« Antisémitisme » : définition par la linguistique

Manuscrit église St Marie de Sion à Axoum
Manuscrit en guèze à l’église Sainte-Marie-de-Sion (Axoum, Éthiopie), l’une des églises les plus importantes du pays. Le guèze est une langue sémitique liturgique utilisée notamment par l’Église éthiopienne. — Richard Mortel, Creative Commons

La définition courante du mot « antisémitisme » est « le fait de ne pas aimer les Juifs ». Pourtant, cela ne représente pas l’étymologie du mot « sémite »

Origine biblique

Pour échapper au Déluge, Noé est monté dans l’arche avec sa femme, ses trois fils et ses belles-filles. Après quarante jours, l’arche s’est échouée sur le mont Ararat en Arménie. Un jour, Noé avait beaucoup bu et s’était entièrement déshabillé dans une grotte, avant de s’assoupir. Ses trois fils – Sem, Japhet et Cham – sont arrivés devant la caverne. Cham a vu son père nu et a averti ses frères. Ceux-ci ont pris un morceau de tissu et, marchant à reculons pour ne pas voir la nudité de leur père, ont couvert ce dernier. Une fois réveillé, Noé a maudit Cham pour l’avoir vu dans le plus simple appareil.

Selon la légende, Sem a engendré les Sémites et les Européens ; Japhet a donné naissance aux Asiatiques ; et Cham a enfanté les Africains et les Canaanéens, même si ces derniers parlaient des langues sémites.

La linguistique donne une version des choses tout à fait différente. Linguistiquement, les sémites et les chamites sont étroitement liés et leurs langues n’ont aucun rapport avec celles des autres Africains. Au contraire, les langues indo-européennes et sémites ne semblent pas liées.

Les langues sémitiques

Ces langues sont une sous-famille des langues chamito-sémitiques. Les « chamites » ou « hamites » tirent leur nom de Cham ; ce sont des Africains à la peau assez claire et aux traits plutôt européens, vivant surtout dans la corne de l’Afrique.

Langues chamito-sémitiques
La superfamille des langues chamito-sémitiques. Les langues sémitiques sont à droite.

Regardons de plus près les langues sémitiques. Les langues éteintes incluent notamment celles du Croissant fertile : les langues d’Akkad en Iraq, d’Ebla et d’Ougarit en Syrie, de Canaan et de Phénicie en Palestine, du royaume de Saba au Yémen, et plus loin de Carthage en Tunisie. Les langues actuelles sont résumées dans le schéma ci-dessous.

Langues sémitiques
Les langues sémitiques.

La branche centrale est largement dominée par l’arabe et ses nombreux dialectes. Lors de la descente (révélation) du Coran au 7è siècle, les Arabes n’étaient que quelques tribus en marge du Moyen-Orient. Un siècle plus tard, leur empire s’étendait depuis l’Inde jusqu’aux portes de la France. Beaucoup de peuples ont alors été assimilés par les Arabes. Il s’agissait des Sémites du Proche-Orient, du Yémen et du Soudan, mais aussi des populations non sémites comme les Égyptiens coptes et les Berbères. À cette époque, la langue hébraïque avait largement été remplacée par l’araméen dans l’usage courant.

Actuellement, en dehors des Juifs, les Sémites de la branche centrale sont tous des Arabes parlant arabe, auxquels on rajoutera quelques Arabes chrétiens parlant araméen.

La branche du sud inclut les Éthiopiques et les Sudarabiques modernes (les Sudarabiques du royaume de Saba parlaient encore une autre langue sémitique). Les locuteurs des langues sudarabiques actuelles vivent en Oman et au Yémen et sont largement arabisés. Quant aux Éthiopiques, ils vivent comme leur nom l’indique en Éthiopie et également en Érythrée. Une partie importante des Éthiopiens parlent d’autres langues chamito-sémitiques, comme les langues couchitiques et omotiques. La langue nationale de l’Éthiopie reste tout de même l’amharique, une langue sémitique.

En dehors des Juifs, les Sémites actuels sont donc Arabes, Éthiopiens ou Érythréens.

Les Juifs, encore sémites ?

Les anciens Israélites étaient clairement sémites. Néanmoins, la grande majorité des Israéliens actuels sont d’origine européenne. L’hébreu n’est la langue maternelle que de la moitié des Israéliens de plus de vingt ans. Même pour les personnes dont la langue maternelle est l’hébreu, celle de leurs ancêtres est probablement une langue germanique, slave ou romane ; en d’autres termes, une langue indo-européenne. En dehors d’Israël, presque tous les Juifs vivent en Occident et leurs ancêtres sont occidentaux. Les Arabes juifs sont une minorité parmi les Juifs du monde.

On peut en déduire que, dans l’ensemble, les Juifs actuels ne sont pas sémites.

Conclusion

Étymologiquement, un antisémite est donc une personne qui n’aime ni les Arabes, ni les Éthiopiens, ni les Érythréens. Il est donc difficile pour un Arabe d’être antisémite, car dans ce cas il se détesterait lui-même. Par contre, un antisémite peut tout à fait apprécier les Juifs, et il peut même être juif lui-même.

Pour résumer, le terme « antisémite » décrit mieux un Juif (ou un chrétien, ou un hindou, etc…) qui n’aime pas les Arabes, qu’un Arabe (ou n’importe qui d’autre) qui n’aime pas les Juifs.

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