En arabe, le journalisme c’est sacré

Bible de Gutenberg
Avant de désigner les journaux, le mot arabe « suhuf » pouvait désigner les textes sacrés, comme la Bible (ici imprimée par Gutenberg, l’inventeur de la presse) — photo de Joshua Keller à la Bibliothèque publique de New York.

Dans la plupart des langues, l’étymologie des mots “journal” et “journaliste” est assez banale.

  • Français (langue romane) : journal et journaliste reflètent l’idée de ce qui est publié tous les jours
  • Espagnol (langue romane) : periódico et periódista évoquent ce qui est publié régulièrement
  • Anglais (langue germanique) : newspaper est le “papier d’informations”, journalist est calqué sur le français
  • Allemand (langue germanique) : Zeitung vient de Zeit (“temps”) et Journalist est calqué sur le français
  • Russe (langue slave) : gazyéta vient du français “gazette” et jurnalíst est aussi calqué sur le français. Au passage, “gazette” était le nom d’un format de journal vénitien qu’on pouvait acheter avec une gazzeta, une petite pièce de monnaie.
  • Persan (langue indo-aryenne) : ruznâme est littérallement “la dépèche du jour” ; le journaliste est soit le ruznâmenegâr (“rédacteur de journal”) ou le khabarnegâr (“rédacteur d’information”).
  • Turc (langue turcique) : gazete vient de “gazette” et la profession associée est gazeteci (prononcer “gazétédji”)
  • Ouighour (langue turcique) : gëzit vient de “gazette” et la profession associée est soit mukhbir, qui en arabe signifie « celui qui informe », soit khärchi, un mot probablement dérivé de l’arabe khabar (“information”)
  • Hébreu (langue sémitique) : ‘iton est un substantif de ‘et (“temps, époque”) et ‘itonay est l’adjectif dérivé.

Mais en arabe, d’un point de vue étymologique, les journaux sont sacrés.

En arabe standard moderne, les journaux se disent suhuf صحف (singulier : sahîfa صحيفة), le journalisme sihâfa صِحافة, la presse en général sahâfa صَحافة, et le journaliste sahafiyy صَحَفي, suhufiyy صُحُفي, sihâfiyy صِحافي, sahâfiyy صَحافي ou kâtib as-suhuf كاتب الصحف selon l’humeur et le dialecte (ça fait cinq mots différents, ce qui est très honorable). Mais avant que les journaux apparaissent, que voulait dire suhuf ? Pourquoi les Arabes ont-ils utilisé ce mot précis pour désigner la presse par la suite ?

Il se trouve que suhuf se trouvait déjà dans le Coran (rédigé en arabe classique), où il est utilisé huit fois (dont six dans le dernier pour-cent du livre).

Suhuf / n-sh-r

Dans le Coran, le mot suhuf désigne des pages et plus spécifiquement celles des textes sacrés, ni plus ni moins.

suhuf
Occurrences du mot « suhuf » dans le Coran (cliquer pour agrandir)

La presse papier serait donc une métaphore des feuilles du Coran et de la Bible.

L’arabe existe en une multitude de dialectes et de registres. La langue vernaculaire est faite de dialectes divisés en sous-dialectes eux-mêmes divisés presque à l’infini ; dans certaines régions, les villages voisins peuvent avoir du mal à se comprendre. À côté de cette langue existe l’arabe standard, utilisé pour l’enseignement, la littérature, les informations à la télévision et les occasions officielles. L’arabe standard moderne et l’arabe classique du Coran sont deux registres similaires, mais avec certaines différences lexicales qui ne sont pas forcément évidentes. Suhuf en fait partie. Pour mettre cela en exergue, on peut lire les extraits de sourates ci-dessus en traduisant chaque occurrence de suhuf (en bleu) par « journaux » (la signification en arabe standard moderne), et observer le résultat. L’extrait de la sourate ‘Abasa (80) en acquiert une toute nouvelle saveur ;-)

Regardons aussi les mots en vert, munashshara et nushirat, dans les sourates Al-Muddaththir (74) et At-Takwîr (81) respectivement. Ces deux mots viennent de la racine n-sh-r. Nushirat est le passif 3ème personne singulier féminin du verbe nashara, un mot très polysémique dont l’une des significations est « faire paraître (une revue) », « diffuser ». Munashshara est le participe passé féminin du verbe nashshara, qui a sensiblement la même signification que nashara mentionné précédemment. Si on décide de traduire suhuf par « journaux », on peut aussi traduire ces deux verbes par « diffuser » et regarder ce que cela donne. Par exemple, dans la sourate At-Takwîr qui décrit le Jour Dernier, on pourrait lire que non seulement le soleil sera éclipsé, les mers bouillonneront et le ciel sera zébré d’éclairs, mais en plus que « les journaux seront diffusés »…

Bon, vu qu’on a fait les journaux, pourquoi ne pas chercher les infos ?

Akhbâr / h-d-th

Az-Zalzalah
La sourate Az-Zalzalah entière. Elle est réputée pour être aussi jolie que courte. Ci-dessous la version audio par le sheikh koweïtien Mishary Al Afasy.

 

Attardons-nous sur le verset n°4. Tuhaddithu (en bleu) est le féminin 3ème personne singulier présent/futur de haddatha (racine h-d-th), qui signifie raconter, comme quand le présentateur du JT raconte ce qui s’est passé aujourd’hui. Akhbâr (en vert), pluriel de khabar, est utilisé en arabe moderne pour dire “les informations” (comme celles du JT ou des chaînes d’info, par exemple).

Au fait, parlons de l’expression Allahu akbar (الله أكبر). Elle signifie littéralement “Dieu est grand” et peut, au sens figuré, vouloir dire à peu près n’importe quoi d’autre selon le contexte. Cette phrase est parfois maladroitement orthographiée Allahu akhbar, ce qui voudrait dire “Dieu est l’information”. J’ai vu cette orthographe à plusieurs reprises dans un livre récompensé du prix Pulitzer. Ça doit bien vouloir dire quelque chose… :-)

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