La plus grosse boulette de sa vie

Une antenne satellite, photographiée en juillet 2005 par Jan Tik.
Une antenne satellite, photographiée en juillet 2005 par Jan Tik.

Nous sommes en 1996. Un employé anonyme de France Télécom vaque tranquillement à ses occupations. Et là, il fait une boulette. Bon, ça arrive à tout le monde. Sauf que là, c’est une boulette digne du Guisness des records.

À l’époque, le groupe Canal France International diffusait des programmes éducatifs à destination du monde arabe. Pour ce faire, ils disposaient d’une bonne bande sur un satellite saoudien. Le marché des chaînes satellitaires arabes étant très concurrentiel, il était très difficile de se nicher sur une bonne bande — une bande saoudienne généralement. Les émissions de CFI étaient très suivies par beaucoup de petits Arabes.

Notre employé anonyme devait donc envoyer l’émission éducative sur les ondes. Après avoir appuyé sur le bouton, personne n’allait vérifier que c’était bien le bon programme qu’on venait d’envoyer. C’est bête, parce qu’il s’est trompé de bouton et a envoyé un film porno hardcore à la place. On estime que un quart des téléspectateurs potentiels du monde arabe ont zappé dessus à un moment ou à un autre.

L’Arabie saoudite, qui possède le satellite retransmettant CFI, est outrée. Elle expulse sans ménagement la chaîne française de sa bande.

Et c’est pas fini ! (1)

C’est donc une bande satellite très convoitée qui se libère, donnant ainsi une chance de gloire et de succès pour une petite chaîne que le hasard allait choisir. En l’occurrence, la bande est acquise en 1997 par une toute jeune chaîne d’information née l’année précédente. Pour les Saoudiens, cette chaîne, venue d’un pays dont personne n’avait jamais entendu parler avant, a l’air parfaitement inoffensive. En tout cas, il est sûr qu’elle fera moins de dégâts que les films pornos de CFI. (Les Saoudiens n’ont peut-être pas remarqué qu’il s’agissait de la réincarnation d’une télévision d’information qu’ils avaient eux-même créée, et qu’ils avaient fermé par la suite parce qu’elle leur causait trop d’ennuis).

Et c’est pas fini ! (2)

Sitôt installée sur son bout de satellite, la petite chaîne d’info met les pieds dans le plat en critiquant tous les dictateurs qui passent. Mais elle se fait vraiment remarquer par sa couverture de la seconde intifada, en 1999. On peut raisonnablement dire que si les Saoudiens n’avaient pas jeté CFI, notre petite chaîne n’aurait pas pu trouver de bande satellite décente avant l’intifada, aurait végété quelques années et aurait fermé. Devenue aussi influente que sulfureuse, c’est vers elle que se tourne Ben Laden pour diffuser les vidéos d’Al-Qaïda après le 11-Septembre. Ses reporters de guerre sont tels qu’ils mettent carrément fin à l’ère CNN lors de la guerre d’Iraq de 2003. Sa ligne éditoriale acérée cause d’innombrables incidents diplomatiques. Un de ses journalistes passe plusieurs années à Guantanamo, un autre est assigné à résidence en Espagne pour 7 ans, deux de ses bureaux sont bombardés par les Américains et George W. Bush suggère de détruire son quartier général. Les Saoudiens se sentent contraints de créer une autre chaîne d’info libre, Al Arabiya, pour la contrer.

Et c’est pas fini ! (3)

En 2006, notre petite chaîne d’info insolente lance une version anglophone qui a pour ambition de donner un poids équivalent à toutes les régions du monde, sans se centrer sur l’Occident. Celle-ci devient une des chaînes les plus influentes de la planète, très regardée en Afrique de l’est et en Asie du sud-est, et affirme son indépendance éditoriale vis-à-vis de la rédaction arabe et même de ses chefs qataris.

Et c’est pas fini ! (4)

Les discours d’un leader révolutionnaire ne durent jamais des heures, et ne se répètent pas en permanence. Les Arabes, eux, ont vécu 14 ans avec, dans leur salon, une chaîne de télé qui leur répète qu’il n’est pas normal de vivre sous le joug de la dictature, et qu’il est possible de se battre pour la liberté. Forcément, les Arabes ont fini par se dire qu’ils pouvaient changer le monde.

Il y a eu la révolution tunisienne… puis les Égyptiens massés sur la place Tahrir, les yeux rivés non pas sur un héros révolutionnaire faisant un discours, mais sur un écran géant retransmettant les infos… révoltes au Bahreïn, au Yémen, en Libye et dans d’autres pays… guerre civile en Libye… guerre civile en Syrie… guerre au Mali… État Islamique en Iraq et en Syrie, puis dans le Sinaï et en Libye… nettoyage ethnique des yézidis et des chrétiens en Iraq… qu’est-ce que j’ai encore oublié ?

Tout ça parce qu’un employé de France Télécoms s’est trompé de bouton.


Source : Al Jazeera — How Arab TV News Challenged the World, Hugh Miles
(parce que la petite chaîne d’info de tout à l’heure s’appelle Al Jazeera)

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