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Vous reprendrez bien un peu de sanskrit ?

La bataille de Kurukshetra telle que racontée dans le Mahabharata, un des plus importants livres de l'hindouisme. Le sanskrit, et les textes sacrés indiens en général, n'ont été mis à l'écrit que très tardivement.
La bataille de Kurūkshetra (État de Haryana, nord de l’Inde) telle que racontée dans le Mahābhārata, une des plus importantes épopées de l’hindouisme, composé sur plusieurs siècles au cours de l’antiquité. Le sanskrit, et les textes sacrés indiens en général, n’ont été mis à l’écrit que très tardivement. C’est pour cette raison que le sanskrit est considéré comme n’ayant aucun alphabet propre. – manuscrit du XVIIIè siècle / domaine public

(si vous ne savez pas ce qu’est le sanskrit, c’est l’équivalent indien du latin.)

Cet article s’adresse à tous ceux qui ont du mal avec l’anglais, l’allemand ou une autre langue. C’est trop dur pour vous ? Une mini-cure de sanskrit de 5 min devrait résoudre le problème. On va faire quelques phrases très simples ensemble. Après, toutes les langues étrangères vous paraîtront faciles.

mama nāma Rāmaħ. (mon nom est Rama)

Le premier mot est aham (« je ») qui décliné au génitif donne mama. Le deuxième est le neutre nāman qui au nominatif devient nāma. Le troisième est le prénom Rāma qui devient Rāmas au nominatif, sauf qu’on est en fin de phrase, et donc ça devient Rāmaħ.

kutrāsti vo rājā ? (où est votre roi ?)

Le premier mot est kutra qui signifie « où ». Le second est asti qui est le verbe « être » à la troisième personne du singulier. Mais, pour faire joli, ils fusionnent en kutrāsti. Le troisième mot est yūyam qui signifie « vous », mais vu qu’il est au génitif il devient yușmākam, et vu que yușmākam est un peu lourd on préfère utiliser la version courte (enclitique), vas. Mais le mot d’après commence par un r, donc vas devient vo. Le quatrième mot est le masculin rājan (« roi »), et comme il est au nominatif il se décline en rājā.

kākaħ kutra vasati ? (où vit le corbeau ?)

Le premier mot est kāka, mot masculin signifiant « corbeau ». Au nominatif comme ici, il devient kākas, mais vu que le mot d’après commence par un k, il devient kākaħ. Kutra veut dire « où ». Vasati vient de la racine vas- (habiter) et le suffixe ati est celui de la troisième personne du singulier.

kāko grāmeșu vasati. (le corbeau vit dans les villages)

Le premier mot est toujours « corbeau » au nominatif, mais vu que le mot d’après commence par un g, il devient kāko au lieu de kākas. Le deuxième mot est le masculin grāma (village), qui devient grāmeșu au locatif pluriel.

bhayād gŗhān na nirgacchāmaħ. (de peur, nous ne sortons pas de la maison)

Le premier mot est bhaya (peur). À l’ablatif (« de qch. »), il devient bhayāt, mais vu que le mot d’après commence par un g, il devient bhayād. Le deuxième mot est gŗh (maison) ; il est aussi à l’ablatif et se transforme en gŗhāt, mais vu que le mot d’après commence par un n, il mute en gŗhān. Le troisième mot est juste la négation na. Le quatrième vient de la racine nirgama (sortir) accolé au suffixe de la première personne du pluriel, amas, ce qui fait nirgacchāmas (oui, le m est devenu ccha). Mais vu qu’on est en fin de phrase, ça devient nirgacchāmaħ.

Les exemples sont pris du cours d’initiation au sanskrit de l’Inalco, accessible aux étudiants en première année du département Asie du sud.

Liberté, égalité, fraternité… laïcité ? (contre-argument mathématique)

Porche de l'École Nationale d'Administration (ENA)
Porche de l’École Nationale d’Administration (ENA), dans le VIè arrondissement de Paris, juste au sud du jardin du Luxembourg. – LPLT

La devise de la République française est « Liberté – Égalité – Fraternité ». Elle est sensée représenter la République dans son ensemble. Certains voudraient y rajouter le terme « Laïcité ». J’y oppose un argument inspiré des mathématiques.

Vecteurs et famille libre

La liberté, l’égalité et la fraternité sont (sensés être) les trois vecteurs de la France. Ils sont (linéairement) indépendants : ces trois concepts ne se recouvrent pas entièrement, aucun des trois n’est un simple mélange des deux autres. Ils forment donc ce qu’on appelle une famille libre.

En mélangeant les vecteurs dans les bonnes proportions, on obtient les principes fondamentaux de la République. Normalement, on n’a pas besoin de rajouter quoi que ce soit d’autre. On pourrait en débattre et dire que certains principes républicains sont faits d’autre chose que de liberté, d’égalité et de fraternité. Mais ça ne changerait rien au raisonnement : il suffirait de ne se focaliser que sur les principes formés exclusivement sur les trois vecteurs.

Bref : tout point des fondements de la République peut être décrit comme une somme des trois vecteurs, avec les bons coefficients multiplicateurs. Vu que les vecteurs forment une famille libre (c’est une condition indispensable), et vu ce qu’on vient de dire, ils forment ce qu’on appelle une base de la République.

Mathématiquement, la devise « Liberté – Égalité – Fraternité » est une base de la République Française.

Bonus : si ces trois vecteurs ne se recoupent absolument pas (càd, si on peut imaginer un pays libre mais complètement inégalitaire et sans entraide, etc.), ils sont orthogonaux et constituent une base orthogonale. De là, on pourrait diviser chacun des vecteurs « Liberté – Égalité – Fraternité » par sa norme pour en faire une jolie base orthonormale (tous les vecteurs sont ajustés pour valoir 1). Mais je laisse ça aux juristes férus de maths.

Que se passe-t-il si on rajoute la laïcité ?

La laïcité, c’est tout simplement :

  • être libre de pratiquer ou non sa religion
  • être égal quelle que soit sa religion
  • le respect et la fraternité entre toutes les confessions

Le vecteur laïcité est une somme des trois vecteurs « Liberté – Égalité – Fraternité ». Il n’est pas indépendant de ces vecteurs. Si on forme une famille « Liberté – Égalité – Fraternité – Laïcité », on a ce qu’on appelle une famille liée. Par définition, une famille liée ne peut pas être une base de quoi que ce soit.

La devise « Liberté – Égalité – Fraternité – Laïcité » ne peut mathématiquement pas être une base de la République française.

The true face of Iran

I’ll show a (tiny) bunch of pics my smart-bunny took in Iran & which are in line with many Westerners’ expectations from that country. Then I’ll throw in a photo that sums up the whole Islamic Republic as it actually is. Alright with it? So let’s go!

What the Islamic Republic looks like from the West

Tehran Railway Station (August 5th, 2015, 22h20), with both Supreme Guides' pictures on it.
The Tehran Railway Station (August 5th, 2015, 10:20 pm), with both Supreme Guides’ pictures on it.
Nucl... I mean thermic power plant on the road between Isfahan and Kashan (July 31th, 2015, 11:01 am)
Nucl– I mean thermal power plant on the highway between Isfahan and Kashan (July 31th, 2015, 11:01 am)
One of the posters promoting nuclear energy in the Mahan shrine (Kerman province) (July 23rd, 2015, 11:39 am)
One of the posters promoting nuclear energy in the Ne’matollah Vali shrine (Mahan, Kerman province) (July 23rd, 2015, 11:39 am).
Police keeping an eye on drivers on the highway between Kashan and Isfahan (31 July, 2015, 11h44). Security forces are actually a rare sight in most urban areas.
Police keeping an eye on drivers on the highway between Isfahan and Kashan (31 July, 2015, 11:44 am). Law enforcement are actually a rare sight in most urban areas.
Inside the Emâm-Rezâ shrine in Mashhad (Razavi Khorasan province) (August 3rd, 9:32 am)
Inside the Imam Rezâ shrine in Mashhad (Razavi Khorasan province) (August 3rd, 2015, 9:32 am)
In the streets of Mashhad (August 2nd, 9:39 pm). The couple are clearly Arab (Gulf?) pilgrims.
In the streets of Mashhad (August 2nd, 2015, 9:39 pm). The couple are clearly Arab (Gulf?) pilgrims.

What the Islamic Republic actually is, in one pic

This is a birthday cake legally bought from a bakery. Courtesy of an Iranian friend in Shiraz (Fars/Persia province) (February 27th, 2016)
This is a birthday cake legally bought from a bakery. Courtesy of an Iranian friend in Shiraz (Fars/Persia province) (February 27th, 2016)

Read more bunny-eared posts about this seemingly Angry-Birds-pig-crazed Islamic Republic (in French):

Les 37 nouveaux amis d’Apple #AppleVsFBI

Le FBI devrait recevoir le prix Nobel de la Paix pour avoir amené Microsoft (entre autres) à soutenir Apple "de tout son cœur".
Grâce à ses efforts, le FBI a réalisé l’exploit d’unir le monde impitoyable de la Vallée de Silicium, et notamment d’avoir amené Microsoft à soutenir Apple « de tout son cœur ». Pour ce miracle surréaliste, le FBI mériterait le prix Nobel de la Paix.

Cela s’inscrit dans le cadre d’une énorme et rocambolesque histoire de cryptage, de vie privée, de surveillance et de sécurité. Elle a démarré quand le FBI a demandé à Apple de concevoir un système d’exploitation compromis (= avec une backdoor) pour accéder au téléphone de travail du terroriste de San Bernardino. Une telle chose exposerait non seulement tous les iPhones aux hackers, mais serait aussi un précédent permettant aux gouvernements du monde entier de fouiller dans les téléphones de n’importe qui.

Pour résumer la suite, un peu familièrement et en une seule ligne : Apple a dit au FBI d’aller se faire voir.


 

Source : Amicus Briefs in Support of Apple (www.apple.com)

Rendez-vous sur le précédent post à oreilles de lapin pour réaliser à quel point la marque à la pomme est énorme. Cela vous aidera à visualiser à quoi s’attaque le FBI — ou plutôt, s’attaquait, avant que tout ce beau monde (plus les Nations Unies) n’aille exprimer son amour récent pour la firme de Cupertino.

« Combien d’Apple valent les pays du monde ? » (Numérama)

Avez-vous déjà essayé de mesurer le PIB d'un pays avec des pommes ?
Avez-vous déjà essayé de mesurer le PIB d’un pays avec des pommes ?

Ceci est un article paru sur Numérama il y a une semaine (vendredi 26 février 2016) présentant mes cartes, dans lesquelles je compare les PIB des pays du monde aux bénéfices annuels d’Apple. Il y a cinq cartes couvrant l’ensemble du monde. Ci-dessous je rajoute quatre cartes nationales non publiées sur Numérama : les États-Unis, la Chine et l’Inde et la France. À mon sens, elles sont moins impressionnantes que celles affichés sur Numérama.

Vous voyez maintenant la taille de l’entité contre laquelle se bat le FBI pour mettre des backdoors dans ses iPhones ! (#AppleVsFBI)

Note importante : oui, on parle bien des bénéfices. Pas la capitalisation boursière, pas le chiffre d’affaire, mais les bénéfices. Je précise parce que beaucoup de monde a eu du mal à y croire. Parce qu’il y a des pays en Europe dont le PIB vaut un dixième des bénéfices annuels du fabricant de votre téléphone. Vous avez bien lu. Oui oui.

PIB nominal pommes US
La Californie pèse 45 pommes, rien que ça.
PIB nominal pommes Chine
Remarquez la disparité entre le Tibet (plus éventuellement le Qinhai) et le reste du pays.
Remarquez le Karnataka (sud-est). C'est la province de la ville hi-tech de Bangalore. Bangalore, qui ne pèse probablement pas beaucoup face à la firme à la pomme.
Remarquez le Karnataka (sud-est, 2,1 pommes). C’est la province de la ville hi-tech de Bangalore. Bangalore, qui ne pèse probablement pas beaucoup plus que la firme à la pomme.
PIB nominal pommes France
À tous ceux qui vivent dans une région valant moins d’une pomme : ne le prenez pas trop mal.

 

Comment prononcer correctement un nom turc

Livres de littérature turque au sous-sol de la Bulac (Inalco, 13è arrondissement, Paris) (11 février 2016, 10h05)
Livres de littérature turque au sous-sol de la Bulac (Inalco, 13è arrondissement, Paris) (11 février 2016, 10h05)

Le turc est facile à prononcer pour un français. Les seuls sons qui n’existent pas en français sont le r roulé, le h aspiré, le ı (le fameux i sans point) et le ğ (qui ne se prononce pas vraiment de toute façon). L’alphabet est latin, avec quelques lettres spéciales. Les voici.

Le c, ç et ş

Ils ont des équivalents français exacts.

  • c → dj
  • ç → tch
  • ş → sh

Par exemple :

  • Cumhuriyet (« république ») → djoum-hou-ri-yèt
  • Fenerbahçe (quartier d’Istanbul) → fé-nèr-bah-tché
  • Beşiktaş (autre quartier d’Istanbul)→ bé-chic-tache

Le ğ (yumuşak g)

Littéralement, cette lettre s’appelle « g mou ». Elle se prononce comme un très léger eu à la fin d’une syllabe, et ne s’entend pas vraiment au début d’une syllabe. Le symbole en alphabet phonétique international est [ɰ].

  • Davutoğlu (« fils de David » ; Premier ministre turc actuel) → da-vou-toeu-lou
  • Erdoğan (Président turc actuel) → èr-do-anne

Le ü et le ö

Ils ont leurs équivalents français exacts.

  • ü → u français normal, comme dans « union »
  • ö → œ ou eu

À noter que le u turc correspond au ou français.

Le ı sans point

C’est probablement le son le plus difficile du turc pour un francophone. Techniquement, le ı est au i ce que le ou est au u en français. Ce son, prononcé très en arrière de la bouche, est retranscrit en polonais et en russe par un y (ы en cyrillique) et en alphabet phonétique international par [ɯ]. La voyelle française qui lui ressemble le plus est le e muet (comme dans « je« ) et c’est comme ça qu’il vaut mieux le prononcer. Il ne faut surtout pas le prononcer comme un i avec point. Prenons une phrase complètement banale et très polie :

Seni sıkıyor muyum? (Est-ce je t’ennuie ?)

Si, par le plus grand des malheurs, vous mettez les points sur les i de sıkıyor (« ennuyer »), la phrase devient : « Est-ce que je te baise ? » (et pas au sens d’embrasser, bien sûr).

Le ı majuscule s’écrit I. Il est important de noter que le i majuscule s’écrit İ (avec un point).


Maintenant que vous avez tout ce qu’il vous faut, il ne reste plus qu’à vous souhaiter de bons succès en turc : başarılar!

« Noor » de Sorayya Khan, un roman pakistanais

Une fermière en pleine récolte à Khulna -- Yousuf Tushar, 17 avril 2014
Une fermière en pleine récolte à Khulna (Bangladesh) — Yousuf Tushar, 17 avril 2014

Ceci est une fiche de lecture réalisée dans le cadre du cours d’introduction aux littératures sudasiatiques de l’Inalco. J’ai eu 15/20 à ce cours mais ne connais pas la note de la fiche de lecture, qui comptait pour la moitié des points.

Noor

Sorayya Khan (Pakistan) – 2003 – anglais – 204 pages

Présentation de l’auteure

Sorayya Khan est née en Europe dans les années 60, d’un père pakistanais et d’une mère néerlandaise. Elle a grandi au Pakistan occidental, puis a étudié aux États-Unis où elle a décroché un doctorat en études internationales en 1987. En dehors de sa carrière littéraire, elle est chercheuse sur l’Asie du Sud et l’Indonésie. Elle vit actuellement à New York.

Elle a publié trois romans, tous en anglais : Noor (2003), Five Queen’s Road (2009) et City of Spies (2015). Elle parle ne parle pas parfaitement ourdou. Alors que la littérature anglophone pakistanaise traite généralement des sujets assez consensuels, Noor évoque la sécession du Bangladesh, un sujet très sensible dans le pays, peu traité même dans la littérature en langue vernaculaire. Ce roman a reçu de nombreuses critiques, largement positives, dans la presse du sous-continent.

Résumé

Une nuit après l’amour, Sajida a la vision d’une étrange petite fille qui l’appelle par le nom de « mère ». Neuf mois plus tard, Noor naît. Mais il apparaît vite qu’elle n’est pas normale, que ce soit au niveau physique ou comportemental. La famille est divisée entre tolérance et rejet de cette petite fille insensible à la douleur, à la fois prodigieuse et retardée. Le plus perturbant reste l’aptitude stupéfiante de Noor au dessin. Comment ses œuvres peuvent-elles à ce point refléter leur souvenirs familiaux du cyclone et de la guerre du Pakistan oriental ?

Cadre et personnages

L’action se déroule de 1988 à 2001 à Islamabad, dans une famille aisée ourdouphone et anglophone. Le roman se focalise presque exclusivement sur cinq personnages. Entre parenthèses sont leurs âges approximatifs au début du récit.

Sajida (23 ans) est l’héroïne. D’origine bengalie, sa famille a été emportée par le cyclone de 1970, alors qu’elle avait cinq ou six ans. Elle a ensuite été adoptée par Ali, un soldat ouest-pakistanais venu combattre au Pakistan oriental en 1971.

Noor (« Lumière » en ourdou) est la troisième enfant de Sajida, atteinte d’un trouble du développement, peut-être une trisomie 21. Elle manifeste un don singulier pour le dessin depuis qu’on lui ait offert des crayons de couleur à son premier anniversaire. Ses œuvres abstraites, au début des feuilles de couleur bleue unie, deviennent de plus en plus réalistes, jusqu’au jour où elle dessine une représentation « digne d’une photographie » de son grand-père en treillis.

Ali (41 ans) est un promoteur immobilier et fils cadet de Nanijaan, vétéran du Pakistan oriental. Il a évité un mariage arrangé avec sa cousine. Il n’a que Sajida comme fille (adoptive) et n’est pas marié. Il a de facto abandonné la religion après avoir fait la guerre au Pakistan oriental. Il a fait construire la maison familiale, un lieu à part surnommé le « Secteur d’Ali », dans lequel se déroule le récit.

Hussain est le mari de Sajida. Ils se sont rencontrés alors qu’elle avait 16 ans. Pendant des années, il ne parvient pas à tolérer la différence de Noor, avant de finir par l’accepter vers le milieu du récit.

Nanijaan (70 ans) est la mère d’Ali. Elle n’a eu que des fils, la plupart partis à l’étranger. Son mari, décédé, la battait régulièrement. Elle est très proche de Sajida.

Style et interprétation générale

Le roman est de langue anglaise, ponctué de quelques rares mots ourdous. Il est divisé en treize chapitres, sobrement intitulés one à thirteen. Les phrases sont courtes et simples, avec quelques envolées lyriques notamment dans les premières pages. Le récit est raconté par un narrateur omniscient. On alterne entre moments du présent, de la vie quotidienne, et description d’épisodes passés de la famille.

Un certain mystère enveloppe un roman qui aurait par ailleurs pu être réaliste. La petite Noor frôle le fantastique. Par exemple, il n’y a aucune explication rationnelle sur la vision qu’a Sajida de sa future fille au début de l’ouvrage. Sorayya Khan se défend néanmoins de tout « réalisme magique », qualificatif parfois attribué à son roman. Ainsi, les dessins de Noor sont suffisamment abstraits pour que chaque personnage puisse y voir des allusions à son passé.

Les souvenirs qu’a Ali de sa mission au Pakistan oriental sont à part. Ceux-ci sont écrits en italiques, à la première personne, dans un style parlé, avec des mots crus voire vulgaires pour décrire l’horreur de la guerre, des mutilations et des viols.

Thèmes du livre

Le cercle familial

Sorayya Khan pense que c’est dans le cercle familial que peuvent cicatriser les blessures occasionnées par l’Histoire. Initialement, la vie de la famille de Sajida est très tranquille. Il était communément admis qu’Ali avait adopté Sajida à sen rentrant de la guerre, et que celle-ci s’était très bien intégrée à la famille, malgré quelques incidents. Notamment, comme expliqué dans le premier chapitre, la mère de Sajida est un sujet tabou, tout comme le reste de sa famille biologique.

L’irruption de Noor brise cet équilibre. La fierté de Hussain est atteinte par cette fille handicapée. Il manquera à son devoir de père et de mari pendant plusieurs années, avant de se repentir. Nanijaan demande à son fils, presque bêtement, s’il a tué qui que ce soit au Pakistan oriental ; meurtres qu’il finit par devoir admettre à lui-même.

Peu à peu, alors que les souvenirs de la guerre émergent, il apparaît que la petite Sajida n’a pas été adoptée par Ali, mais plutôt enlevée, emmenée sans son accord dans une jeep onusienne alors qu’elle errait au bord de la route. Plus tôt, dans un charnier, Ali aurait même pu abattre Sajida par le hasard de la guerre, elle qui n’était qu’une petite Bengalie comme une autre. Pourtant, ces révélations ne déchireront pas le foyer. Tout comme Hussain finit par accepter sa fille, Sajida pardonne Ali pour tout ce qu’il lui a fait, ou aurait pu lui faire dans le feu du conflit.

Le cyclone de 1970 et la guerre de 1971

Dans ses souvenirs d’enfance, Sajida a du mal à différencier les événements du cyclone et de la guerre, malgré plusieurs mois d’intervalle entre les deux. Elle a généralement tendance à penser que toute mort et destruction vient du cyclone, en occulant la guerre. Cette ambiguïté s’estompe au fil de la trame.

Noor livre, à travers les souvenirs d’Ali, une vision sans tabous des atrocités du conflit. Au-delà des cadavres, des charniers boueux et des rivières de sang, l’accent est mis sur les violences à caractère sexuel : femmes et hommes mutilés, jeunes mères violées. Le paroxysme des mémoires d’Ali est quand celui-ci est incité à profiter de l’esclave sexuelle, impassible et neutre, avec laquelle son chef venait de coucher.

La perception des Bengalis par les Ouest-Pakistanais

Sajida fut longtemps traitée comme une bête de foire à cause de la noirceur de sa peau. Même son père adoptif ne peut s’empêcher de se demander de quelle couleur seraient les enfants de Sajida et du blanc Hussain. Nanijaan, pour soutenir sa petite-fille adoptive, teint ses cheveux pour qu’ils correspondent à la couleur de peau de Sajida.

Comme Ali le dit à Noor, les soldats pakistanais surnommaient les Bengalis les « Bingos ». Les militaires n’hésitaient pas à lancer des boutades racistes sur les Bengalis (« Pourquoi les Bengalis sont-ils si faibles ? […] Parce qu’ils n’arrivent pas à faire la différence entre du riz et de l’herbe », p. 118), comme se le remémore Ali quand Noor lui demande de lui raconter une blague.

Le président Muhammad Zia-ul-Haq

Dans le roman, il est simplement référencé sous le nom de « Général Z ». Serait-ce par antipathie ? Le général Zia, figure polarisante de l’histoire pakistanaise, dirigea le pays de 1978 à 1988, jusqu’à sa mort dans un accident d’avion suspect, événement d’ailleurs évoqué dans Noor. Le roman se concentre surtout sur sa fille, Zain Zia-ul-Haq (non nommée), atteinte d’un trouble du développement comme Noor, et décrite comme grosse, bête et malpolie. Bien que Sajida soit beaucoup plus compréhensive vis-à-vis de sa fille que ne l’est Hussain, elle ne peut s’empêcher, non sans gêne, de dresser un parallèle entre Noor et la fille du président.

La religion

La famille de Noor est religieuse sans être fondamentaliste, à l’exception notable d’Ali. Traumatisé par les horreurs de la guerre du Pakistan oriental, il a cessé de pratiquer, voire peut-être de croire en Dieu. Sa mère Nanijaan le déplore un peu, sans que ce soit un sujet de contentieux grave pour la famille.

Référence du livre

Sorayya Khan, Noor (2003), 204 p., Alhamra Publishing, Islamabad

Scoop : un musulman a fondé la plus grosse capitalisation boursière du monde !

Miniature indienne moghole illustrant le Baburnama.
Miniature illustrant le Baburnama بابرنامه, autobiographie du roi Babur (1493-1530), fondateur ouzbek de l’Empire moghol d’Inde. Elle représente un jardin où poussent des grenadiers. J’aurais préféré qu’il s’agisse de pommiers, mais on ne peut pas tout avoir :-)

Non, je ne parle pas de Saudi Aramco. Ils ne sont pas encore côtés en bourse, et puis c’est une compagnie pétrolière, ils trichent un peu, quoi. Moi, je parle d’une petite start-up qu’un musulman a fondée dans un garage et qu’il a transformée en une énoooorme boîte ! Énoooooorme !

Cette « grosse blague » est facile à monter. Il suffit de lire la charia (loi islamique) de près. Notez que toutes les conclusions ci-dessous sont obtenues selon une certaine lecture de l’islam.

Mariage selon la religion du conjoint

Dans la loi islamique classique, un homme musulman peut se marier avec une ou plusieurs femmes musulmanes, ou appartenant aux gens du Livre (chrétiennes, juives et éventuellement zoroastriennes).

Une femme musulmane ne peut se marier qu’avec un musulman. Elle ne peut pas épouser un chrétien, par exemple. Si elle essaye de le faire, le mariage est considéré comme nul selon la charia. Si elle consomme quand même le mariage, elle passe pour une fornicatrice (100 coups de fouet s’il y a quatre témoins visuels indépendants ayant chacun un casier judiciaire vierge et une réputation d’honnêteté, etc.). Je ne suis pas sûre de la religion de l’enfant d’une musulmane et d’un chrétien ; je crois qu’il est musulman, mais ce n’est pas important pour la suite de l’histoire.

En tout cas, l’enfant d’un père musulman est nécessairement musulman. Cet argument suffirait pour conclure sur cette malicieuse blague. Mais ce serait bien trop facile ! On va donc se compliquer les choses.

Et si l’enfant d’un musulman est élevé par des chrétiens ?

Supposons que l’enfant d’un père musulman soit adopté à la naissance dans une famille chrétienne, qu’il ait une éducation chrétienne, qu’adulte il aille à la messe, etc.. Est-il encore musulman aux yeux de la charia ?

La réponse est plutôt « non » : il a abandonné l’islam, c’est un apostat. C’est très embêtant pour notre blague, car elle tient sur le fait que l’enfant d’un musulman reste musulman quoi qu’il arrive. Mais on va trouver un moyen de s’en sortir.

Jurisprudence

Prenons l’exemple de Meriam Yahia Ibrahim Is’hag (مريم يحيى إبراهيم إسحق), née en 1987 d’un musulman et d’une chrétienne au Soudan, un pays extrêmement conservateur. Elle fut élevée dans le christianisme car son père l’avait abandonnée très jeune. De facto, elle embrassa complètement la foi chrétienne. Elle se maria avec un chrétien, mais catastrophe, un proche se souvint qu’elle était techniquement musulmane, et ne pouvait donc épouser un chrétien. Elle fut dénoncée à la justice au printemps 2014, pendant sa deuxième grossesse. Le mariage fut donc déclaré nul, mais vu qu’il avait déjà été consommé depuis longtemps, elle fut condamnée à 100 coups de fouet pour fornication. La cour rajouta une peine de mort pour apostasie (abandon de l’islam), car Meriam refusait de se convertir à l’islam malgré les injonctions de la justice. Un tollé international s’ensuivit. Meriam fut libérée en appel. Après s’être réfugiée dans l’ambassade américaine à Khartoum, elle prit un avion pour Rome en juillet 2014.

On en déduit que l’enfant d’un musulman, élevé dans le christianisme, est considéré comme apostat mais est toujours musulman.

Tout ça pour dire : selon une certaine vision de la charia, un type avec un père musulman est techniquement musulman, même s’il a adopté un style de vie chrétien dès l’enfance. On peut maintenant vous révéler la blague !

La blague ! La blague !

  • Steve Jobs, le fondateur d’Apple, adopté à la naissance, a un père syrien.
  • Son père est musulman.
  • Donc Steve Jobs est musulman.
  • Donc Apple a été fondée et dirigée par un musulman (un peu apostat quand même).

Pensez-y la prochaine fois que vous consulterez votre iPhone ;-)

Pourquoi le vote électronique est démocratiquement discutable

Machine à voter de Smartmatic utiliser lors des élections régionales belges.
Machine à voter de Smartmatic utilisée lors des élections régionales belges. – Ciudadana Digital (25 mai 2014)

Vote classique

Vous prenez des bouts de papiers avec le nom du candidat / liste dessus (ou les logos des partis si le taux d’alphabétisation est faible là où vous êtes). Vous prenez aussi une enveloppe. Vous allez dans un isoloir où vous êtes seul. Vous mettez le bout de papier choisi dans l’enveloppe. Vous vous débarrassez des autres bouts de papier. Vous sortez de l’isoloir et vous allez jusqu’à l’urne (transparente, si tout va bien). Vous montrez votre carte d’électeur, vos documents d’identité. Vous mettez le bulletin dans l’urne. Vous signez à côté de votre nom. Vous mettez votre doigt dans de l’encre qui ne partira pas avant un certain temps.

Un enfant serait capable de vérifier si le vote se déroule correctement, c’est-à-dire :

  • si un électeur ne vote pas sous le regard des autres (isoloir) ;
  • si un électeur ne proclame pas son choix devant tout le monde ;
  • si l’urne n’est pas bourrée (c’est pour cela qu’elle doit être transparente) ;
  • si un électeur ne vote pas plusieurs fois ;
  • etc.

Vote électronique

Ni isoloir, ni urne, ni bulletin : vous votez sur une machine. L’informatique se charge du reste. Les informaticiens / cryptographes vous assurent que c’est sûr et honnête, qu’il n’y a pas de backdoor, pas de faille, pas de bug, etc.

Le problème, c’est que, à moins d’être un informaticien bien calé en cryptographie, vous n’avez aucun moyen de vérifier si le vote se déroule correctement : ce serait largement au-delà de vos compétences. (Et même si vous en étiez un, rien ne vous assure qu’une équipe de petits malins ne  découvrira jamais comment truquer le scrutin en exploitant une faille que vous n’auriez pas vu, mais c’est une autre histoire.)

Est-ce démocratique d’organiser un scrutin dont seule un infime portion de la population est capable de vérifier l’honnêteté ?