Fluctuat nec mergitur (photoreportage en baskets)

Battu par les flots mais ne coule pas. (place de la République, 8h35)
« Battu par les flots mais ne coule pas », la devise latine de Paris. — (place de la République, 8h35)

Ce matin, dimanche 15 novembre, j’ai pris mes baskets avec la ferme intention de courir jusqu’à la place de la République pour voir les hommages aux 129 victimes (à l’heure où j’écris cet article) des attentats du vendredi 13 novembre. Un aller-retour fait 11 km. Je n’ai jamais couru plus de 8 km, j’ai commencé la course à pied il y a un mois et j’ai mal au ventre depuis quelques jours. Je sors de chez moi, dans le sud-est du XIIIè arrondissement, vers 7h50.

Aucun bruit. Pas de voitures, personne dans les rues. D’ordinaire, la rue de Tolbiac a une circulation si continue qu’elle est très difficile à traverser pour un piéton, y compris tôt le matin. Même le week-end il y a quelques voitures. Même le week-end il y a des gens qui promènent leur chien, font leur jogging, achètent le pain et le journal. Là, on ne voit qu’un bus ou deux, un taxi ou deux. Pas de passants. Pareil sur l’avenue de France. Un silence irréel.

7h56 - avenue de France
Avenue de France (7h56)

On entend le moteur d’une voiture électrique à 500 m. Puis, près de la Seine, soudain, les cris des mouettes emplissent l’air. En fermant les yeux, on pourrait se croire sur la plage. En les rouvrant pour contempler la ville fantôme, cela ressemble plus à un monde post-apocalyptique.

Bercy vu du Quai de la Gare (8h03)
Bercy vu du quai de la Gare (8h03)
La station Quai de la Gare (ligne 6) (8h03)
La station Quai de la Gare (ligne 6) (8h03)

En passant le pont Charles de Gaulle qui joint la gare d’Austerlitz à celle de Lyon, on retrouve un peu de civilisation. Pas mal de voitures sur les quais de Seine du XIIè arrondissement. Les berges du bassin de l’Arsenal sont certes désertes, mais la place de la Bastille commence à être un tantinet bruyante.

Place de la Bastille (8h18)
Place de la Bastille (8h18)

Plus on se rapproche des sites de l’attentat, plus on voit de passants, plus on entend de véhicules. En remontant le boulevard Beaumarchais, je sens mon estomac manifester malgré l’interdiction décrétée sur toute l’Île-de-France. En voyant enfin la place de la République, je suis contente, bien que j’aie envie de vomir et que je me demande comment j’arriverai à rentrer chez moi, sachant que je n’ai ni argent ni ticket de bus.

La place de la République depuis le boulevard Beaumarchais (8h30)
La place de la République depuis le boulevard Beaumarchais (8h30)

Ici il y a du monde, des voitures, des fourgons satellite et des surtout beaucoup de  journalistes. Peu de forces de l’ordre. Des gens allument des bougies, regardent ou prennent des photos.

Place de la République (8h34)
Place de la République, beaucoup d’équipes de télé, la plupart étrangères (8h34)
La statue de la République (8h45)
La statue de la République (8h45)
8h40 - Charlie
Unes de Charlie Hebdo sous le Lion de la République (8h40)
8h37 - Hommages république
À gauche, on distingue le dessin Tour Eiffel / Peace & Love, avec les mentions « Peace for Paris » et « Je suis Charlie » (8h37)
8h38 - Beyrouth
En arabe, سلام (salâm), « Paix » (8h38)

Ce quart d’heure de repos calme mon ventre. Je cours vers un des sites des attentats, au croisement des rues Bichat et Alibert. C’est à 700 m.

Le sud de la rue Bichat (8h53)
La partie sud de la rue Bichat (8h53)

Au premier abord, la rue Bichat apparaît comme n’importe quelle rue du quartier. Mais en y entrant, je m’aperçois que je n’entends plus que le bruit de mes pas. Comment l’endroit peut-il être si silencieux avec autant d’animation dans le reste des environs ?

Le restaurant Le Petit Cambodge et l'hôtel-restaurant Le Carillon, entre les rues Alibert et Bichat (8h57)
Les restaurants Le Petit Cambodge et Le Carillon, entre les rues Alibert et Bichat (8h57)

Des gens sont là, se recueillent, il y a des reporters étrangers aussi. Il y a une odeur très bizarre, que je n’ai jamais sentie de ma vie. On dirait une vague effluve de sang mélangée à celle de viande pas fraîche, bien que je ne puisse en dire plus. C’est léger et désagréable ; mon estomac n’apprécie pas particulièrement.

9h00 - wa lillahi
Inscription en arabe : « والله هذا ظلم وحرام » (wa llâhi hadhâ zulm wa harâm) « Par Dieu, c’est un outrage et un péché » (9h00)
9h05 - happy hours
On voit encore « Happy Hours » inscrit à la craie sur la devanture du Carillon (9h05)
Une caméra de télévision filme (9h04)
La caméra d’un JRI filme (9h04)

Ensuite, je reviens sur mes pas et me mets en quête du Bataclan, où la prise d’otages a fait dans les 90 victimes. Je repasse par la place de la République, descends l’avenue Voltaire, passage de la manifestation du 11 janvier, et arrive au bout de 500 m au niveau du métro Oberkampf (d’ailleurs fermé).

Des camions satellites ? Mais que font-ils stationnés en plein milieu de la voie ?
Des fourgons satellites ? Mais que font-ils stationnés en plein milieu de la voie ? (9h13)
9h15 - Oberkampf fermeture
Vous ne passerez pas ! (9h15)

Le secteur autour du Bataclan étant bouclé, il faut faire un détour par le boulevard Richard Lenoir. Par ailleurs, toute la zone donne l’impression de ne pas avoir été nettoyée depuis le vendredi 13. C’est moins propre que la campagne iranienne.

Ce qu'on peut voir du Bataclan. L'entrée du lieu de spectacle est cachée par un drap blanc. (9h22)
Ce qu’on peut voir du Bataclan (façade peinte en rouge). L’entrée du lieu de spectacle est cachée par un drap blanc. (9h22)

Étrangement, c’est là que se trouve la plus grande concentration de journalistes.

Presse devant le périmètre du Bataclan (9h23)
Presse devant le périmètre du Bataclan (9h23)
Légion de fourgons satellite devant le périmètre du Bataclan (9h266)
Contingent de fourgons satellite devant le périmètre du Bataclan (9h26)

Je descends 1,3 km d’avenue Voltaire et bifurque à la rue de Charonne. Les feux de circulation sont HS devant le lieu de la fusillade. Je ne sais pas s’il y a un rapport.

Feu hors service devant le bar La Belle Équipe (9h36)
Feu hors service devant le bar La Belle Équipe (9h36)
Beaucoup de cyclistes arrêtés devant le bar (9h39)
Beaucoup de cyclistes arrêtés devant le bar (9h39)
Bris de verre dans le restaurant Sushi Maki, contigu à La Belle Époque (9h40)
Bris de verre dans le restaurant Sushi Maki, contigu à La Belle Équipe (9h40)
Texte collé à la devanture du Sushi Maki, signé en français et en arabe par une certaine Marjane () (9h41)
Texte collé à la devanture du Sushi Maki, signé en français et en arabe par une certaine Marjane (مرجان) ; remarquez l’origami (9h41)

J’ai fait le tour des principaux lieux des attentats. Direction la place de la Nation, 1,4 km plus loin, pour voir s’il n’y a pas d’hommages là-bas. De loin, ça n’en avait pas l’air. Je cours les 1,8 km qui me séparent des boulevards des Maréchaux, par lesquels je rentre chez moi. Plus on s’écarte de la zone des attentats, moins il y a de monde.

J’aurai parcouru 16 km, sans prendre d’eau ni d’en-cas avec moi. C’est très dangereux d’aller sur les sites des fusillades : personnellement, je me suis faite shooter (aux endorphines).

J’espère que ce running-reportage aura été meilleur que celui à New York du rédacteur en chef du Figaro. Bon, là, il faut que je me lève de ma chaise pour aller acheter le journal. Je crains ce moment, car il me rappellera à quel point j’ai mal aux jambes.

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