le dialecte soranî profita bien plus du journalisme que le kurmancî.

Aujourd’hui encore, le journalisme fascine les intellectuels kurdes. Les poètes ont l’habitude d’écrire les eulogies d’anciens périodiques. Les anniversaires de certains journaux sont même célébrés.

Livres

Avec l’essor de l’impression, les livres kurdes devinrent un contentieux majeur entre le nationalisme kurde et les États gouvernant le Kurdistan.

La publication de livres en Iraq commença avec un seul titre en 1920 et atteignit un pic de 153 titres en 1985. Entre-temps, la production fut très aléatoire, évoluant au gré de la situation politique. La censure s’intéressait plus au contenu des livres qu’à leur langue. Le manque de fonds entravait largement la publication. Dans les premières décennies, la priorité était d’imprimer le patrimoine littéraire. Le contenu et la forme des livres se sont ensuite diversifiés. Les thématiques scientifiques restent néanmoins peu abordées.

La première maison d’édition fut fondée en Iraq en 1919 mais ne semblait pas posséder de presse. Avant la Seconde guerre mondiale, de nombreux auteurs publiaient leurs propres œuvres. Les vendeurs-éditeurs firent leur entrée en scène après la guerre. L’État républicain joua le rôle d’éditeur de manuels scolaires, puis d’éditeur tout court après la prise de pouvoir du parti Ba’ath en 1968.

La professionalisation des écrivains fut lente, pour les mêmes raisons qui freinèrent le développement de l’imprimerie ou des journaux. En 1960, quand le gouvernement iraqien permit la création de syndicats, des écrivains kurdes demandèrent à avoir le leur. Cette demande se concrétisa dix ans plus tard, en 1970. À la reprise du conflit armé en mars 1974, la plupart des syndiqués fuirent pour les montagnes. Beaucoup s’exilèrent en Iran ou en Occident après la défaite kurde de 1975.

Les Iraniens furent longtemps interdits de posséder des livres en kurde. La république kurde de 1946 s’intéressait principalement au journalisme mais imprima quelques livres.

Le premier livre kurde syrien parut en 1925. Les frères Bedîr Khan et le reste de leur milieu intellectuel poursuivirent une publication soutenue des années 1930 au milieu des années 40. Une trentaine de livres ont été publiés depuis 1925, pratiquement tous avant 1959 et l’arrivée au pouvoir du parti Ba’ath.

En URSS dans l’entre-deux-guerres, le nombre de livres publiés rapporté à la population kurde était plus important que nulle part ailleurs. Presque tous analphabètes à l’arrivée des Soviétiques en 1921, les Kurdes du Caucase savaient tous lire dans les années 40. Les sujets scientifiques et techniques étaient bien couverts en langue kurde jusqu’à la Seconde guerre mondiale, après laquelle l’enseignement de ces domaines en kurde disparut. En 1937, les déportations kurdes vers l’Asie centrale et la répression culturelle portèrent un coup dur à l’édition. Elle ne revint jamais à sa vigueur des années 30, même après la dislocation de l’Union soviétique.

Des groupes d’édition kurdes apparurent dès les années 80 en Europe, notamment en Suède et en Allemagne. Malgré l’absence de restrictions politiques, la distribution est difficile et la loi du marché bride les petits éditeurs.

Radio

En Union soviétique, la radio kurdophone commença à émettre dans les années 20, quelques années après la naissance des toutes premières stations de radio au monde.

Dans le reste du Kurdistan, les récepteurs radios étaient chers et difficiles à obtenir. Les campagnes de propagande de la Seconde guerre mondiale créèrent un climat favorable à la diffusion en des langues diverses, dont le kurde. Radio Baghdad diffusa des programmes en kude de 1939 aux années 80. La station politisa nettement les Kurdes, d’Iraq ou d’ailleurs, après la fin de la monarchie en 1958. En 1960, la crispation du nouveau régime se fit sentir sur la qualité des émissions de Radio Baghdad, attristant la presse kurde.

En Iran, les régions autonomes de 1945-1946 émirent en kurde et en azéri en défiant Téhéran. Dès le début des années 50, face aux programmes kurdes des radios soviétiques, Washington et Téhéran s’associèrent pour organiser une contre-propagande en langue kurde.

En 1957, l’Égypte lança une vaste campagne de communication contre l’Iraq. Radio Caire diffusait un programme en kurde très incisif vis-à-vis de Baghdad. L’émission, très suivie en Iraq et en Iran, eut un profond impact. L’Iran, l’Iraq et la Turquie protestèrent contre l’Égypte et l’URSS.

Dans les années 70, l’Iran soutenait les séparatistes kurdes iraqiens dans le but d’affaiblir l’Iraq, tout en promouvant une politique d’assimilation vis-à-vis des Kurdes iraniens. Dès 1980, des stations clandestines opposées au régime des mollahs virent le jour. Pour contrer à la fois celles-ci et les stations étangères, le gouvernement lança des campagnes en kurde destinées à calmer les ardeurs nationalistes. Ironiquement, elles promouvaient de facto la culture et la littérature kurdes.

La première station clandestine kurde diffusa depuis l’URSS en persan, azéri et kurde de 1947 à 1953. D’autres stations kurdes iraniennes virent le jour à la fin des années 50. Le mouvement autonomiste en Iraq ouvrit la station Radyoy Dengî Kurdistan en 1963, qui diffusait une heure par jour des bulletins d’actualité et des chansons engagées. L’Iraq et l’Iran en brouillaient le signal. La station émettait par intermittance, fermant et réouvrant au gré des négociations et des regains de tension. Les organisations politiques kurdes d’Iraq et d’Iran inaugurèrent leurs propres stations de radio dans les années 80. Parallèlement, des programmes en kurde étaient diffusés un peu partout en Occident.

Cinéma

Bien que certaines villes kurdes eurent accès au cinéma dès les années 20, le cinéma en langue kurde ne se développa que bien plus tard. Les entraves politiques au cinéma kurde étaient les moins sévères en Iraq et en URSS.

À la fin des années 80, la vidéo et la télévision satellitaire permirent de s’affranchir partiellement du contrôle gouvernemental en matière audiovisuelle. Parallèlement, la diaspora kurde en Occident atteignit une taille conséquente et se dota de moyens de production vidéo. En 1989 débuta la préparation du premier film kurde, Mem û Zîn. La guerre du Golfe l’empêcha de voir le jour. Le premier film projeté fut Nêrgiz Bûkî Kurdistan, de Mekki Abdullah, en 1991.

Le cinéma kurde de Turquie est dominé par Yilmaz Güney. Néanmoins, il ne fit jamais de film en langue kurde à cause de la législation. En ex-URSS, en dépit du marasme économique, l’activité culturelle était importante. Les faibles coûts de production attiraient les réalisateurs.

Télévision

Le gouvernement iraqien publia en 1969 un “décret sur les droits culturels” des Kurdes, promettant entre autres d’ajouter des programmes en kurde sur la chaîne de télévision de Kirkouk en attendant qu’une chaîne kurdophone voie le jour. Le temps de diffusion en kurde, très limité, atteignit six heures après la fin du mouvement autonomiste en 1975. La programmation devint un sujet de contentieux entre les producteurs kurdes et les autorités. À partir de 1991, les groupements politiques du Kurdistan iraqien géraient leurs propres télévisions, malgré le manque de dispositifs techniques.

En Iran, depuis 1986, le kurde était une des langues de la diffusion audiovisuelle internationale, aux côtés de l’arabe et du turkmène. Les années 90 virent une nette augmentation de la production locale kurdophone.

En 1995, la diaspora installée en Europe lança la première chaîne satellitaire kurdophone.

La nutrition pour les nuls (mais à un niveau universitaire)

C'est pas faire de la pub que de mettre une photo pareille ? Si ?
C’est pas faire de la pub que de mettre une photo pareille ? Si ? — 2005, A. Kniesel

Certains voudraient mettre des pastilles sur les aliments en fonction de leurs qualités nutritionnelles. Il faut donc définir ce qu’est-ce qui apporte de la qualité d’un point de vue nutritionnel.

On va d’abord diviser les éléments des aliments en deux catégories :

  • ce qui produit de l’énergie ;
  • ce qui n’en produit pas, mais qui est utile quand même.

Quel que soit l’aliment que vous prenez, vous trouverez toujours un peu de tous les éléments listés, ne serait-ce qu’en quantités infimes.

Ce qui produit de l’énergie

On en compte trois catégories :

  • les protéines (acides aminés)
  • les glucides (oses / sucres)
  • les lipides (acides gras)
Protéines (acides aminés)
Quatre acides aminés.
Quatre acides aminés sur les vingt usuels. En en accrochant bout à bout au niveau des parties constantes (en orange), on peut en faire des protéines.

Les protéines sont des colliers de perles dont les perles s’appellent « acides aminés ». On compte vingt acides aminés usuels. Si vous prenez une protéine quelconque et que vous la découpez, vous obtiendrez probablement un peu de chacun des vingts acides aminés. Pour résumer, une fois découpées, toutes les protéines se valent. Le corps humain fabrique un certain nombre d’acide aminés, mais pas tous. Ceux qu’il ne produit pas sont les « acides aminés essentiels ». Il faut les trouver dans l’alimentation.

Certains shampooings se vantent de contenir de l’arginine. Non seulement cet acide aminé se trouve, comme tout bon acide aminé, dans beaucoup de protéines, mais en plus les reins en produisent naturellement de grosses quantités…

Les protéines servent à à peu près tout. En général, les fonctions un peu complexes de l’organisme (transformation de molécules, transport, etc.) sont assurées par elles. Dans la nourriture, on en trouve notablement dans la viande.

Quelques protéines :
  • Kératine (cheveux), hémoglobine (sang) et tout ce qui se finit en -ine
  • Collagène (peau)
  • Les composants du gluten (céréales)
  • Enzymes (catalyseurs de réactions chimiques)

Un mot sur les enzymes. C’est une classe de protéines spécialisées chacune dans une tâche. Une enzyme donnée ne sait faire qu’une chose, et si on n’a pas cette enzyme précise sous la main, on ne peut pas faire cette chose qu’elle sait faire. Par exemple, la lactase découpe le lactose (voir ci-dessous), et si on n’a pas de lactase sur soi on ne peut pas digérer le lactose. De même, si on n’a pas l’enzyme pour découper le gluten, on ne pourra pas digérer le gluten.

Glucides (oses / sucres)
Trois oses.
Trois oses courants. Ce sont tous des hexoses car ils ont six carbones. La position haute/basse des oxygènes (en rouge) permet de les différencier.

Les composants de base des glucides sont les oses (couramment appelés sucres), comme le glucose, le fructose ou le galactose.

On peut les coller deux à deux :

  • glucose + fructose = saccharose
  • glucose + galactose = lactose

La moitié des gens sur Terre ne produisent pas de lactase, l’enzyme qui découpe le lactose (voir ci-dessus). Ils ne peuvent donc pas boire de lait et ne peuvent pas consommer les « trois produits laitiers par jour » préconisés pour rester en bonne santé. Heureusement qu’on trouve du calcium en dehors du lait !

On peut aussi coller plein d’oses ensemble et de différentes manières.

  • Plein de glucose (chez les animaux) = chaîne ramifiée de glycogène
  • Plein de glucose (chez les plantes) = chaîne ramifiée d’amidon

Plus il y a d’oses collés ensemble, plus il faut de temps pour les extraire et les utiliser. L’amidon, qui contient beaucoup d’oses, est classé comme un sucre lent. Au contraire, un simple glucose s’utilise facilement : c’est un sucre rapide.

Le pancréas est chargé de réguler la quantité de glucose seul dans le sang. Si on mange trop de glucose (sucre rapide), le pancréas finit par lâcher et on attrape un diabète de type II.

Le cerveau humain s’alimente exclusivement de glucides et mobilise 80 % du sucre de l’organisme. Ce n’est qu’après un long jeûne que, pour ne pas mourir de faim, le cerveau se mette à consommer autre chose. Donc, si vous arrêtez le sucre, il n’y aura pas de répercussions catastrophiques sur votre corps mais votre cerveau tournera au ralenti (pour rester polie).

Les sucres servent aussi de marqueurs divers, par exemple des groupes sanguins. Par ailleurs, il y en a beaucoup dans l’ADN (« Acide DésoxyriboNucléique » : le ribose est un sucre).

Lipides (acides gras)
Quelques acides gras. L'acide myristique est insaturé. L'oléate est mono-insaturé, les deux autres sont poly-insaturés.
Quelques acides gras. L’acide myristique est saturé. L’oléate est mono-insaturé, les deux autres sont poly-insaturés.

Les lipides forment les parois et les compartiments des cellules. Les produits à 0 % de matière grasse sont donc suspects, vu qu’une cellule sans lipides n’existe pas.

Les acides gras sont les unités de base des lipides. Ils se présentent sous la forme d’une chaîne en zigzag presque uniquement faite de carbones et d’hydrogènes. Si l’acide gras est à peu près droit (sans double-liaisons), il est saturé. S’il est courbé en un endroit (une double-liaison), il est mono-insaturé. S’il est courbé en plusieurs endroits, il est poly-insaturé. La notation ω (oméga) sert à indiquer où se trouve la première double-liaison de l’acide gras en partant de sa queue.

On peut mettre trois acides gras sur une molécule de glycérol pour en faire un triglycéride, une forme très répandue de lipides.

Ce qui ne produit pas d’énergie

Fibres

Les fibres, c’est tout ce qui est indigeste. Un peu de fibres, c’est bon pour le transit intestinal. Trop de fibres, c’est, euh, indigeste. Un manque de fibres se traduit par de la constipation et un excès par de la diarrhée.

Vitamines

Certains vitamines sont hydrosolubles et d’autres sont liposolubles. Vous pouvez manger autant d’hydrosolubles que vous voulez : elles se mélangent bien à l’eau et les excès seront vite nettoyés par les reins.

Par contre, il ne faut pas abuser des vitamines liposolubles telles que les vitamines A : elles sont comme l’huile, elle ne se mélangent pas à l’eau et ont tendance à stagner dans l’organisme.

Oligo-éléments et divers

Calcium, fer, magnésium, cuivre, manganèse, fluor, phosphore, sélénium… La seule règle est qu’il en faut un peu mais pas trop.

La monnaie iranienne et ses trois unités de mesure

Je suis millionaire
Je suis millionaire !!!

Les chiffres persans

Les Iraniens n’utilisent normalement pas les chiffres arabes occidentaux en vigueur en Europe. Ils ont un système persan, quasi identique aux chiffres arabes orientaux du reste du Moyen-Orient. Ces chiffres ne présentent aucune difficulté particulière à apprendre, surtout quand on est dans le pays.

۰ sefr (0) صفر (aussi écrit comme un petit rond)
۱ yek (1) یک / yeh یه
۲ do (2) دو
۳ seh (3) سه
۴ tchâhâr (4) چاهار (variante arabe orientale : ٤)
۵ panj (5) پنج
۶ shish (6) شیش (variante arabe orientale : ٦)
۷ haft (7) هفت
۸ hasht (8) هشت
۹ noh (9) نه

Les unités monétaires

Il y en a trois. Vous ne rêvez pas.

Le rial ریال

L’unité officielle. ۱۰۰,۰۰۰ rials (100 000) valent vaguement 3€ (à l’été 2015).
Par exemple, une table de backgammon artisanale de Yazd, toute en marquetterie et miniatures, coûte ۵,۰۰۰,۰۰۰  rials (5 000 000), soit 150€.
Une robe de soirée couverte de paillettes coûte ۳,۶۰۰,۰۰۰ rials (3 600 000), soit 108 €. Un repas dans un restaurant chic pour quatre personnes coûte ۱,۲۵۰,۰۰۰ rials (1 250 000), soit 37 €.
Un pain chez le boulanger coûte ۱۰,۰۰۰ rials (10 000), soit 30 centimes.

Le toman تمان (stricto sensu)

Vaut 10 rials. ۱۰,۰۰۰ tomans (10 000) valent 3€.
La table de backgammon coûte donc ۵۰۰,۰۰۰ tomans, la robe de soirée ۳۶۰,۰۰۰ tomans, le repas chic pour quatre personnes ۱۲۵,۰۰۰ tomans, le pain chaud ۱,۰۰۰ tomans. Les prix dans les magazins sont généralement en tomans. En cas de doute, regardez si c’est plus crédible en rials (cela ferait 10 fois moins cher).

Le millier de tomans, ou « toman » tout court.

Vaut 10 000 rials. Quand vous irez chez le boulanger, il vous demandera 1 toman (= 1 millier de tomans) pour un pain. Contrairement au toman simple, le millier de toman est une unité affichée sur certains billets de banque (en chiffres occidentaux). On oublie souvent de mentionner le nom de l’unité. Au restaurant, on pourra vous demander de payer ۱۲۵, sans préciser l’unité. Vous saurez que, pour avoir le compte, il vous faut sortir un billet de 100 (١,٠٠٠,٠٠٠ rials), deux billets de 10 (١٠٠,٠٠٠ rials) et un billet de 5 (۵٠,٠٠٠ rials).

Quand on ne précise pas l’unité monétaire, il faut rajouter quatre zéros pour revenir au prix en rials.

Les billets

Les pièces sont des espèces rares en Iran. Il est probable qu’il soit plus rentable de les faire fondre et de revendre le métal que de les utiliser en tant que tel. En effet, elles valent dans l’ordre des centaines de rials (dizaines de tomans, dizièmes de centimes d’euro) …

Tous les billets affichent la photo de l’ancien guide suprême Ruhollah Khomeiny, à l’exception de ceux de 50 et de 100 (et encore… il est bien là, il est juste caché)

Billet de 0,1
Billet de 0,1
Billet de 1 000 rials (100 tomans, 0€03)
Billet de 0,5
Billet de 0,5
Billet de 5 000 rials (500 tomans, 0€15), en deux versions (poterie antique ou roses & rossignols)
Billet de 1
Billet de 10 000 rials (1 000 tomans), montrant le mont Damâvand (prov. du Mâzandarân), la plus haute montagne d'Iran.
Billet de 10 000 rials (1 000 tomans, 0€30), montrant le célèbre mont Damâvand (prov. du Mâzandarân, nord du pays), la plus haute montagne d’Iran.
Billet de 2
Billet de 20 000 rials (2 000 tomans), sur lequel figurent les tours du vent d'Abarkuh.
Billet de 20 000 rials (2 000 tomans), sur lequel figurent les tours du vent d’Abarkuh (prov. de Yazd, centre du pays)
Billet de 5
Billet de 50 000 rials (5 000 tomans, 1€50) à la gloire de l'énergie atomique.
Billet de 50 000 rials (5 000 tomans, 1€50) célébrant l’énergie atomique.
Billet de 10
Billet de 100 000 rials (10 000 tomans, 3€) sur lequel figure le tombeau du poète Sa'di à Shiraz (prov. de Perse)
Billet de 100 000 rials (10 000 tomans, 3€) sur lequel figure le tombeau du poète Sa’di à Shiraz (prov. de Perse, sud du pays). Y est écrit en persan et en anglais « Human beings are member of a whole / In creation of one essence and soul »
Billet de 50
Billet de 500 000 rials (50 000 tomans, 15€) affichant le mausolée de l'imam Rezâ à Mashhad (prov. du Khorâsân central)
Billet de 500 000 rials (50 000 tomans, 15€) affichant le mausolée de l’imam Rezâ à Mashhad (prov. du Khorâsân central, nord-est du pays). Y est imprimée sa valeur de 50 en milliers de tomans.
Billet de 100 (exotique)
Billet de 100 000 rials (10 000 tomans, 30€) représentant les ruines de Persépolis (prov. de Perse).
Billet de 1 000 000 rials (100 000 tomans, 30€) représentant les ruines de Persépolis (prov. de Perse, sud du pays). Y est imprimée sa valeur de 100 en milliers de tomans.

Vous avez trouvé où est caché le Guide Suprême sur les derniers billets ?

Voici sur un billet de 50. Le principe est le même sur le billet de 100.

C'est bien lui, hein ?
C’est bien lui, hein ?

La seule langue à effrayer les étudiants de l’Inalco

Les départements de l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).
Les départements de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).

Une langue terrorise les étudiants de l’Inalco. Devinez laquelle ! Il s’agit d’une langue où l’écrit prédomine très largement sur l’oral. Elle est écrite de gauche à droite avec des idéogrammes dont la prononciation et la signification peuvent varier de façon considérable. La syntaxe est assez rigide. La grammaire, très exotique,  est extrêmement complexe mais dépourvue d’exceptions.

Logo de l’Inalco. Langues du haut de gauche à droite : amharique, bulgare, hébreu, chinois, arabe.

Étant une des quelques 6 000 étudiants de l’Inalco, je peux vous dire que notre prestigieuse école (dépourvue de concours d’entrée et moins chère qu’une université classique !) enseigne une centaine de langues dont la moindre d’entre elles suffirait à terroriser un Français normalement constitué. Mais nous sommes de courageux étudiants de l’Inalco, et nous n’avons peur de rien.

Le chinois et ses milliers d’idéogrammes qui laissent à peine présager de leur prononciation ? Aucun soucis. Le japonais et ses multiples systèmes d’écriture ? Non plus. Le coréen, dont l’apprentissage implique généralement des activités à haut risque pour la santé — la consommation de kimchi — et la vie sociale — le visionnage de dramas — attire des centaines d’étudiants.

Très populaires, un ensemble de langues mutuellement incompréhensibles collectivement désignée sous le vocable « arabe » . De même pour le turc et ses langues sœurs (azéri, turkmène, ouzbek, ouïghour, kirghize, qazaq, tatar, yakoute sibérien, etc), langues agglutinantes par excellence (lisez « okuyabileceğinizden fazla », ça veut dire « plus que ce que vous pourrez lire »). Le persan comporte un fort risque d’overdose d’eau de rose, le russe et les langues slaves de coma éthylique, l’hindi d’indigestion de films de Bollywood. Les langues d’Asie du Sud-Est (birman, thaï, môn, khmer, lao, vietnamien…), pourtant pour la plupart sans aucun rapport les unes avec les autres, ont presque toutes un nombre délirant de voyelles. Mais cela ne nous fait pas peur !

Parmi les langues d’Asie-Pacifique, on notera l’indo-malais, parlé par 200 millions de personnes, à la grammaire beaucoup trop simple pour être honnête (pas de déclinaisons, de conjugaison, de masculin/féminin, de mutations de consonnes ou de voyelles, de subtilités ortographiques, de pluriel, etc). Les langues océaniennes, comme le drehu, ont très peu de locuteurs, mais certaines sont tout de même enseignées. Et nous ne reculons pas devant !

Du côté de l’Inde, certains d’entre nous se jettent dans le sanskrit, la langue parfaite des textes sacrés de l’hindouisme, d’ailleurs (selon certaines rumeurs) trop parfaite pour qu’on puisse en comprendre les subtilités. Mais cela ne nous fait pas peur !

Dans le nord sibérien, on a droit au nénètse, à l’evenk, au tchouktche. Nous n’avons aucune idée de ce que c’est, mais ça ne peut pas nous intimider !

Dans le Caucase, on a l’ossète (parlé par des Iraniens qui se sont perdus voilà des milliers d’années), le géorgien et l’arménien. Il faudrait militer pour l’enseignement des langues du nord du Caucase, comme le tchétchène, qui contiennent entre 50 et 80 consonnes. Car cela ne nous ferait pas peur !

Plus au sud, le kurde, dont les Kurdes voudraient faire croire qu’il s’agit d’une seule et unique langue. La réalité est, euh, légèrement plus discutable. Mais les querelles linguistiques ne nous font pas peur !

À l’est, le pachtoune des zones tribales afghano-pakistanaises, qualifié par un ancien reporter en Afghanistan de « pire langue au monde ». Niveau grammaire et sonorités, je ne peux que confirmer. Mais nous ne craignons rien, même quand il s’agit de faire des stages linguistiques dans le pays !

En Europe, plein de langues y passent, dont le sorabe (sans rapport avec l’arabe) et le rromani, la langue des Roms, une lointaine variante de l’hindi qui a fait quelques milliers de kilomètres. On a aussi le grec, peut-être la seule langue indo-européenne où « nai » (d’autres langues auraient dit : no, nein, nyet, na, nahin) signifie « oui » au lieu de « non ». Rien qui nous laisse perplexes !

Je ne m’aventurerai pas dans les langues d’Afrique, comme les multiples langues berbères, le bambara et le soninké du Mali, le wolof du Sénégal, le haoussa d’au sud du Niger, le yoruba du Nigéria, le swahili du Kenya et de Tanzanie, l’amharique d’Éthiopie, le tigrinya d’Érythrée, le zoulou d’Afrique du sud ou le malgache de Madagascar. Nous n’avons pas peur !

En Amérique, il semblerait y avoir des gens pour étudier l’inuktitut (inuit), le nahuatl (aztèque), le quechua (inca), le guarani (paraguayen), et les langues maya que sont le tzeltal et le yucatèque. Car nous ne reculons devant aucune langue !

À l’Inalco, aucune langue ne nous fait peur. Sauf une, dont nous préférons habituellement taire l’existence. La plupart d’entre nous sommes épargnés. Malheureusement, ceux qui étudient les relations internationales ou le commerce y sont exposés par le chantage aux mauvaises notes. La simple mention de son nom peut faire frissonner un amphi pourtant valeureux, et l’on eut vu des étudiants s’enfuir en voyant un professeur en écrire des phrases au tableau. Il fut même un jour où nous fûmes sidérés par ce que notre professeur d’économie nous dit à ce sujet. Après avoir doucement fustigé ladite langue (probablement pour nous calmer, comme on étourdit le bétail à l’abattoir), il témoigna avoir été contraint de s’y exercer jour et nuit lors de sa vie d’étudiant. Puis, horreur, il avoua qu’une fois arrivé au master, il avait commencé à percevoir dans cette langue une sorte de beauté que, malgré ses efforts pour rester impassible, il nous décrivait avec des trémolos dans la voix et des étoiles dans les yeux ! Il est inutile de dire à quel point nous étions choqués.

Vous l’aurez peut-être compris, la seule langue à terrifier un étudiant de l’Inalco…
… ce sont les mathématiques !

Alan Kurdî, rebaptisé Aylan Kurdi

"Alan Kurdî" sur Rûdaw en kurmancî
« Alan Kurdî » sur Rûdaw en kurmancî

Il semblerait que les médias occidentaux aient écorché le nom et surtout le prénom du petit « Aylan Kurdi » (3 ans), mort comme sa mère Reyhan et son frère Xalib (5 ans — prononcer « Ralip » sans rouler le r) en tentant de franchir la mer entre la station balnéaire turque de Bodrum et l’île grecque de Kos. Le père, Ebdullah, s’en est sorti. La famille est syrienne, originaire de Kobanî. La photo du corps de « Aylan » échoué sur la plage de Bodrum fait le tour du monde.

La chaîne d’information kurde, Rûdaw, ortographie le nom du petit garçon comme « Alan Kurdî » dans son site en dialecte kurmancî (prononcer kurmandji). C’est le dialecte principal kurde, parlé en Turquie, Syrie, nord de l’Iraq et nord-est de l’Iran, écrit avec des caractères latins.

"Alan" sur Rûdaw en soranî
« Alan » (ئالان) sur Rûdaw en soranî

Sur le site en dialecte soranî (parlé en Iraq et en Iran, d’écriture arabisée), on se contente plutôt de son seul prénom, « Alan » (ئالان).

Les accents circonflexes sont très importants en kurde. Kurdi ne veut rien dire (d’autant qu’un mot ne peut généralement pas se terminer par i ou u), mais Kurdî est exact. Ça ne fait pas de mal de rajouter de tels accents, d’autant qu’ils existent sur le clavier français.

L’erreur la moins pardonnable est sur le prénom. En kurde, Alan est celui qui porte [le drapeau]. C’est par exemple le nom de la tribu de Mem, le héros de l’histoire d’amour nationaliste Mem û Zîn (une épopée aussi connue sous le nom de Memê Alan).

"Alan" sur Al Arabiya
« Ālān » (آلان) sur Al Arabiya

La lettre a, parfois lourde à prononcer en kurde, est souvent remplacée par e dans les noms étrangers (par exemple, la ville d’Ankara devient Enqere). Avoir un prénom kurde écrit Aylan semble assez improbable car manquant de fluidité (au contraire, un hypothétique Eylan aurait pu être plus vraisemblable). Si les médias kurdes disent Alan, d’où vient le y ?

Il ne vient pas d’une quelconque transformation arabe, vu que les médias arabes disent « Ālān » (آلان)

 

 

Par contre, la presse turque dit « Aylan ». Le nom Aylan est à vrai dire à consonnance plutôt turque, avec des allusions à la lune (ay) voire à la lumière (aydın). Les connotations sont plus positives pour un turcophone que celles d’Alan, qui en turc signifie « place » (comme une place publique) ou, de manière plus dérangeante, « celui qui prend » ou « celui qui achète ».

"Aylan" dans le journal Hürriyet (liberté)
« Aylan » dans le journal Hürriyet
"Aylan" dans le journal Cumhuriyet
« Aylan » dans le journal Cumhuriyet

Le corps du petit garçon ayant été retrouvé sur une plage turque, il y a une certaine logique à ce que ce soit le nom « à la turc » qui ait été repris dans les médias internationaux. Cela dit, c’est quand même ironique qu’un petit réfugié kurde soit rebaptisé du prénom que lui donnent les médias turcs…

Au passage, le nom du frère d’Alan, Xalib, est souvent ortographié « Galip », à la turque. Passée la remarque sur l’accent circonflexe, le x kurde peut en effet perturber un lecteur occidental. Ce son correspond à la jota espagnole et correspond au kh de la translittération arabo-persane (voir le prénom « Khaled », par exemple).


Les captures d’écran des sites d’information ont parfois été modifiées pour enlever les encarts de pub. Les liens des articles originaux sont tous indiqués dans les légendes.

ERRATUM (dimanche 17 janvier 2016) : le frère d’Alan s’appelle bien Xalib et non pas « Xalîp » comme indiqué précédemment. Se tromper de nom dans un article sur les articles qui se trompent de nom, un comble !