Un îlot de liberté (BBC Arabic, 1994)

Route du roi Fahd à Riyad, Arabie saoudite
Route du roi Fahd à Riyad, Arabie saoudite

Aujourd’hui j’ai été consternée d’apprendre la sentence infligée en Égypte aux trois journalistes d’Al Jazeera English coupables d’avoir fait leur métier : 7 à 10 ans de prison ferme (voir d’ailleurs le dessin que j’avais fait pour soutenir la campagne #FreeAJStaff). Ça m’a donné envie de vous raconter une histoire qui s’est passée il y a une vingtaine d’années.

À lire en écoutant ceci : « Apotheosis » par Austin Wintory (BO de Journey). La musique est calée avec le texte si on ne le lit pas trop vite.

Nous sommes dans le monde arabe en début 1994. Dix-huit pays arabes, dix-huit dictatures. Aucune presse libre ni aucun média libre n’existe. Un média libre en langue arabe semble inimaginable. Déplaçons-nous loin du monde arabe, du soleil, de la chaleur et de la tyrannie, et volons vers une île pluvieuse, froide et libre. La Grande-Bretagne, le Royaume-Uni et sa capitale, Londres. C’est là qu’est basée la très respectable British Broadcasting Corporation, la BBC, l’entreprise qui a eu la folie de rêver d’une chaîne d’information arabophone libre.

Je vais vous raconter l’histoire de la BBC Arabic. Pas celle qu’on peut encore regarder de nos jours — celle-là est la deuxième BBC Arabic. Il y en a eu une autre avant, un projet déraisonnable, insensé, dirigé par l’optimisme désespéré des Britanniques.

À mi-chemin entre la froide île libre et les chaudes terres opprimées se trouve la péninsule italique. Rome. C’est ici qu’est implantée une société saoudienne, Orbit. L’entreprise est dirigée par des proches de la famille royale des Al Saoud, la tribu des déserts brûlants du Najd, au coeur de l’Arabie saoudite. Orbit propose un contrat incroyable à la BBC. Ils souhaitent organiser un partenariat avec elle pour créer la première chaîne d’info arabophone libre. Un rêve. Un rêve dont beaucoup font remarquer qu’il ne peut que tomber à l’eau.

Pourtant, les Britanniques y croient. Le 24 mars 1994, un contrat de dix ans est signé. La BBC insiste pour que la nouvelle chaîne porte les mêmes valeurs de neutralité et d’indépendances que celles qu’elle chérit. Seulement, Orbit veut en plus que la “sensibilité culturelle” soit respectée.

La BBC Arabic s’installe dans ses locaux à Londres, sur l’île grise et libre de Grande-Bretagne. Nombre de journalistes arabes sont recrutés et reçoivent une formation britannique. La chaîne ne sera pas pour tous les Arabes. Elle sera parmi le bouquet payant d’Orbit. Elle ne diffusera pas plus de huit heures par jour. C’est peu. Mais ce petit îlot de liberté est quelque chose d’énorme, de précieux, d’incroyable.

La chaîne commence à diffuser.
La première chaîne d’information arabophone libre.

Un média portant un journalisme aux antipodes de la propagande et de la médiocrité des chaînes étatiques arabes. Ce n’est certes pas une chaîne d’info arabe libre. Une chaîne arabophone libre tutoie déjà l’impossible ; alors une chaîne d’information par les Arabes, pour les Arabes, diffusant d’une capitale arabe, cela franchit les frontières de l’imaginable. Mais cette chaîne est là, pas tout à fait occidentale, pas tout à fait arabe, transmettant l’information en arabe aux Arabes. Sans interférence saoudienne.

Presque sans interférence. Le vent tourne. Le royaume wahhabite et la BBC n’ont pas la même définition de la “sensibilité culturelle”. Pour Riyad, cela signifie ne pas attaquer les intérêts des Al Saoud. La BBC Arabic vogue vers la tourmente. Coups de fils énervés. Tensions. Les nuages s’amoncellent.

En janvier 1996, la chaîne diffuse l’interview d’un opposant au gouvernement saoudien. Une coupure de courant survient à ce moment-là. Qui aurait pu couper l’électricité ? Si ce n’est pas la BBC, cela ne peut être qu’Orbit. Ces derniers démentent. Cela ressemble à de la censure. La BBC accuse Orbit de rompre le contrat. Le gouvernement de Riyad ne supporte même pas d’avoir vu l’opposant sur une chaîne d’information en arabe. Le royaume s’en prend à Orbit et demande aux hôtels saoudiens de ne plus diffuser ses chaînes. Puis c’est Londres qui est visé. Une tempête diplomatique éclate. L’Arabie saoudite veut que l’opposant soit extradé du Royaume-Uni, sous peine d’annuler tous les contrats bilatéraux d’armement. Sous les huées de la presse britannique, Londres accepte d’extrader la personne. Mais cette dernière fait appel avec succès de la décision de justice.

La BBC Arabic est dans le maelstrom. Elle doit choisir : sortir du contrat ou changer de cap et de ligne éditoriale. Elle choisit la deuxième solution pour rester à flot.

L’oeil du cyclone approche. Quelques mois plus tard, une émission de la BBC, très critique des droits de l’homme en Arabie saoudite, est diffusée sur la chaîne arabophone. Elle montre un condamné sur le point d’être décapité au sabre. Filmer une telle séquence est interdit par la loi saoudienne. Orbit ne supporte pas de telles images. En ce soir de samedi 20 avril 1996, la nuit tombe sur la BBC Arabic. Mais le lendemain matin, dimanche 21 avril, il fait toujours aussi sombre. Orbit a tout débranché et la chaîne a cessé de diffuser.

La BBC Arabic a pris l’eau mais ce n’est pas un naufrage. On pourrait trouver un autre sponsor en scrutant l’horizon. Malheureusement, la rancune des princes du Najd est tenace. Les businessmen font tout pour que chaque tentative soit un coup d’épée dans l’eau. Orbit possédait tout l’équipement des studios, soi-disant pour des raisons de taxes. Le gouvernement du Royaume-Uni, échaudé par la crise de janvier, n’a aucune envie d’aider la chaîne d’information. Enfin, aucun sponsor ne semble mieux qu’Orbit. C’est un rêve qui sombre, un rêve qui aurait pu changer la face du monde arabe. Même les plus optimistes doivent se résoudre au fait que depuis le début, la BBC Arabic était destinée à couler.

Tant de personnes ont quitté leurs emplois en 1994 pour la promesse incertaine d’un coin de rêve. Des familles arabes ayant du déménager loin, à Londres, se réadapter, trouver un logement, mettre les enfants à l’école. On avait promis dix ans. Tout ça pour 18 mois, pour huit heures par jour dans un bouquet payant, huit heures par jour de semi-liberté. Quelque chose d’infime et pourtant, quelque part, si immense.

Ce sont 250 employés qui reçoivent des propositions d’embauche en masse de la part d’un minuscule émirat adossé à l’Arabie saoudite. Comme Orbit, ces nouveaux autocrates affirment ne pas vouloir interférer sur la ligne éditoriale. C’est la famille d’Al Thani qui fait cette proposition. Elle dirige le Qatar, une petite péninsule perdue dans l’azur du Golfe persique. Cet infime bout de désert fut longtemps surnommé “la terre oubliée de Dieu” tellement il était insignifiant. La moitié des personnes contactées prennent des contrats chez cette nouvelle chaîne d’information, dans une nouvelle monarchie absolue.

Plus d’une centaine de journalistes arabes de formation britannique, frustrés, désabusés, affluent chez un monarque excentrique. Déjà en août 1994, avant d’être émir, quelques mois après le début de la BBC Arabic, il rêvait de transformer Qatar TV en chaîne satellitaire. Alors que Londres et Riyad se battaient autour d’une interview d’opposant sur la BBC Arabic, il déclenchait une crise diplomatique entre le Qatar et l’île du Bahreïn en invitant des opposants bahreïniens sur la chaîne étatique.
Les journalistes de la BBC formeront le corps et l’âme de la nouvelle chaîne d’information. Parmi eux, probablement, des gens frustrés par le flegme de la BBC, des gens de ceux dont l’encrier est un brasier et qui portent la plume dans la plaie.

Cette infime chaîne d’info sur cette infime presqu’île du Qatar aurait été sans doute emportée par le vent, sans l’infime îlot de rêve de la BBC Arabic. Les anciens employés du projet fou des Britanniques ne pouvaient pas l’imaginer un seul instant, mais parfois, il y a des miracles.

Le 1er novembre 1996 commence la diffusion de cette chaîne satellitaire au sang britannique, dont le nom signifie en français “l’île”, et dont le nom arabe est Al Jazeera.

La première chaîne d’information arabe libre.


Pour citer les toutes dernières phrases du livre de Hugh Miles : “Al-Jazeera a inversé le flux de l’information et maintenant, pour la première fois depuis plusieurs siècles, l’information passe de l’orient à l’occident. […] Les choses ne seront plus jamais comme avant. ‘La liberté, c’est comme la mort’, m’a dit un jour Yosri Fouda. ‘On ne peut pas visiter la mort et en retourner’. C’est ce qui s’est passé dans le cas d’Al-Jazeera. La porte est ouverte, et maintenant plus personne ne peut la fermer.” (pp. 438-439)
[Yosri Fouda est un journaliste d’investigation égyptien ayant travaillé pour la BBC Arabic, puis pour Al Jazeera Arabic pendant une douzaine d’années.]

Al Jazeera fut saluée pour son rôle considérable dans les révoltes arabes de 2011. Aujourd’hui, Al Jazeera Media Network compte 7 chaînes d’information dans 4 langues différentes (arabe, anglais, serbo-croate, turc). Al Jazeera English est l’une des chaînes les plus regardées et les plus influentes au monde. Elle a largement remplacé la BBC World comme chaîne de référence en Afrique de l’est et en Asie du sud-est.


Sources
Livre : “Al-Jazeera – How Arab TV News Challenged the World” par Hugh Miles – 2005
Article : “The Failed Dream that Led to Al-Jazeera” par Ian Richardson – 11 avril 2003

Image d’illustration par KhanSaqib — Creative Commons

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